Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise I/Dessein V

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

_________________________________________________________________


DESSEIN CINQVIESME.


Feriſtee conſeruee par le Taliſmam de la canicule, ſe retire en vn village chez vn Baſteleur, elle oyt dire que le Roy eſt tres-malade, ſurquoy elle conſeille au Baſteleur d’aller trouuer le Roy, & luy promettre guariſon. Le baſteleur ſous la feinte d’vn ſinge preſente Feriſtee au Roy qui la reçoit magnifiquement.


ES murailles de la ville vers l’Orient d’eſté, eſtoit vne ſorte & ſpatieuſe tour, où le Roy Roſolfe faiſoit nourrir quatre grands chiens fiers comme lyons & ſi malins, que pour ceſte cauſe on les nommoit dāgereux, auſſi leurs déts auoyēt executé quelquefois la iuſtice, ſur les corps d’aucuns qui auoyent cōſpiré contre l’Eſtat, ces chiēs eſtoient enchaiſnez à des chaines aſſez longues & fortes, où l’on les tenoit attachez, de peur qu’ils ne ſortiſſent par le grād canal des immōdices. Le Roy ayant commandé, les ſoldats, biē que ce fuſt à grand regret, l’executerent, expoſans aux chiens ceſte innocente : mais aſſez temeraire beauté, qui n’eſtoit couuerte que de ſa ſeule chemiſe, auec vn ſimple friſon, certainement les regrets, & d’elle & d’eux, eſtoyent piteux : mais l’obeiſſance qui eſtoit extreme, rauit aux ſoldats tout moyē de faire plaiſir à la Dame, laquelle auec des doleāces infinies ils coulerent vers les chiens où la deſolee eſtant, la trape fut refermee. Les chiēs accoururēt promptement à ce nouueau corps, mais tout d’vn coup ils s’arreſterent. Helas ! la pauurette n’auoit point premedité de remede à ſon mal inopiné eſtant priſe au deſpourueu, toutesfois par rencontre elle auoit auec ſoy le iuſte preſeruatif, & n’aurez point à deſplaisir d’en entendre le diſcours. Le ſouuerain plaiſir de ſes exercices eſtoit la chaſſe qu’eſperduement elle ſuiuoit : & pour ce, que ſouuent il lui auenoit en ſes courſes, de paſſer aupres de meſtairies, où il y auoit de grands maſtins qui la deſcouuroyent quand elle ſe proumenoit ou chaſſoit, & l’interrompoyent luy faiſans quelquefois perdre de belles occafions de priſes notables, dequoy elle s’en faſchoit, & eut bien voulu y mettre ordre ſans offenſer, ny les perſonnes ny les beſtes : parquoy elle en conſulta pluſieurs philoſophes, & eut beaucoup de peine, de ſçauoir vn moyen à ceſt effet, ce qui finalemët luy ſucceda par la rencontre d’vn vieil Hermite, qui habitoit en la foreſt reculee, lequel l’inſtruiſit de ce qu’elle deſira. Ce perſonnage ſe delectoit à voyager, & par rēcontre s’eſtant addreſſé chez le pere de Feriſtee, ſe mit à diſcourir de pluſieurs ſingularitez, la belle l’oyant parler pertinëment de beaucoup de ſecrets, lui cōmunica ſon affaire touchant les chiēs ; le bon hōme liberalemēt lui enſeigna ce qu’elle ſouhaitoit : En ſa preſence il prit vne petite baſſete qui auoit eſté couuerte, & au point meſme que l’on prēd les lices pour les clorre l’ayāt ouuerte induſtrieuſemēt de la matrice auec grande prudēce la mëbrane, commune aux deux ſexes, & ſ’ayant leuee delicatemēt, en referma ſoigneuſemēt le lieu, afin que l’animal ſurueſcut, ce qui eſt fort remarquable & à cōſiderer : car on a obſerué par les effets, que ce qui eſt pris des animaux pour ſeruir à la magie naturelle, n’a pas grāde efficace, ſi l’animal ne ſuruit apres la ſeparation de ce qu’on en a tiré : Ceſte mēbrane fut par l’hermite preparee & acheuee de tout ce qui eſtoit requis à ſon intention, & ſelon les conſtellations propres bien obſeruees y poſa le caractere de la canicule ſe leuant, d’auantage il monſtra à Feriſtee l’herbe, qui ſe leue au premier leuer de la canicule apres minuict, laquelle il faut cueillir, & porter enueloppee dans le parchemin fait de la mēbrane, & l’auoir cōtinuellement ſous l’eſſelle gauche : Ce taliſmā entre ſes autres vertus eſt l’vnique, pour empeſcher les chiens d’aboyer & de mordre. Ceſte belle miſerable auoit touſiours depuis porté ce petit ſymbole de la canicule, ſi que lorsqu’elle fut iettee aux chiēs dangereux, elle n’y penſoit pas, & n’auoit eu ſoin que ſubir triſtement l’extremité prononcee de la part du Roy, par laquelle elle ſe reſoluoit à ſa derniere neceſſité ; mais eſtant là, & ayant repris ſes eſprits trop troubles, & voyant ces animaux de fureur conuertis en mignonnes beſtes s’aſſeura, & preuoyant à ſe retirer de ceſte incommodité, prit le loiſir que l’occaſion luy concedoit, parquoy auiſant l’ouuerture du cloaque elle y alla, & ſe gliſſant doucement ſe ſauua par le foſſé, ſortit aux chāps, & tira vers vn village vn peu diſtant de la ville, où ſouuent elle auoit eſté, & veint à la maiſon d’vn baſteleur où elle heurta : le baſteleur s’eſtant leué parla à elle, & luy ouurit la porte : eſtant entree, elle luy raconta qu’elle eſtoit vne pauure fille qui venant en la ville pour ſeruir, auoit eſté priſe par des mauuais garçons, qui l’auoyent miſe en ce pauure eſtat. La pitié qu’il en eut, fit qu’il l’a receut & r’efforça de ce qu’il peut, le lendemain deuiſant auec elle, luy demanda ſi elle vouloit aller à la ville & ſuyure ſa fortune : elle dit que non, & qu’elle eut mieux aymé demeurer auec luy : pourueu que ce fut ſecretement. Le baſteleur condeſcendit au vouloir de la belle, qui de fortune auoit en la pochette de ſon friſon des bagues, & quelques pieces d’or, que ſagement elle donna au baſteleur pour luy acheter quelques hardes. Ce baſteleur auoit vn grand Singe fort bien dreſſé, par le moyen duquel il gaignoit ſa vie, & celle de ſa belle qu’il tenoit comme ſa fille, laquelle faiſoit le petit meſnage de la maiſon, au grand contetement de ce nouueau pere, auec lequel elle fut pluſieurs iours.

Le lendemain que le Roy eut fait expoſer Feriſtee, toute la cour fut en triſteſſe, car il declara deuant tous la iuſtice, qu’il auoit faicte de la rebellion & preſomption, de celle qu’il auoit voulu honorer de tiltre de Royne, & elle l’auoit trop indiſcretement meſprisé. Le triſte pere de Feriſtee, ne pouuoit preſque ſupporter vne telle — affliction, toutesfois celuy fut force, remettant toute la cauſe du malheur en la folie de ſa fille, qu’il va lamentant auec tant de plaintes, que l’air en eſt encor tout rebatu. Il n’y a rien qui ſe repreſente plus au cœur qu’vne eſperance : dont on a preſque veu les effets & ils ſont eſchapez. Ce Roy en esprouue, & l’accés & l’excés : car ſa ſureur eſtāt moderee, & la ſouuenance du paſſé luy remettant deuāt les yeux les perfectiŏs de celle qu’il a deſolee, l’amour trauaillât auec le deſplaiſir, il reſſent de nouuelles pointes en sŏ cœur, il n’auoit iamais encor riē eſprouué de ſemblable, vn regret nŏpareil le deſchire auec toutes ſortes de violēces, & le proche repētir lui ſuggerāt vne abōdante deſplaisāce, le iette en vne ſi extreme melācholie, qu’il perit à veuë d’œil, & ſe conſommant de triſteſſe approche de ſa fin, en laquelle il ſ’auāce tant qu’il ne lui reſte plus qu’vn indigné ſouſpir qui eſt pres d’exaler, en ſacrifice d’expiatiō, aux ombres de celle dōt il lamente la perte, que ſon indiſcretiō a occaſionnee. Les grāds & le peuple eſtoiēt fort affligez de l’afflictiō de leur Roy, l’air de leurs gemiſſemēs retentiſſoit partout, & l’incōuenient de la court ſe manifeſtoit en tous endroits : ce bruit auec ce qu’il y auoit de verité, veint en la maiſon du Baſteleur qui en entretenoit ſa fille, laquelle oyāt les diſcours qu’on raportoit de la repētāce du Roy sētit en ſon ame vne nouuelle afflictiō qui lui formoit des pointes infinies de pitié, pour l’amour de celui qu’elle reueroit & aimoit parfaitemēt, & preſque ſa douleur eſtoit apparēte ; toutesfois elle ſceut ſagemēt ſe cōtenir, & pēſant aux penitëces que le Roy faiſoit en ſatisfaction du mal qu’il lui auoit pourchaſſé, ſe cōuertit toute à remedier à ce malheur. Dōques ayāt conſulté ſon bel entendemēt ſe reſolut de s’expoſer à la Fortune, pour obuier au deſaſtre qui ſe preparoit ; parquoy prenant le Baſteleur à propos lui dit : Mon pere ie vous ay touſiours dit que ie vous recognoiſtrois du bien que vous me faites, & il ſ’offre vne affaire à laquelle ſi vous voulez entēdre il y a moyē de vous faire riche & nous auācer : le pouuez vous ? dit-il, Ouy : car à ceſte heure que le Roy eſt malade, il y a moyē de faire vne bōne main, ſi vous me voulez croire ; En la ſuite de ces propos elle l’inſtruiſit de tout ce qu’il falloit faire, & cōment il ſe deuoit cōporter iuſques à ce qu’il fut tēps qu’elle fit vn coup notable. Apres cet auis le Baſteleur veint à la court, & demāde à parler au gentilhōme qui luy auoit eſté remarqué, par l’entremiſe duquel incōtinent il fut introduit deuāt le Roy, ioint que pour obeïr à ceſt humeur hypochondriaque, les medecins auoyēt conſenti & ordōné qu’on amenaſt au Roy tous ceux qui propoſeroyēt de le guarir. Ce Baſteleur eſtāt deuāt le Roy ſ’auiſa de parler à lui d’vne grace ſi nouuelle, que deſia le Roy ſe fut pris à rire, n’eut eſté qu’il eut hōte de ſentir ſi ſoudain de l’amendement : Les melancholiques en ſont de meſme, eſtās ſi malignemët touchez de leur folle humeur, qu’ils ne voudroiēt pas auoir dōné gloire à quelque remede qui leur eut fait du bien, tant ils ont le courage fade. Sire, dit le Baſteleur, i’ay quelque choſe qui vous guarira du tout, ſi vous me voulez croire. Le Roy. Ce que tu me dōneras eſt-il difficile, faſcheux, ou ennuyeux ? Le Bastevr. Vous me la baillés belle, Sire, c’eſt au rebours, ne vous deſplaiſe : & biē Sire, vous eſtes faſché, vn grād deſplaiſir vous guerroye, il vous faut auoir vne extréme lieſſe, & pourtāt ce que ie vous ordōneray ſera aiſé recreatif & deſirable. Le Roy. Cōment feras-tu ? Le Bast. Tout ainſi qu’il vous plaira, mais que ne vous deſplaiſe : Et commenceray par vn ſinge que i’ay, qui vous fera voir voſtre contētement, & biē, Sire, eſt-ce pas parlé cela ? Le Roy prenoit plaiſir à l’ouïr parler, eſtimāt que les bourdes qu’il propoſoit, eſtoiēt pl° pour le diuertir que pour riē effectuer de propre à ſon mal. Par le commādement du Roy, la porte eſtoit ouuerte au baſteleur a toutes heures, lequel amena ſon ſinge, auquel il faiſoit faire tant de paſſades riſibles, que cela diuertiſſoit l’eſprit de Roſolphe, duquel toutesfois l’ennuy ſe repreſentoit ſi viuement en ſa penſee quand il eſtoit ſeul, qu’il perdoit preſque tout courage, pour à quoy prouuoir le plus ſouuent on luy donnoit des diuertiſſemens diuers, ores de bons diſcours, puis de la muſique, en apres des jeux de plaiſir, & autres delices d’yeux & d’oreilles, qui s’entreſuiuoyent en ſa preſence. Par l’auis du Baſteleur qui dit, que ſon ſinge en auoit enuie, le Roy fut mené en vn pauillon qui eſtoit aux iardins, & là vne apreſdinee il fit faire à ceſte beſte, tant de non communes & ridicules grimaſſes, & geſtes fantaſtiques, que le foye ſe dilatant au Roy il entra en quelque delectation : vne fois qu’en ce lieu, le Roy auoit pris plaiſir aux ſoubreſaux du ſinge, & qu’eſtant las de ce jeu, il voulut ſe promener au iardin il y alla, & commanda qu’on le laiſſaſt vn peu ſeul : ainſi allant & venant, il jettoit l’œil par la feneſtre, & voyoit le ſinge en frayeur, aupres du grand leurier lequel il craignoit, parquoy ſe trouuant ſi pres de luy ſe tenoit en peu de lieu, & de peur faiſoit des geſtes, mines, façons & contenances tant differentes, & fi ioyeuſement agreables, pour leur deſplaiſance & ordre ſi deſordonné, que le Roy ne peut ſe contenir ſi fort, qu’il ne donnaſt quelque ſigne de ioye ſe prenāt à rire, de quoy ſ’aperceurēt les Princes, Seigneurs & autres qui y prenoyent garde, & iugerēt par là, que bien toſt la bōne humeur r’ameneroit la ſanté de Roſolfe. Quād l’eſprit eſt en ſa propre diſpoſitiō, le lugemêt ſe trouue en eſtat de bien faire ſa function. Le Baſteleur retourné, & le Roy déuelopé du plus eſpois de ſa malancholie : commençoit à raiſonner familierement par tout, il appella à ſoy le Baſteleur, auquel il demāda qui lui auoit donné conſeil de venir à lui. LE BAST. Sire, ce qui vous a donné du plaiſir m’en a donné le conſeil. LE RoY. Prens tu conſeild’vne beſte. Le bast. Si re, excuſez moy ſ’il vous plaiſt, & ie vous diray vn propos notable ; Ce n’eſt pas vne beſte que mon ſinge, non, c’eſt vne Fee, n’auez vous iamais ouy parler de la Fee Romande, c’eſt elle meſme qui ſ’eſt miſe en ceſte figure expres pour voſtre ſoulagement, & quand il vous ſera agreable, elle ſe mettra en belle Dame : Sire, vous plaiſt-il er veoir les effets ? Le Roy qui ſentoit ſa ratte ſ’amolir & l’humeur melancholique ſe reſoudre, penſant que ce Baſteleur eut encor quelque tour nouueau pour le faire rire, lui dit, va, fais tranſmuer ton ſinge, & que ie voye ceſte belle Fee. Le bast. Sire, les Fees pudiques ne ſ’oſent pas communiquer librement, ſans auoir aſſeurance qu’il ne leur ſera fait aucune inſolence, force ou vergongne. S’il plaiſt à voſtre majeſté, de m’aſſeurer qu’il ne luy ſera fait aucun deſplaiſir, pour choſe qui auienne ou apparoiſſe & qu’elle fera en toute liberté tout ce qu’il lui plaira, ſoit pour ſ’aprocher ou ſe retirer ſi beſoin eſt, ie la vous feray paroiſtre. Le Roy aleché par tels deuis plaiſans qui eſtoyent ſerieux, & toutesfois il ne les penſoit pas de la ſorte, venans de ce ioyeux, promit & iura au Baſteleur toute ſeurté. A ſa parole le Baſteleur ſortit pour remener & aller querir le ſinge de Fee, & le Roy ſe delectant deſia de ces folettes ourades, attendoit quelque galantiſe pour rire, que deuiſant auec quelques ſeigneurs le Baſteleur entra, menant en main vne ſimilitude voilee. Le Roy ſe tourna vers lui & vid quelques reuerences ioyeuſes que fit le Baſteleur amenant ſa Fee. Ce fut icy vne nouuelle façon : car le farceur auoit tāt accouſtumé de harceler les chiens mignons, qu’il ſembloit quand il entroit qu’ils le deuſſent deuorer, & ceſte guerre duroit pres d’vn demi-cart d’heure, & à ceſte fois ils ne lui dirent rien, ne ſ’eſmouuans non plus que ſ’il ne fut pas entré : Le Roy qui prenoit garde à cela, & que meſme ſes chiens qui ont accouſtumé d’aboyer ce qu’ils n’ont pas accouſtumé deveoir, eſtoient comme ſans y penſer, ne ſçauoit que croire, ſ’il euſt eu l’eſprit leger ainſi que la plus part des hommes de ce temps, qui iugent mal de tout ce qu’ils ignorent, il eut penſé que ce baſteleur eut eſté magicien ; mais n’allant pas ſi viſte il ietta l’œil attentiuement ſur cet obiect, adonques la Fee qui s’eſtoit tenue ferme au milieu de la chambre où le farceur l’auoit poſee, voyant le Roy ſe tourner vers elle oſta ſon voile d’autour elle, & deſcouurant ſa teſte ſe ietta humblement à genoux aux pieds de ceſte majeſté eſbahie ; Le Roy fremiſſant en ceſte emotion regardoit attentiuement, & voyant en celle qu’il conſideroit des rayons de beauté, qui n’appartenoient qu’à Feriſtee, ſ’enclinant vers elle dit, eſt-ce feinte où verité, ie vous prie Belle dites moy qui vous eſtes : En ce trāſport ne pēſant qu’à ce qui eſt deuant lui il lui tend la main, & prend la ſienne lui donnāt courage de parler, alors elle dit, Sire, ie ſuis ce qu’il vous plaiſt, bien que i’ay eu l’honneur d’eſtre voſtre pauure & deſolee eſpousſe : puis qu’il vous a pleu me faire telle ; Ie ſuis Feriſtee l’infortunee, qui vient en toute humilité, vous demander pardon du mal que vous ſouffrez à mon occaſion ; donques, Sire, que voſtre œil miſericordieux ſ’adouciſſe vers ceſte temeraire, qui vous a tant cauſé de detreſſes, & ſ’il y a en vous quelque ſouuenance de m’auoir daigné aymer, qu’il vous ſoit agreable de me receuoir à mercy : Roſolfe ayant conſumé tout le fiel de ſon courage, à bras eſtendus la veint releuer, & l’embraſſant de tout ſon cœur lui dit : Ce peut-il faire que ce ſoit vous, chere Feriſtee. Eſt-il vray, que mes yeux ayent deuant eux le plus doux ſujet de leurs bonnes delices, & que ie ſente en ma preſence celle qui fut le motif de mes plus belles penſees ? Celle que trop malheureuſement inconſideré, i’ay voulu ruiner, celle que ie croyois auoir depiteufement defaite, pour m’eſtre voulu indignement venger ? Pardon belle pardon, c’eſt moy qui ay peché, ie t’ay trop offencee, ie te prie que le paſſé ſoit oublié, releue toy mon bien, & te leue pour eſtre chere cōpaigne de celui qui n’eſperoit plus ce bonheur, & qui te ſera ſi fidele en t’aymāt que tu oublieras ſes cruautez. En ce contentement il ſouleue ſa deſiree femme, & pour luy faire paroiſtre qu’il eſtoit meu de iuſte repentance & animé de parfaicte ioye, il dreſſa tournois, ordonna iouſtes, feſtins, & telles ſolemnitez ioyeuſes qui ſe pratiquent aux ſuccés des meilleures fortunes, & comme ayant fait nouuelles nopces & receu ſa femme auec honneur, il lui accorda le don requis : la ſage Royne en fit hūble refus, mais il voulut que cela eut lieu : tellement qu’à l’heure la monnoye en fut marquee, & largeſſe en fut faite. Le pere de Feriſtee fut eſleué en eſtats & ſes arens auſſi, quant au Baſteleur, il fut prouueu d’vn eſtat plus honorable & fut accommodé de biens. Roſolphe enuoya ces chiēs auRoy de la grād Bretagne, car ils eſtoyent de la race des premiers dogues : Du conduit du cloaque, il fit faire la plus magnifique galerie qui fut iamais conſtruite, c’eſt à ceſte heure, celle par laquelle on va aux iardins de plaiſir. Il fit changer le foſſé, & la tour des chiens, & y fit baſtir vn pauillon ſi exquis, que de toutes pars les architectes y viennent prendre des patrons pour exceller en leur art. Et pource qu’il falloit que la loy qui eſt ſtable, pour le fait des amans parfaits eut lieu, le Roy & la Royne d’vn meſme courage ſe condamnerent de leur bon gré a ſe trouuer icy au temps de l’anniuerſaire de Glilicee, où il ſera iugé au profit d’amour, lequel des deux a tort.

Ces beaux diſcours eſtoyent preſque encor’en la bouche de la Dame, qui contoit aux Fortunez, comme Roſolfe & Feriſtee auoyent enuoyé leur requeſte, qu’il ſe preſenta au haure vn vaiſſeau. On y enuoya ſelon la couſtume. Aux banderoles, les Fortunez cognurent qu’il eſtoit de Nabadonce, parquoy ils prirent à part leur ſage hoſteſſe, qu’ils prierent qu’ils ne fuſſent point veus de ces gens là pour de bonnes raiſons qu’ils lui diroient. Pour ayder à ceſte feinte, il courut vn bruit, qu’en haſte ils eſtoyent montez ſur vn vaiſſeau qui paſſoit en Claura, où ils auoyent expreſſemēt affaire.