Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise I/Dessein VI

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DESSEIN SIXIESME.


L’ambaſſadeur de Nabadonce eſt bien receu & ſatisfaict de ceux de Sympſiquee. Les Fortunez partent pour aller à leurs deſirs. Conditions des Inſulaires.



LE Roy de Nabadonce auoit fait baſtir en vn endroit fort propre, vn palais de plaiſance le plus agreable du monde, qu’il nomma l’Hermitage d’Honneur, ce qui eſtoit deſia diuulgué, tant en Sympſiquee qu’autres infinis endroits. Ce Roy deſirant rendre ceſte maiſon toute accomplie, enuoyoit partout à la recherche de toutes raretez & excellences, & pour en auoir de ceſte iſle y auoit enuoyé vn Ambaſſadeur bien ſuyui : Nous le viſmes ſortir de ſon vaiſſeau en ordre & compagnie magnifique. Cet Ambaſſadeur fut receu, ſelō la qualité de ſon Roy de la part duquel ayǎt fait entendre qu’il deſiroit cōmuniquer auec le Roy & les Princes de Sympſiquee, il fut reſpōdu que le Conſeil y auiſeroit, & que l’on le rēdroit contāt, le conſeil donc ayant eſté aſſemblé, iour fut decerné à l’Ambaſſadeur, & cepēdant on lui dōna le plaiſir de toutes les belles ſingularitez. Le iour & l’heure de l’aſſignation, l’Ambaſſadeur de Nabadonce introduitau Conſeil, & ſachant la couſtume du pais, expoſa ainſi ſa charge. Sire, il y a touſiours eu entre les Rois vos predeceſſeurs & ceux de Nabadonce, vne telle cōcorde & ſympathie, que ce que l’vn l’a deſiré l’autre l’a ſouhaitté, & iamais depuis leur aliāce qui eſt tres-anciēne, les pais de l’vn n’ont receu plaiſir ou cōmodité, que les terres de l’autre ne ſ’en ſoyēt reſſenties, noſtre Roy ayāt entēdu que vous auez entre vos precieux ioyaux, la belle Iuiue petrifiee, qui eſt vne vnique rareté, deſirant vous rēdre contant & aſſeuré de ſon amitié qu’il ſcait eſtre mutuelle, a tant fait par preſens, prieres, eſchāges & bōs moyēs, qu’il a recouuré l’onguēt du Roy Eumeneſte, qui comme vous auez ouy dire, eſt de telle vertu qu’il peut remettre la belle Iuiue en ſon premier eſtat & naturel ; En outre il a recouuré l’inuētion de Minerue, pour former le ſomnifere diuin : dont la vertu principale eſt de faire deuenir le cuir du corps, & parties muſculeuſes exterieures diaphanes comme verre, tellement qu’à trauers on peut voir le mouuement des arteres, le coulement du ſang, l’operation du poulmon, la diligēce du foye, la meſure du batement du cœur, la diſpoſition du cerueau, & tout ce que la doctrine anatomique ſe vendique pour l’adminiſtration des parties du corps. Les deux raretez ſont notables & de conſequence, & eſt preſt de les vous enuoyer, ſachant que par ce moyen vous ſerez acertené de la belle figure, en outre vous authoriſerés le pouuoir que vous auez ſur les amās, qui doiuent venir icy faire preuue de leur bonté, d’autant que les penſees du cœur & ſes mouuemēs ſeront ayſément deſcouuerts, voila ce que le Roy de Nabadonce vous offre, & pour cela, Sire, il voº requiert d’vne faueur : Il eſt certain que les procés d’amour ſont intētez deuant vous, qui en eſtes iuge abſolu, ainſi qu’il vous eſt eſcheu par le conſentement vniuerſel : dont les decrets ſont inuiolables. La faueur qu’il deſire de vous tend à l’acompliſſemēt de ſon Hermitage d’Honneur, & pource il vous prie (pour rendre parfaites les excellences qui y ſont, & qui difficilemēt peuuent eſtre autre part) de donner à ſon Hermitage que l’appel des cauſes d’amour y viēdra & lui ſera attribué, & afin que vous croyez qu’il ne veut rien entreprēdre ſur vous, il entend que vous y enuoyrez vn iuge pour prononcer tels arreſts, ſ’il ne vo° plaiſt le venās viſiter, y venir auſſi iouir du droit qui eſt & ſera voſtre : comme en lieu que vo° aurés eſleu pour ceſt effet. Cela ayāt eſté entendu on lui dit que le lendemain il lui ſeroit fait reſponſe. Le frere de la Dame hoſteſſe des Fortunez veint les trouuer, & leur expoſa le tout, demādant ſur ce leur conſeil & bon auis : A quoy ayās penſé lui dirēt qu’il eſtoit bon de promettre tout au Roy de Nabadonce, aleguant que qui refuſe met en peine, & qui promet tout ne promet riē, & que qui tout d’vn coup ſ’ouure ne declare pas ſon ſecret : Ce gētilhomme ayāt communiqué cela au Conſeil & eſtant trouué bon, l’aſſemblee fit reſponce à l’Ambaſſadeur telle qu’il deſiroit de ſorte qu’il ſ’en retourna fort content : Ainſi conſolé de bōne chere, gratifié de reſponſe agreable, & aſſeuré d’amitié parfaite il leua l’ancre, & s’en retourna, Trois iours apres les Fortunez firent voile où leurs affaires les portoyent, laiſſans entre ces Dames vne bonne odeur de leurs perfections.Vn peu apresvindrét en Sympſiquee deux gentilshomnies de la part du Roy Roſolfe & de la Royne Feriſtee, demāder le iour qu’il ſe falloit trouuer aux iugemens d’amour, & il leur fut dit que cela ne ſe pouuoit reſoudre, que nouuelles ne fuſſent venues de Nabadonce, dont on les auertiroit, & que cependāt comme toufiours & l’iſle & les perſonnes eſtoyent à eux. Quand quelque parole eſtoit dite en Sympſiquee, on ne la retractoit iamais, tout y eſtoit ſerieux, il n’y auoit ambition ni enuie, les mutins n’y eſtoient point cognus, car tout y eſtoit ſelō vertu : ce n’eſt pas ainſi qu’en ces pais où nous auons fait retraite apres nos voyages. Or ceux qui deſireront cognoiſtre la forme du gouuernement de ceſte Iſle tant belle, qu’ils voyēt ce qui en eſt retracé parmi les valeurs de la Pucelle d’Orleans, & qui voudra ſçauoir l’eſtat de la Belle Iuiue, qu’il retrace les auātures de Herodias, où ſont contenus pluſieurs moyens de de lier beaucoup de nœufs, que la cabale legitime y a conſeruez en ſe conſeruant : Si ie ſçauois que la bonne rencontre en eſcheut à quelque indigne, i’aurois tāt de regret, que iamais mon cœur n’auroit de contentement. Toutesfois ie m’auiſe que ce que ie crains ne peut auenir : car toutes les affaires du monde prenent vne voye du tout con traire à la bonne raiſon ; Et vient fort à propos que dreſſant ces memoires, diſcourant de ces galantiſes, ie ſuis en lieu où la bonne curioſité eſt morte, où les beaux eſprits ne pourroyent viure qu’à regret, où la gentilleſſe des mœurs n’eſt qu’auec le peu qui fait reluire le petit iour de vertu, illuminant tout le peuple : En lieu où l’excellence n’eſt pas en eſtime, & où lon ne fait cas que de ce que le plus indigne vulgaire tient à profit, partant ces raretez ſortans de ce lieu, iront brauement apres les autres és endroicts où le merite eſt recogneu, & là iouyſſans de leur propre gloire, auront heureuſe vigueur entre ceux qui le valent. Nous ſommes trop longtemps ſur ceſte cōſideration, donnons aër à nos deſirs : Et vous belle de mon cœur, qui forcez mon naturel à me tenir icy, contre les droicts de curioſité, effacez par voſtre belle grace l’incommodité que mon eſprit reçoit parmy ces !