Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise I/Dessein VIII

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DESSEIN HVICTIESME.


le marchand ayant veu l’Empereur, luy laiſe Etherine, & l’Empereur la baille en garde à la Fee Epinoyſe à laquelle elle raconta ſon eſtre & condition, ſous vne belle feinte. L’Empereur s’addonne à aymer Etherine du tout.



LE François executa le commandement de la Princeſſe ſans frauder les conuenances mutuelles, ce qu’ayant bien & diligemment accomply, leur nef aborda fort heureuſement & promptement en Glindicee, où le Prince en habit de marchand, arriua à Belon, ville Metropolitaine, en laquelle reſidoit l’Empereur, & de bon-heur il rencontra ce Monarque venant de la chaſſe, lequel le fit appeller, & l’entretint de diſcours, luy demandant d’où il venoit : le marchand le ſatisfit beaucoup, & pleut tant à ſa Maieſté, qu’il le mena auec luy à la fontaine, où il alloit ſe recreer. Ceſt Empereur faiſoit grand cas des eſtrangers, & les carreſſoit fort. Apres quelques petits deuis, l’Empereur dit au marchand, Aduiſez ce que vous deſirez de moy. Le Marchand. Sire, ayant ouy le bruict de voſtre reputation, qui paſſe au delà de tous les pays, & que vous eſtes le Prince le plus curieux des viuans, ie vous ay amené le plus rare ſuiect du monde, qui eſt vne Nymphe belle entre les parfaictes, ſage, & autant accomplie qui ſoit en l’vniuers, excellente en toutes les belles ſciences, dont vous exercez voſtre eſprit apres vos grands affaires. I’ay creu, que vous faiſant ſi beau preſent, i’auray vos bonnes graces : parquoy, Sire, s’il plaiſt à voſtre maieſté, ie la vous feray veoir, & la mettray entre vos mains. L’Empereur eut agreable ce que luy propoſa le marchand, & le pria qu’au pluſtoſt il luy fiſt veoir ce qu’il luy promettoit, & commanda qu’on fiſt tout bon recueil & courtoiſie à ce marchand. Le lendemain à heure commode le marchand ſe preſenta à l’Empereur auec ſa Nymphe. Incontinant l’Empereur enuoya en ſa petite maiſon de plaiſance de la Fontaine, où il manda à la Fee qui en eſtoit concierge, qu’elle preparaſt vn concert de Muſique, car par là il vouloit eſſayer les perfections de la Nymphe, laquelle il luy enuoya auſſi, & retint le marchand, luy faiſant beaucoup d’honneur, pour ce qu’il luy eſtoit aduis qu'il eſtoit de façons & habitudes plus exquiſes que d’vn marchand, & ſe propoſoit en ſon cœur que c’eſtoit de ces riches Princes qui font la marchandiſe en l’Europe, A l’heure de l’aſſignation, l’Empereur ne faillit pas, liures furent mis ſur table, inſtrumens furent apportez, & chaſcun ſe mit à faire du mieux, & dés lors les deux cōtendans à l’excés parfait, commenca à iuger de la force de ſa partie. Deux iours apres l’Empereur voulut conuenir auec le marchand, & luy demanda ce qu’il deſiroit de luy, & à quelle condition il luy laiſſeroit ceſte belle fille. Sire, dit le marchand, ſi elle eſt à voſtre gré, ce luy ſera vn grand heur d’eſtre à vous, non s’il vous plaiſt comme vne triſte ſeruante, car elle eſt de bon lieu, mais en fille d’honneur, & ie ne vous demande autre choſe, ſinon qu’elle ſoit en liberté de viure honorablement, & qu’en telle ſorte elle ſoit maintenue en voſtre ſeruice, & lors que vous en ſerez contēt, & qu’elle l’aura merité, & qu’il vous plaiſe d’en faire quelque choſe & la prouuoir ſelon ſa capacité pour la retenir pres de voſtre Maieſté, elle me le fera ſcauoir, & ie viēdray icy receuoir le guerdō que vous m’adiugerez. L’Empereur trouuāt ſon dire bō, voulut ce qu’il auoit propoſé : & le marchâd prenāt congé de luy pour pourſuiure ſon trafic, l’Empereur luy fit preſent d’vn diamāt fait en poire qui auoit de petit diamettre ſix lignes, luy offrāt & ſoy-meſme & ſon biē, & toutes ſes terres à ſon cōmandement pour demeurer ou aller & venir à ſa volonté, ſa maiſon luy eſtant ouuerte perpetuellemēt & aux ſiens. L’Empereur eſtoit treſ content de ce beau ioyau qu’il mit entre les mains de la Fee Epinoiſe, laquelle l’enquit de ſon nom, de ſes parens, du lieu de ſa natiuité, & de ſon eſtat, & la belle luy dit, Ie ſuis Etherine fille de la Nymphe Oris (il eſtoit vray qu’Oris auoit vne fille de meſme nō, & ſi pourtant ceſte-cy n’ē ſcauoit riē) laquelle demeure en vne petite Iſle voiſine de la mer Phyloxene. Ie me ſuis toute ma vie addönee à l’exercice de la muſique, peinture & autres cōportemens vertueux auſquels ma mere m’a induite, Orievo° diray, puis qu’il faut que ie viue auec vous, qu’vn perſonnage deſcědu de la race du grand Atlas, m’a tellement inſtruit és ſciences leſquelles ie practique, que ſouuent i’ay ſurmonté mes compagnes, & pluſieurs doctes qui en faiſoyent profeſſion, & me tenois tant contente de ce bien, que pour entretenir ma voix, à cauſe de la muſique, & ma diſpoſition és autres gentilleſſes, il me rendit auec quelques miennes compagnes en vn ordre de chaſtes filles, où i’ay paſſé quelques annees ſous le vœu de virginité, en intention perpetuelle de viure ſelon les ſainctes conſtitutions de ce lieu là. Mon pere viuoit encor’, qui eſtoit le premier & plus ſçavant aſtrologue de ſon temps, le bon homme eſtoit ja vieil quand ie naſquis, & n’y a gueres qu’il a fait ſa paix auec le ſiecle, or me voyant grandette & conſtante en la reſolution que i’auois priſe, il m’y confirma : mais pource qu’il iugeoit bien que ie n’eſtois point ſi diſgratiee que ie ne fuſſe deſirable, lui qui ſ’entendoit en la ſcience des Taliſmans, en a fait vn qui eſt en la chappelle de noſtre college, auquel eſt mō pourtrait, & il y a telle vertu & force auec effet indubitable, que ſ’il ſe trouuoit d’auanture quelqu’vn qui voulut attenter à ma chaſteté, il courroit la plus miſerable & dangereuſe fortune du monde, incontinent il ſeroit priué de tous ſens, tous ſes amis ſeroyent opprimez d’angoissés & ſes poſſeſſions periroyent par le feu de l’air, ce dont il m’a auertie, afin que ie ne permette à aucun d’encourir ce malheur, tel qu’il eſt auenu à l’heritier de l’iſle deſerte, & auſſi pour me maintenir en ma reſolutiō : En fin comme les auantures, auienent, il eſt auenu, que nous auons ouy parler des excellences de ce païs, & i’ay voulu y venir me donnant à ce marchand, pour faire de moy ce qu’il lui plairoit pourueu qu’il me mit entre les mains de l’Empereur. La Fée prenoit plaiſir aux diſcours de la Nymfe, & ſ’eſperdoit d’aiſe de l’auoir auec elle : tant pour ſa beauté & bône grace, que pour ſes autres merites, & ſurtout à cauſe de ſa belle voix & excellence en la muſique, auec quoy elle rauiſſoit tous les cœurs, que pour le cōtentemēt que l’Empereur en receuoit. Etherine viuoît auec vne belle modeſtie, gardant auſſi beaucoup de ce qu’elle eſtoit, & n’auoit point voulu feindre ſon nō à l’Empereur, afin de cognoiſtre ſ’il auoit ouy parler d’elle, & ſ’il ſ’ē auiſeroit. Elle le vouloit ainſi tenter, car ſi elle fut venue en digne appareil de ſa qualité, par courtoiſie il lui eut tout ceddé faiſant plus d’eſtat de ſon rāg que de ſa ſciēce, ce qu’elle ne deſiroit pas, & l’Empereur ne ſe fut bandé à lui reſiſter, cependant par le ſage auis de la Fee il lui donna lieu entre les Dames, auec vne honneſte ſuite de deux filles, & vn page. Aux heures des iours aſſignez pour le plaiſir de la Muſique, l’Empereur venoit à la Fontaine, où les chantres & les dames ne faiſoient pas faute, & Etherine y fit tant de fois treſbien, qu’aiſément on recognut qu’il eſtoit ſeant que tous ceux qui ſ’en meſloyent, lui cedaſſent. C’eſtoit l’ambition de ceſte Belle : Que voudroit-en dire le cenſeur des opiniōs ? que deſireroit-il en penſer ? Tout l’excés du cœur en penſees a pour ſouuerain bien la fin de ce qu’il ſe propoſe, cecy eſt la reſolution de ce qu’on en pourroit re, ſi d’auenture par les ſuccez on ne venoit à d’autres preſomptions. C’eſt cela, il faut que le contentement ſoit receu quand il eſchet. Souuent que l’Empereur prenoit garde à ceſte beauté qui s’en aperceuoit bien, mais faiſoit negligemment la non entendue, il ſouſpiroit en ſoy meſme, & eut voulu qu’elle eut eſté d’autre condition, plaignant en ſoy-meſme le dommage que c’eſtoit, qu’vne telle beauté fut vne ſimple fille ſcauante. Le temps & la continuation du plaiſir, furent cauſes que l’Empereur ſe noyant en ſes belles delices, auiſa apres vn crayon qu’Etherine auoit fait de ſoy-meſme, que ſes yeux eſtoyent trop beaux pour eſtre negligez, puis peu à peu remarquant tant de merueilles en ce bel objet, oublia toute autre penſee pour ne penſet qu’aux douces meditations, que lui cauſoyent les perfections de ceſte Belle, qui deuint en fin Princeſſe de ſon ame, & ſ’en rendit tant paſſionné, que ſa plus delicieuſe occupatiō eſtoit de l’entretenir, en deliberatiō de la prier de depoſer le ſeau de ſon vœu pour eſtre à lui, diſcourant deſia des auantages qu’il lui vouloit faire en recompēſe ſelon l’equité de ſon cœur. Quelquesfois il penſoit de la prier d’eſtre ſa Dame d’amourettes : puis la iuſtice qui en mettoit vne crainte en l’ame, ſi qu’il ſ’en reueilloit, l’eſtimant de trop de merite pour eſtre d’vn ordre ſi miſerable : Et puis l’aymant de paſſiō il deſiroit & eut voulu qu’elle eut obtenu tel rāg, qu’elle eut eſté capable d’eſtre Imperatrice : voila comment Etherine eſtoit le bel objet de l’Empereur, & ſon plus exquis exercice, meſmes il n’auoit pas ſouuent le loiſir de deſpeſcher affaires pour incontinent ſe rendre, où il deuoit trouuer ſon vnique entretien, ſa belle, ſes delices nouuelles, dont la plus exquiſe faueur qu’il ait obtenué encor, auec proteſtation de n’en abuſer, fut de baiſer quelquefois ſa belle bouche en ſigne ſeulement, comme il diſoit aux preſens, du bien qu’il conceuoit en ſon courage, des beaux accords qui ſ’y formoyent : A la verité elle eſtoit la douceur de ſa vie, rien ne lui touchoit tant le cœur, que les auis, entretien de ceſte accomplie : Et de fait il fit tant de demonſtrations qu’elle lui plaiſoit, qu’il voulut qu’elle fut par tout où il al oit par plaiſir, & meſmes à la chaſſe où elle fai l’onl’eſtimoit eſtre : Auſſi ſon grand cœur ne fai ſoit que des demonſtrations de grande, & il ne le cognoiſſoit pas, car ſon eſprit eſtoit troublé, & celui de la Belle eſtoit net, entant qu’elle voyoit clair en l’affaire de ſes pretentions.