Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise I/Dessein VII

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DESSEIN SEPTIESME.


Les Fortunex eſfans partis nous euſmes de la pierre raſſaſiante, puis partiſmes de Sympſiquee, & ſurgiſmes au haure de l’Empire de Glindicee. La façon de viure de l’Empereur treſ-accomply, dont fut ialouſe Etherine fille du Roy de Boron, laquelle pour ceſte cauſe fit vne hazardeuſe entrepriſe auec le Prince de France.



SI nous euſſions eſté bien ſages, les Fortunez ne fuſſent partis de Sympſiquee ſans nous, & ce qui nous donna plus de regret, c’eſt qu’vne Demoiſelle du pays en deuiſant librement nous dict leurs noms, Elle penſoit que nous les cognuſſiōs, d’autant que nous eſtions curieux, & nous eſtions cōme ceux qui ont vne lunette a facettes, qui ne ſçauent choiſir le vray d’entre pluſieurs repreſentations : ainſi les enfans ont toutes libertez dont ils ne peuuent iouyr, car ils l’ignorent : & aux vieillards on permet tout, pour ce qu’ils ne ſçauroyent : à cauſe que la puiſſance leur denie ce que le vouloir executeroit. Pardonnez aux preſomptueux apprentifs. Nous ſçeumes que l’aiſné des Fortunez eſt Caualiree, le ſecond Fonſteland & le tiers Viuarambe. Nous en auions tant ouy parler autresfois, on ne nous preſchoit que de leurs vertus, ils eſtoient le but de nos entrepriſes & penſions les bien cognoiſtre, & toutesfois les ayans deuant les yeux, les frequentans & pouuans obtenir d’eux nous n’y auons pas penſé.Nous auions le conſeil & la ſapience s’eſtoit offerte, & nous l’alions chercher au loin ſans les cognoiſtre. Nos deſſeins eſtoient trop prōpts, & noſtre cœur ne ſçauoit pas choiſir ce qui luy conuenoit. Nous ſeiournaſmes en Sympſiquee, & nous ſouuenans de ce que Fulondes auoit dit de la pierre raſſaſiante, il nous fut aduis que ſi nous la poſſedions vn iour que nous ſerions bien aduancez, & parfaictement ſçauans par ceſte cognoiſſance, & de fait, noſtre retardement n’eſtoit à autre fin, n’en faifant toutesfois aucun ſemblant ny mine d’y penſer, & de fait, ſi on en diſcouroit nous deſtournions accortement les propos, ayans peur que les entendus nous deſcouuriſſent à noſtre perte. Pauurets que nous eſtions, nous pretēdiōs à de petites paillettes & nous auions laiſſé le biē abondāt. En ceſte humeur nous delectās en ce pays tāt accomply de raretez qui nous allechoient de plus en plus, nous n’attendions quel’opportunité d’auoir ce que no9 ſouhaittions & eſtimions trop : ceſt aduis eſt ordinaire à tous ceux qui deſirēt : & faut librement cōfeſſer que nous fuſmes biē aiſes que noſtre vaiſſeau eſtoit encor mal en point pour nous arreſter icy & ne ſuiure pas les Fortunez, qui auoiét bien d’autres entrepriſes que les noſtres ainſi les enfans font cas de leurs chaſteaux de noix. Ces bōs Inſulaires no9 faiſoient beaucoup de courtoiſies, & tāt que nous en eſtions confus, meſmes nous donnoient pleine liberté de voir, aller, venir, choiſir, eſlire, & nous ſaiſir de ce qui nous eſtoit agreable, & meſmes no9 fuſmes en la grotte, & en apportaſmes de la pierre raſſaſiante : Il fut fait vn Polypaſton auec lequel ie deſcendis dedās le creux, & en tournāt auſſi m’en releué, ainſi qu’il eſt demonſtré au theatre des machines : la machine eſprouuee il en fut fait vne grāde, tellemēt que pluſieurs furent en cet antre, où lŏ trouua le corps de la mauuaiſe Fee qui s’y eſtoit precipitee. Apres ceſte aduanture ayans vn de nos deſirs auec pluſieurs autres ſecrets qui nous furent liberalemēt cōmuniquez, nous priſmes congé de ces gens de biē, & taschames à trouuer les Fortunez, à quoy nous fuſmes aidez, car les bōs vēts no9 guiderět ſi biē que no9 priſmes terre au havre meſme, où ils auoient abordé, & ſurgiſmes en l’Empire de Glindicee, où nous trouuaſmes vn peuple ſage gouuerné par vn Empereur doüé de toutes vertus, Prince qui en la tranquillité de ſon eſprit eſtoit modeſte & reſolu, non enuieux, ny enuié, redouté des mauuais, chery des bons, & amateur de tout ce que la vertu eſtablit, n’ayant ſoing quc d’eſtre eſtimé des gens de bien. Ce Monarque glorieux de l’amitié de ſes ſubiects, & heureux de l’abondance de paix qui le couuoit en la douceur de ſa vie, s’eſtoit propoſé comme eſtant au comble de felicité, de paſſer le temps plus humainement qu’il luy ſeroit poſſible & ſe propoſant l’honneſte volupté pour but, ſe dedia aux exercices fauorables aux grands & aux vertueux, & ſurtout auec autres contentemens licites, il aſſaiſonna ſes plaiſirs des delices de la Muſique, laquelle eſtoit vne de ſes plus fauorites occupations auec la peinture. Il ne receuoit point ceux qui luy donnoient des aduertiſſemens pour des daces iniuſtes, & ne preſtoit pas l’oreille aux Theologiens melancholiques, leſquels le n’ont pour but que le trouble des conſciences, & le ſubuertiſſement des Eſtats & Royaumes : Ceux là qui parloient des deſbauches amoureuſes aux deſpens de l’honneur des Dames ne s’oſoiēt trouuer en ſa preſence, il n’y auoit que les prudens aymans la pieté & l’honneſte plaiſir qui fuſſent bien aupres de luy, car il eſtoit vertueux. En ceſte belle condition il viuoit paiſible & bien aymé de ſes voiſins, & chery de ſes ſubiets, deſquels il receuoit plus ſouuent des preſens qu’il n’en demandoit : auſſi ſes Officiers ne moleſtoient perſonne, & n’euſſeut oſé parler en ſon nom au peuple pour demander. Ceſt Empereur agreable & bien fortuné viſitoit és iours de commodité ſes maiſons de plaiſance, ayant cependant touſiours ſoin defaire & rendre iuſtice, non que tel fuſt ſon plaifir, mais pour ce qu’il le deuoit, & y auoit tellement l’œil, que ſes peuples iouyſſoient de concorde & de biens, & luy par ce moyen ſentant part de telles bonnes cōmoditez, ſuuoit ſes beaux plaiſirs. Il auoit vn chœur de la plus agreable Muſique, à quoy ne deuoit rien le concert de la delicieuſe Poëſie : auec ces deux marchoit à l’eſgal l’excellente peinture, dont il auoit fait chois parfait, ainſi que Iuge competant, parce qu’il s’y entendoit, & les pratiquoit artiſtement. Et pour n’y oublier rien, il en appointoit liberalement les ſtudieux qu’il pouuoit retenir ou attraire. Les belles recompenſes, le bon accueil, & l’amitié non feinte dont il obligeoit les ſages, doctes & vertueux, attiroient des profeſſeurs experts, qui de toutes parts le venoient veoir, les vns pour faire fortune, & s’accomplir dauantage, les autres pour l’admirer & eſtre en ſa grace. Les diſcours de ſes occupations alloient de bouche en bouche par touts tellement qu’il n’y auoit gueres de pays où les curieux ne ſçeuſſent l’eſtat de ceſt Empereur. Ce pédant qu’il ſe dōnoit ce ſoin, le grand & riche Roy de Boron abondant en toutes commoditez meu peut eſtre d’vn ſemblable eſprit, de peur d’eſtre ſerf de ſes biens dont il ſe ſeruoit, ſe iettoit à telles perfections, & pour y auoir plus de plaiſir y auoit faict inſtruire Etherine ſa fille vnique, laquelle s’y employa ſi bien, qu’auec toute la fleur de beauté que nature luy auoit donnee, elle adiouſta à ſes autres perfections, qu’elle fut accomplie à bien chanter & toucher toutes ſortes d’inſtrumens de Muſique, non à l’auanture, mais ſelon les preceptes & obſeruations de l’art, ſçachant les maximes de la profeſſion : Ceſte belle eſtoit vn aſtre luyſant ſur tous les pays voiſins, & deſia ſa lumiere eſclattoit vers les terres eſloignees. Le Roy ſon pere qui ne penſoit qu’à ceſte gloire de plaiſir, luy donnoit toutes ſortes d’hōneſtes libertez. Or comme l’âge no° forme, & qu’auec beaucoup de vertus no° deſirōs en accumuler d’autres : la belle ayāt volōté de paſſer d’vne perfection en l’autre, eut voulu tout embraſſer, & entreprēdre pour ſe parfaire, & encore y eſtoit plus ſtimulee par vne genereuſe emulation qui la poinçonnoit, quand elle oyoit parler de quelque autre qui euſt des perfections : en l’ardeur de ce plaiſir elle receuoit ſous l’adueu du Roy toutes ſortes de doctes & de curieux, qu’elle oyoit volontiers diſcourir ſelon leurs humeurs : car l’vn diſoit les accidens de quelque auanture amoureuſe, l’autre contoit de certaines parties terminees ou non accomplies : Tel mettoit en auant des ſecrets trouuez sās en reſoudre, quelqu’vn en diſputoit plus pertinemment, mais elle preſtoit l’oreille plus attentiuement à ceux qui mettoient les ſciences en ſuiet de propos, & ſurtout quand ſelon l’heure & occaſion on luy bailloit quelque de monſtration dont elle peuſt enfler ſon vertueux magaſin. Son cœur qui voloit apres la reputation, & qui luy faiſoit cognoiſtre qu’elle n’eſtoit point tant eſloignee de merite, qu’elle ne peuſt forcer doucemēt quelque grand courage à l’amour, dont elle eſtoit capable, luy fit propoſer en ſoy-meſme qu’elle ne ſe laiſſeroit iamais vaincre à ceſte paſſion, que pour vn ſuiet qui excellaſt en merites. En ceſte pēſee elle proteſta ſur ſon ame de ne permettre iamais à aucun de l’aymer, qui ne fuſt eſloigné de tous appetits vulgaires, & ne ſurpaſſaſt tout autre en perfection d’auis & de dexterité. En ceſte reſolutiō elle ouyt parler de ce grād Empereur qui n’euſt ſçeu eſtre aagé que de trente & trois ans, (veuf toutesfois d’vne ſage & belle Dame, laquelle eſtoit decedee pour vn effort faict à la chaſſe) ce Prince eſtoit fort renommé en ces pays là, & la nouuelle en ſaiſit tant le cœur de la belle qu’elle s’oppoſa à ſa gloire ; elle eſtimoit qu’il ne falloit pas que l’homme qui eſt le groſſier chaos dont la fille eſt la quinteeſſence & pure ſubſtance, fut le plus accomply, parquoy s’obſtinant en ceſte guerre ſpirituelle qu’elle faiſoit en ſoy-meſme, ne ceſſoit d’imaginer le moyen de faire voir qu’elle le pouuoit aiſément vaincre, & qu’il n’appartenoit qu’à elle d’eſtre accomplie : ſa particuliere paſſion à le ſurmonter en vertus, fut le motif de toutes ſes entrepriſes. En la tentation dont ſa curioſité la poinçonnoit, elle ſe propoſa d’eſſayer les moyens d’abattre le nom de ceſt Empereur pour releuer le ſien, & en ceſt excés ſe trouua en des inquietudes formees, qui l’agiterēt tellement de paſſions particuliere, qu’elle ne ſoulageoit ſa vie qu’à deſigner ſes deliberations, qui la tenoiēt attentiue à l’effet qu’elle premeditoit. Et bien qu’elle fuſt ardemment ſolicitee de l’honneur qu’elle pretendoit en l’excellence dont elle vouloit combattre ce grand & magnifique Monarque, ſi demeuroit-elle touſiours en l’apparence accouſtumee, ſa diuine maladie ne luy faiſoit riē naiſtre de melācholique ou indecent, elle viuoit auec chacun de meſme grace que d’ordinaire. En ce tēps là pluſieurs Princes eſmeus du renō & des perfections d’Etherine hâtoient la court de Boron, & faiſans diuerſes & belles parties pour l’amour d’elle, & à qui mieux mieux taſchoient à ſe rendre agreables à la Royne de leurs cœurs : Il luy venoit à gré d’aperceuoir les ceremonies amoureuſes ſous leſquelles ils ſe transformoient pour eſtre acceptables, & les retenant par vne faueur proportionnee les rendoit tous contens, le plus aduantureux, & qui ſçeut mieux ſa court amoureuſe, induit par ſon propre conſeil, ſe preſenta à elle auec vne audace plus exquiſe que les autres qui s’attendoient au hazard des loix, & mutuelles pratiques des volūtez paternelles. Il eſtoit Prince autant braue que veritable, autant reſolu en ſes conceptions que iuſte en ſes paroles, & fidele en actions, tel que le deuoit eſtre vn fils de France. Ce Prince auoit eſté enuoyé par le Roy ſon pere en l’expedition d’Ofir, d’où reuenāt il s’eſtoit rencontré en ceſte belle aduanture, & occupation d’eſprit, auſſi fut-il le plus galand à s’addreſſer à la belle Dame Etherine pour ceſt effect l’ayant remarqué capable de conduire vne genereuſe entrepriſe, luy permettoit de s’engager de plus en plus en ſon affection, & le cognoiſſant auoir de la paſſion pour elle, le faiſoit doucement recuire en ſes feux, afin d’en tirer le ſeruice qu’elle pretendoit à ſon contentement. Quelques fois qu’il ſe trouuoit à propos auec elle, elle luy donnoit occaſion de luy deſcouurir quelques ombres de ſes intentions, qu’elle recueilloit pour s’en aider, & par attraicts vertueux l’enlaçoit mignonnement, ſi que petit à petit il ſe deſcouuroit à elle, auſſi elle le receuoit d’vne grace tant obligeāte, qu’il fut tout ſien. Etherine qui auoit aſſez de prudence pour en iuger, vid bien qu’elle eſtoit Dame absoluë de ſon courage. Or vn iour de feſtin qu’il eut l’honneur d’emporter la bague que elle auoit donnee, ils deuiſent longtēps enſemble, & auec telle modeſtie que les yeux n’y deſcouuroiēt riē de leurs affaires, ce que ſçauēt biē pratiquer ceux qui ont l’induſtrie de delayer les goutes du ſoupçon dans la liqueur des belles humeurs que les actions hōneſtes demeſlent. Ce Prince par pluſieurs diuerſes rencontres de propos luy ayant fait infinies humbles proteſtatiōs de ſeruices, qu’il reiteroit ſagement, & pourſuiuoit auec apparēce de zele, rendit certain le cœur d’Etherine que c’eſtoit ſans feintiſe qu’il s’offroit à elle, & que ces diſcours n’eſtoient pas des friuoles entretiens de court, mais des aſſeurāces de fidelité, parquoy elle luy repartit ainſi, Ie ne doute point, Prince accōpli, que ce que vous me propoſez d’affections ne ſoit vray, mais ie ne puis m’aſſeurer de voſtre cœur que par eſpreuue : Si vous auez de la paſſion pour moy, cōme tant de fois vous me l’auez proteſté, & ie le veux biē croire, pour ſçauoir s’il y a au monde vn fidele amāt, & parfait, lequel ayme ſa Dame ſeulemét pour l’amour d’elle-meſme, & que le ſoucy qu’il a de luy faire ſeruice ſoit ſans eſperer que ce qu’il luy plaira de recōpēſe, n’ayāt autre pretentiō, que d’auoir l’honneur & le plaiſir en ſon ame, de luy auoir fait ſeruice. Si vous eſtes tel que ie vous propoſe ceſt amant, & ſi voſtre deſſein eſt ainſi que ie le penſe, & qu’ayés enuie d’eſtre mien de la ſorte que ie le veux, i’en feray l’eſtat que ie dois : Aduiſez à m’en aſſeurer, afin que le ſçachant, ie m’adonne à vous & que nous ayons vne mutuelle certitude de noſtre deſir & de ſa fin. Or, pour ce que ie ſçay fort bien que quād ie voudray oublier la loyauté que i’ay promiſe à mō ame, & le ſermēt que i’ay fait à mon cœur, ie ne manqueray point de ſeruiteurs qui ſerōt à moy à l’ordinaire de tout le monde, mais ie ne le veux pas, & ſi deſire d’eſtre ſeruie d’vn qui m’ayme : ſi vous ſouhaittez eſtre ceſtuy-là, ainſi que m’auez tant de fois coniuree à le croire, ie vous diray les loix que ie veux que vo° obſeruiez pour eſtre receu de moy : Il faut que ma ſimple parole ſoit l’aſſeurance de ce que vous pretendez de moy, auſſi eſt-ce la plus certaine preuue que ie vous puiſſe rendre, il conuient que vous ſoyez celuy ſeul qui tienne toute la forme de la fermeté en l’amitié que nous deuons eſtablir, & de laquelle ie ne vous veux faire aucune demonſtration iuſques à ce qu’il me plaiſe, ou qu’il le faille, ou qu’il ſoit raiſonnable, & encor en la ſorte que ie l’ordonneray lors que ie vous priray de me dōner vn don que vous m’accorderez. Si ſelō ces loix vous faites ce dont ie vous prieray, ie vous eſtimeray vaillant & veritable, puis apres nous parlerōs du prix deu à voſtre merite, ſelō le temps, la fortune & l’honneur. Le Prince. Madame, ayant reſigné mes volōtez ſous voſtre pouuoir, il eſt neceſſaire que ie depende du tout de vo°, les loix que vous m’ordonnez ſont l’ordre de vie que ie dois ſuiure, ce que vous cōmāderez, eſt ce qu’il faut que i’effectue, puis que mon eſprit eſt à vous, conduiſez-le comme il vous plaira : car autrement ne ſerois-ie point voſtre ſeruiteur, ſi i’auois quelque intention qui fuſt tant ſoit peu deſtournee de la reigle que vous eſtablirez ſur mes volontez & actions, Etherine. En ceſte aſſeurance, ie vous diray mon ſecret, & voicy le premier proiect par lequelie vous obligeray à croire que ie vous ayme, & que vous n’aurez volonté que la mienne : Ie ſuis en vne inquietude continuelle pour l’excellence de l’Empereur de Glindicee, qui ſeul eſt celuy qui peut emporter ſur moy la victoire en l’execution des ſuiects mignons que i’ay propoſez en mon eſprit pour ſeule y triompher ſur tous les eſprits qui reſpirent ceſte vie : & pource que ie ne ſuis pas Amazone conduiſant les armees, ce que i’euſſe peu faire, ſi le temps & l’occaſion m’y euſt induite, i’ay addonné mon cœur à ce qui l’a peu rendre accomply, & me ſuis tellement determinee à ces effects, que ie ne veux pas qu’il y ayt vn autre que moy qui excelle en ce que i’abonde : c’eſt ce qui m’inquiete & d’entendre que ce Prince pacifique ſoit tellement accomply, qu’il en ſcache plus que moy, ie ne veux point que celà ſoit, car il n’y a rien que i’aye entrepris ſçauoir, que ie ne cognoiſſe abſolument, auſſi i’eſpere le vaincre en ſa preſence, & luy faire rendre les aboys és concerts que nous ferons, quand il ſera temps. Le Prince. Mada me, ſans tant vous inquieter, ſans vous donner de la paſſion pour luy, en alterant voſtre bel eſprit qui doit eſtre en paix, voulez-vous que ie parte tout maintenant, & que i’aille à luy, & qu’au milieu de ſes pays, dans l’enclos de ſes fortereſſes, au ſein de ſes gardes ie luy oſte la vie qui vous faſche ? Et qu’y a-il au monde de plus puniſſable que ce qui trouble le bel eſprit de Madame ? Ouy, i’iray & i’eſteindray pour iamais les dexteritez de celuy qui vous importune ? Etherine. Non, mon braue Prince non, celuy qui eſtes mien, ie ne veux pas celà, ie n’aurois plus de gloire, ma belle preſomption ſeroit eſteincte, mon heureuſe emulation n’auroit plus de ſuiect : & puis celles qui ont de l’honneur ne ſont point ſanguinaires, ie ne veux la perte de ſa vie, ny l’ex altation de ſon induſtrie : ie le veux vaincre, & ſi ie veux qu’il viue, afin que i’aye l’honneur, & luy le regret, & que ie ſçache que ce que i’ay ſurmonté par ma vertu, eſt & vertueux & en vie. Parquoy ce que ie veux de vous eſt vn office ſignalé pour ceſt effet. Puis que voſtre ſerment eſt en ma main, que ie vous ay declaré mon courage, vous eſtes obligé à ce que ie deſire, vo° partirez de ceſte court comme pour aller viſiter d’autres Royaumes, & accomplir vos voyages, & irez vous preparer aux bords de la mer Arabique, ie vous fourniray de toutes commoditez, d’autant que loin de voſtre pays, vous ne pourrez ſi promptement en auoir, & mon affaire tarderoit : vous pouuez ſçauoir que le Roy mon Seigneur a là ſur le golfe de la mer rouge de grādes Seigneuries, & en ceſte coſte heureuſe vne belle longueur de pays, & d’autant que dans peu de iours il ueut enuoyer en Ofir, il ira là faire dreſſer l’equipage, & i’iray auec luy. Vn peu apres que la flotte aura leué l’ancre (ſelon ſa couſtume, ioint qu’il y a affaire) il ira en l’iſle des eſcreuices qui ſe petriſſent quand elles perdēt l’eau, cependant qu’il s’y delectera, ie paſſeray en l’iſle des perles, où i’ay vn beau chaſteau, & vous ſerez a l’autre bout vers le midy à l’abry, en m’attendant en voſtre vaiſſeau leger, & ainſi que ie paſſeray, vous attaquerez ma nef qui ſera fort deſgarnie, & vous ſaiſirez de moy, & ferez mettre tous mes gens à terre, & m’emmenerez auec mon vaiſſeau, celà faict, vous tirerez au deſtroit où ſera voſtre equipage, où nous entrerons, & laiſſerons les deux vaiſſeaux à l’ancre ; en amuſement à ceux qui voudroient venir apres nous, & en diligence nous ſuiurons la route de Glindicee. On penſera que ce ſoit quelque eſcumeur de mer qui ait faict ce butin. Nous aurons bien aduancé auant qu’on ſcache de nos nouuelles, car de vingt iours le Roy ne ſcauroit ſçauoir où ſeront mes gens, qui auront loiſir de cueillir des perles, car i’ay accouſtumé d’y ſeiourner autant, & quand le Roy verra que ie paſſeray ce terme, il y enuoyera : quand à nos vaiſſeaux laiſſez au havre deſert, ils y ſeront longtemps, car on n’y va que par hazard ou deux fois l’an pour aller à la recherche des eſmeraudes. Eſtans au port deſiré, vous ferez le marchand, & me preſenterez à l’Empereur, & de là me laiſſant acheuer mon entrepriſe, vous irez en Quimalee attendre de mes nouuelles, & ne bougerez de là que vous n’é oyez ſoit toſt ou tard, ie vous addreſſe là, car c’eſt vn pays de toute liberté, & où lon n’eſt point recherché, c’eſt le vray Aſile du monde : voilà mon conſeil, mon deſir & mon attente : aduiſez à faire voſtre deuoir, & ie me diſpoſeray à faire le mien. Le Prince. C’eſt deſia faict, tout eſt preſt, ainfi que vous le prononciez il ſe faiſoit. Ne faillez à l’aſſignation, car deſia ie ſuis là vous attendant en grande deuotion de vous faire ſeruice.