Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise II/Dessein XVII

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DESSEIN DIXSEPTIESME.


Lettres de Fonſtelant à Lofnis. Les Fortunez ſont bien receu du Roy de Quimalee. Humeurs & facons des Princes de Quimalee. Diſcours d’amour de Viuarambe auec Cliābe Princeſſe heritiere de Quimalee.



ON ne peut touſiours eſtre en vn lieu, & quoy que ce ſoit, il y a ſans ceſſe en nos fortunes quelque choſe qui empeſche ou qui prolōge le cours à ce que nous rencontrions autremët que nous ne péſons. C’eſt l’ange de nos deſtinees quinous conduit ſelon qu’il eſt puiſſant, outimi de, vſant toutesfois de ſa ſageſſe etheree : ſuyuant ceſte diſpoſition, ou deſtinee, ou aduantureuſe, ou de prudence, les Fortunez ayans fait leur le gation deuement à la Royne de Sobare, repri rent leur route, ayans auec eux le Marquis de Ba riſe Ambaſſadeur vers l’Empereur, auquel il tar doit infinimët qu’il ne lesvoyoit.Mais quoy ll’in firmité des corps eſt cauſe qu’ils ne peuuentaller depuis Sobare iuſqu’en Glindicee, § paſſer par les contrees & voyes, & diſtāces qui les ſeparent. Encores aduint-il vn inconuenient dontils furët ſeulement aduertis au premier iour de leur de part. Ils auoient pris le chemin par terre, par où ils eſtoient venus pour aller par ſur l’Iſthme qui ioignoit Sobareaugrand continent de Moſo, & contrees d’Enos, & ceſt Iſthme eſtoit rompu, ſi qu’iln’yauoit aucun moyen d’y paſſer, veul’im petuoſité de la mer, à quoy ceux de Narciſſe tra uailloient. Cependant les Fortunez tirans à droi te vindrent au haure, où ils trouuerent vn vaiſ ſeau qui leuoit deſia l’ancre, auquel ils furent re ceus, ioint que le Patron recogneut le Marquis de Bariſe, à cauſe duquel il fit leuer du Nauire quelques marchandiſes empeſchantes, qu’il fit ietter en vn autre vaiſſeau pour faire place à ces Seigneurs, leſquels embarquez, & les voiles dreſ ſez, le vent les pouſſa en la mer de Pecendes, où ils voguerent heureuſement & † COIIl — me les Nochers ſçauent les inſtans du change ment & conditions des mers, ils tindrent conſeil ſur ce qu’ilfalloit faire, à cauſe du prochain calme qui approchoit, parquoy ayans meurement ad uiſé, ils tirerent vers la grande Iſle de Quimalee, où ils aborderentaſſez heureuſement & à point, car incontinant le calme fut eſtably ſur toute la mer, en laquelles’ils euſſent eſté, il eut fallu patir. Il leur aduint donc treſ-bien d’eſtre venus à ſi bö ort, où ils eurent moyen de ſe rafraiſchir durant # temps quela mer eſtoit ſans vent & ſans mou uement.Tandis que lesFortunez prendront con ſeil de ce qu’ils ont à faire, nous nous reſſouuien drons qu’ils auoient enuoyévers l’Empereur, & le meſſager eſtoit paſſé par l’Iſthme, auât qu’il fut deſtruit : Ainſil’Empereur & les amis de Glindi cee eurent nouuelles que les affaires ſe portoient bien, & que bien toſt la veuë en feroit foy, carles Fortunez attendoient ſeulement la venue du Se cretaire de la Royne, pour partir ainſi qu’ils le mandoientàl’Empereur.Le Meſſager bailla auſſi à la Fee des lettres de la part des Fortunez, & fit ſeurement tenir à Lofnis ſa part.Me repreſentant le temps que celà fut, ie croy que ce ſeroit eſtre cruel de l’empeſcher d’en auoir le contentement : permettons-luy de lire ce que ſon Fortuné luy eſcrit, & qu’elle n’avt point ce pacquet en main ſans l’ouurir, auſſi bié eſt-elle fort ennuyee qu’el le ne l’a deſiaveu, & à dire la verité, il n’y a peine ſi difficile à ſupporter, qu’eſtre fruſtré de la iouyſſance d’vn bien que l’on tient en ſon pou uoir : de graces doncques voyons ſelon noſtre imagination comme diligemment elle ouure ces papiers, & les coupant ſoigneuſement aux replis inutiles, tire d’entre lesenueloppezlalettre qu’ elle a peur d’offencer, de crainte de perdre quel que parole, la voilà eſtendue, elle y lit d’vn cœur auide.

Ma vie, vn amant deſolé qui ne s’arreſteroit que au ſentiment de ſa douleur, diroit auec paſſion, Pleut à Dieu que mes yeux n’euſſent iamais rencontré ceux de ma Maitreſſe, à fin que ie fuſſe en repos : car l’amour qui m’afflige, n’euſt point eu de puiſſance ſur mon cœur pour le troubler de tant de trauerſes, dont l’abſence l’afflige : Mais moyplus reſo lu en mes deſſeins, glorieux de l’eſtat de ma fortu me, ſeruant l’vnique entre celles qui ſont de merite, ie benis l’heure de voſtre rencontre, n’ayant autre regret que n’auoir eu pluſtoſt ce bien. Si ie ſuis affligé pour eſtre abſent de monſoleil, ce m’eſt teſmoigna ge de felicité prochaine, pour ce que retournant voir ceſte lumiere, ie reſſentiray tant de contentement, que les ennuis que ie ſouffre ne ſeront plu eſtimez ains s’aneantiront auec la memoire d’iceux, comme flouettes nues, auſſi toſt diſſipees que formees : Tou tesfois quoy que ie me puiſſe imaginer, ma ſepara tion de voſtre preſence m’apporte tant d’ennuy, que la peine en eſt inſupportable, pource que me ra menteuant leſoulagement de mes penſees, lors que i’auois l’heur de viure heureuſement pres de vos yeux qui cauſent tant de belles differences en mesa greables paſſions, & m’en trouuant ſi eſloignè, i’ay tant d’affliction que i’eſtime la mort plus aiſeeàgou ſter, que ceſte langueur à ſupporter, vous ſeray-ie tant importun, ne changeray-ie point ce faſcheux diſcours ? croye ( ma belle, que ie ne puis feindre le ſuccez de ce qui me touche l’eſprit : 8t à qui eſt-ce que *e deſcouuriray les effets du feu de mon ame, qu’à vous qui l’auez allumé ? je ne vous deduy point l’eſtat auquel ie ſuis pour vous perſuader ce que i’ay en l’eſprit : mais pour vous declarer ce que vous ſcauez, ſi vous auez tant ſoit peu eſſayé quelle douleur cauſe l’eſloignement du ſuiet aymé. Par donnez-moy doncques & cognoiſſant que l’occaſion de mes agitations vient de vous, croyez que les effets à la fin n’en peuuent eſtre que raiſonnables. Soit que ie regrette voſtre preſence, vu que ieme dite les moyens de vous demonſtrer la perfettion de ma fidelité, à quoy ie m’addanneray auec telle conſtance, que vous m’eſtimere ( veritable en l’of fre & continuation de mon obeyſſance, en laquel le ie viuray pour vous ſeruir : Tenez-le pour vray ma vie, & fauoriſant d’vn peu de ſouuenance mon espoir, gratificK voſtre fidele, à ce qu’il vi ue, & vous ſerue ſelon la deuotion de ſon zele immortel.

Eſloigné de vos yeux ſi doux à mapenſee,
Je regrette, ie plains, ie remplis tout de pleurs,
Et de pointes d’ennuy i’aytant l’ame offencee,
Que mes penſees diuers ne ſont rien que douleurs.
En ceſte extremité mon ame eſt gemiſſante,
Loin de ce beau ſoleil mon vnique clairté,
Et n’eſtoit ſa douceur que ie merepreſente,
Ie mourrois ſuffoqué de ceſte obſcurité.
Ainſi qu’en mes ennuis doucement ie medite,
Que ieme reſſouuiens de vos perfections,
Meſurant mon amour, poiſant voſtre merite,
Ie me ſens poinçonné de trop de paſſions.
Pourquoy me plains-ie ainſi, ie ſcay que ma maiſtreſſe.
Accepte en mon deuoir mon cœur humiliè,
Et que parſes deſirs iugeant dema deſtreſſe,
Y penſant quelques fois, elle en aura pitié.

et puis conſiderant que ieme paſſionne Pourl’obiet accomply de mes chaſtesſouhaits, Tout conſolé d’amour à mon ame i’ordonne Vn loyer aſſeuré de n’/deſirs parfaits. 5De meſme ma Maiſtreſſé en ſon cœur affligee, Compaſſe mon ennuyparſon affection,’Voilà comment mon ame en ſon malalegee, e ZModere les rigueurs de mon affliction..* Mais ieſuis abnſé : Carſon amegalante eA bien d’autres deſſeins qui la vont releuant, Quand elle ſcait qu’vn cœurà ſon ſuiet lamente, Elle croiſt ſes ſouſpirs n’eſtre rien que du vent.. Tant de cœurs allumez qui pour elle ſouſpirent, Et deuots à ſes pieds luy requierent mercy, Tant de paſſionneK qui ſa grace deſirent, | Ont de lägtempsaux pleurs ſon courage endurcy. ſQue peut donceſperervn malheureux courage, Qui triſte ſouſpirant n’oſeroit eſperer ? Que courir les effets de l’apparent dommage Où ſon cruel destin le contraint de tirer. Tartant il ne faut plus, mon cœur, que tu esperes Penſerois-tufleſchir vn courage indomté ? Ceſte belle a trop veu d’eſclaues temeraires, Perirſans recompenſe aux pieds de ſa beauté. ſQuel eſt donc ton eſpoirè deſolé, miſèrable, Acheue deperir, ne la va plus reuoir, — Choiſiparmy les bois quelque grotte effroyable, Pour bien toſtyfinir ta vie & ton eſpoir. Quiconques ſois Daymö ou quelque autre puiſſance · Qui viens de tels conſeils moname ſuborner, TKetire toy de moy, i’ay trop d’impatience, Sanselle ie nepuis de moy-meſme ordonner.

Si elle ne veut pas qu’encores ie periſſe,
Uoudrois tu m’auancer contre ſa volonté ?
Elle peut tout ſur moy, il faut que i’obeiſſe,
Ses beaux yeux & le ciel, ainſi l’ont arreſté.
Quand meſme i’oſeroy ſans amitié la croire,
Que ie voudrois penſer ſes beaux yeux ſans douceur,
Je reſſens en l’aymant, en mon cœur tant de gloire,
Que l’aimer ſans eſpoir, encores c’eſt bonheur.
Hé ! qu’on trouue en aymāt que l’abſence eſt cruelle,
Il n’y a rien d’egal en peines & trauaux,
Ce qu’il y a de pire, eſt que le plus fidele.
Plus il a d’amitié, plus il en a de maux.
Royne de mes penſers, excuſez ie vous prie,
Ces troubles differens de mes tentations,
Uous ſerez conſtamment de moy touſiours ſeruie,
Tous ces faſcheux diſcours ne ſont qu’opinions.
Trop loin de vous ie ſuit, vne matiere vaine,
Sans honneur gemiſſant ſous la priuation,
Quand ie vous reuerray ma forme ſouueraine
Sera conſtituee en ſa perfection.
Ainſi que le ſoleil donne eſtre à l’aparence,
De tout ce que Nature eſcloſt deſſous les cieux,
Voſtre œil luyſant ſur moy par ſa bonne preſence,
Me fera ſubſiſter en effects glorieux.
Non, ie ne feray plus tant de place à la crainte,
Vous m’auez accepté, vostre ie demourray,
D’un ſi parfaict amour i’ay pour vous l’ame atteinte,
Que tout cōtraire effect vous ſeruant ie vaincray,
Ie ſeray braue autant que ie vous cognois belle,
A l’egal de vos feux ie viendray m’enflammer,
L’eſpoir & la grandeur de mon ame fidele

Seront pour vous ſeruir, croiſtrontpour vous aimer.
Ie ne permettray plus que mon ame ſ’oblige
Aux faſcheuſes humeurs pour ſouffrir sas propos,
Deſloyal à ſon cœur eſt celuy qui ſ’afflige
Et trouble impatient, ſans cauſe ſon repos.
Ma paſſion ſera mon amour vehemente,
De mes chaſtes deſirs mon cœur ie nourriray,
Ie me conſolerai ſi vous m’eſtes abſente,
Eſtant aupres de vous de vos yeux ie viuray.
Je ne troubleray plus de ſoin melancholique
Le cœur qui eſt empraint du trait de vos beautez,
Mais fidele & conſtant d’vn amour magnifique,
I’aimeray vos beaurez pour mes fidelitez.
Vn cœur plein de ſouſpirs ne peut faire ſeruice,
Deſagreable eſt l’œil qui ne fait que pleurer,
La langue qui ſe plaint n’entend point l’artifice,
Comme il faut brauement les Dames attirer,
Or comme i’ay creance en vos belles paroles,
Qui furent le contract de noſtre affection,
Croyez que mes ſermēts ne ſont point airs friuoles,
Et receuez les vœux de ma deuotion.
C’eſt l’heur ou ie me fonde, auecques l’esperance
Du doux fruict des faueurs de voſtre volonté,
Et ma bonne fortune eſt ma perſeuerance,
Qui vous aſſeurera de ma fidelité.
Si vous en deſirez quelque autre teſmoignage,
I’ai le courage grand, commandez ſeulement,
Et ſi vous eſſaiez l’eſtat de mon courage,
Uous me recognoiſtrez braue & conſtant amant.

Vn des plus grands plaiſirs qui ſoit en l’amour chaſte, eſt quand on a vne perſonne fidele, à laquelle on peut communiquer de ſa paſſion : c’eſt ce qui ſoulage Lofnis ; car elle a Epinoyſe qui l’aime, à laquelle elle declare ce qu’elle a de plus delicat au cœur, & ayant leu ce diſcours en ra mas de chaſſes d’amour, dit à la Fée : I’ay eu du deſplaiſir en liſant cecy, & puis ie m’en ſuis reti rée. Ie voudrois qu’il n’entremeſlaſt point d’eſ pines parminos roſes : il ſemble qu’il ait quel—. que deffiance de moy, ou qu’il veuille que i’en aye de luy, il me deſcourage, & puis il me raſſeu re. La Fee. Ne vous imaginez rien d’eſtran ge ; mais retenez vne verité, & la remarquez comme regle infaillible de bon amour ; plus la force d’Amour agit en vn braue cœur, & plus il a de deffiance de ſon ſujet, pource que la plus part des Dames qui ont faute de iugement, ne conſiderent pas les valeurs des Cheualiers pour les cherir ſelon leurs merites ; partant ſe tranſ portent d’affection pour des moindres, ne fai ſans pas cas des accomplis, pource qu’elles ne ſ’y cognoiſſent point. Mais celles qui ont lavertu en vnique recommendation, & pour guide la ſageſſe qui eſt la lumiere de l’amour pudique, ne tomberont pas en ce hazard ; au contraire, fuyuäs le beau ſentier d’affection, ne feronteſtat · que des capables. Dames, acheuez vos diſcours, & vous Fée qui allez ſuyuant à pas contez les ſuccez des af faires, conſolez & ſoulagez le cœur de cette Princeſſe qui volette en deſirs apres ſon ſerui teur, lequel n’a ſoin plus cher que de ſ’auancer en effects valeureux pour l’honneur de l’vnique lumiere de ſa vie, à la gloire de laquelle comme la fin le tefmoignera, il rapporte les fruicts de ſa valeur, &cependant en tous lieux où il paroiſt, il proteſte ſans le declarer appertement (pour la · faire cognoiſtre) que toute ſon intention enge nereuſes actions, eſt en memoire de la Belle qui le poſſede, & en ceſte excellente humeur il paſſe. le temps en Quimalee auec ſes freres, leſquels auec le Marquis de Bariſe, allerent baiſer les mains du Roy, qui les receut dignement, & en cores auec plus de magnificence pour l’honneur & amitié qu’il portoit à l’Empereur de Glindi cee & à la Royne de Sobare. Et bien que ce fuſt par auanture & non par deſſein, qu’ils fuſſent abordez en ſon païs, † laiſſa-il de les gratifier tout de meſme que ſ’ils y fuſsét venus expres, les fit bien loger, & leur offrit tout le plaiſir du pais & de ſa court pour leur recreation. En ce temps là ceſte court, comme encor les effects le demö ſtrent, eſtoit la plus honorable & magnifique en toutes ſortes de delices vertueuſes : la haine, l’enuie, & les debats en eſtoient chaſſez, il n’y auoit qu’vn mal, qui toutefois eſt de bonne gra ce ; c’eſt qu’entre les Princes, bien qu’il y ait de l’amitié parfaicte, il ſ’y trouuoit vn beau petit mignon, mauuaiszele de gloire, qui faiſoit qu’e— ſtans enſemble & qu’vn fut abſent, & qu’on vint à parler de luy, tous les autres d’vne meſme façö leveſperiſoient, il eſtoit taxé & mal mené com me deſcheu de la perfection, & ceſte poincte paſſoit ſur tous, tant habiles fufſent-ils, & ceux meſmes qui auoient eſté feſſez en leur abſence, ºſtans auec les autres, donnoient pareiliugemët de chacun abſent, qu’on auoit fait d’eux auec le conſentement de ceux qui l’auoient deſpriſé, & · qui à leur tour l’eſtoient, & de ſi belle façon qu’encor qu’ils euſſent condamné quelqu’vn abſent, lors qu’il eſtoit preſent il eſtoit aidé à cenſurer les autres, cecy duroit touſiours fors u’à la mort : car ſi toſt que l’vn d’eux faifoit cloſture à ſa vie, il eſtoitvnanimement regretté, & chacun de ceux qui durant ſon eſtre l’auoient. trouué defectueux, publioit authentiquement ſes loüanges ; tellement qu’incontinentil eſtoit canoniſé, & declaré quoy qu’il en fut, auoir le degré de perfection : pluſieurs ſe vantans d’auoir l’eſtat de ſes deportemens, ſelon leſquels ils y paruiendroient. Les Fortunez furentauertis de ceſte complexi6 de perſonnes, & que cela n’im portoit qu’à ceux du païs : Car au reſte la courtoiſie y eſt notable, & partant ils ſe donnerent liberté d’en receuoir & d’en rendre, attendans le temps opportun de partir. En ce temps-là commençoit de paroiſtre vne des plus belles fleurs du monde, la fille du Roy de Quimalee ; Or ceſte fille eſtoit heritiere du Royaume, à cauſe de ſa mere, laquelle eſtoit decedee, & cependant le Roy ioüiſſoit comme tuteur de la belle, & que l’on ne pouuoit depoſſeder de ſon viuant ſelon les loix & les eſtats, & puis il eſtoit le plus grand terrien de tous ceux de l’iſle. Apres le de part de ſa chere Royne, & le deuil eſtant paſſé, il ſe remaria auec vne ſage & belle Princeſſe, fille d’vn Duc de Nabadonce que les Fortunez cognoiſſoient. Or le bruit de la beauté & ſageſſe de Cliambe, Princeſſe de Quimalee, auoit fait ſouſpirer infinis cœurs, & deſia ſon enfance qui auoit promis vne ieuneſſe accomplie en vertus, auoit produit ſes premieres fleurs que maintenant ſon adoleſcëce multiplioit, eſmou uant tant d’ames que les airs ne ſouſpiroient preſques autres merueilles, Caualiree voyant ſes freres en cours d’auoir fait fortune, ne veut pas demeurer court, il ſe propoſe de ne laiſſer eſchapper ce qui tombera en ſa bien-ſeance, parquoy ayant pris garde à ceſte beauté, dont le merite eſt deſirable, voulut tenter ſi la for tune auroit agreable qu’il la ſeruit, il n’auoit au commencement penſé qu’au ſeruice com mun que la bien-ſeance ordonne, mais Amour qui tend ſes toiles aux cœurs extrauagants, l’ar reſta par les yeux de la belle, ſi que voulant pren dre il fut pris, & bien qu’il penſaſt choiſir, ſi fut-ibreduit à deſirer ; car il ne peuſt euiter la violence qui vint à bon eſcient poinçonner ſa belle ieuneſſe, à ſ’accommoder pour la felicité d’vne autre, en cherchant ſon propre auance ment. La Princeſſe dont le cœur innocent n’a— uoit donné lieu aux eſmotions qui peuuent l’a— giter par l’affection, l’ayant encor vuide d’im preſſions, ſ’apperceut par les rencontres viues des yeux de Caualiree, qu’il y auoit en ſes re—. gards vn autre pouuoir que ce qui fait obſeruer les obiets, &prit plaiſir d é receuoir les atteintes, leſquelles furetoient parmi ſes yeux, leſquels n’auoientiamais donné telle licence aux autres, & ne les y auoit receus : Et comme mignarde-— ment elle ſ’eſbatoit de ce mignard entretien, elle : ºe t’auiſa pas que ce mignon eſclat qui la fiat "ºit, fuſt vne libre entree à l’amour, parquoy elle ſe trouua ſurpriſe : car l’amour ſe gliſſa en l’amorce de ces fauorables rayons, & ſe coulant en ſon cœur, meſla ſon precieux venin és arteres qui n’auoient encores eſté batues de cet eſprit. Ceſte excellente humeur luy fit ſoupçonner qu’il y auoit vn contentement caché, quine ſe peut expliquer ; & luy fit remarquer que la ſepa-. ration de Caualiree luy cauſoit quelque dou leur ; elle ſ’en eſmerueilloit, d’autant qu’ils n’a— uoientiamais eſté vnis, elle veut ſçauoir ce que c’eſt, & ce qui plus la reſolut d’en eſprouuer le hazard (d’autant qu’à ſon auis l’emotion de ſon. ame eſtoit Amour) fut la böne grace de ce braue Gentil-homme, dont les ſeruices luy eſtoient. offerts, auec tant de belle diſcretion qu’elle ſe propoſa ce ſuject digne de la ſerieuſe occupa tion de ſon cœur : Luy au ſemblable, iugeant ! les merites de la Princeſſe eſtre au defſus de tou-) · te perfection terreſtre ; delibera pour le bien, de ſon ame de ſe conſacrer derechef à la vertu, · ſous le deſſein de ſeruir fidelement ceſte beauté. Il continuoit le feu dont ſon ame eſtoit toute embraſee, & ne reſtoit que ſe manifeſter à la da me. C’eſt vne paſſion difficile à ſupporter que : l’amour, & principalement quand on eſt con traint de l’eſtouffer en ſes eſprits, ſans le pro duire au iour des yeux aymez. Les plus valeu reux ſont timides, & ſemble qu’il y ait en l’affection vn malheureux reſpect qui empeſche le contentement. Auant que Caualiree eut receu le coup des beaux yeux de Cliambe, il eſtoit audacieux aupres d’elle, il auoit de l’aſ ſcurance pour l’entretenir, & luy rendre mille raiſons pour l’arreſter à ce qu’il mettoit en auât : mais ores qu’il eſt conquis, qu’il eſt reduit en obeiſſance, qu’il eſt à elle, il eſt comme deſcheu, de courage, il n’a plus ccſte belle preſomption, qui le releuoit deuant les yeux aimez auec tant de bien-ſeance. Il ſ’en apperçoit, parquoy ſe remirant en ſesactions paſſees, il ſe trouue tout difforme & d’vne façon indecente à ſa grandeur, il ſe reprend, & ſe voyant troublé d’vne honte ruſtique, ſ’eſuertuë & en ſecouë viuement le ioug, il recueille la magnanimité de ſon ame, &. ſ’emplit de nouueauté de courage pour ceſte, nouuelle vie, ſi qu’aprochant de ſa belle auec commodité, luy dit : Madame, l’ordinaire entre les cheualiers, eſt de requerir les Dames de l’o-. ctroy d’vn don, pour apres paroiſtre en leur fa—. ueur és belles parties : Et moy au contraire, ; (bien quei’aye vn meſme deſir)ie vous ſupplie : d’accepter de moy vn don. Elle qui n’auoit pas eſté en moindre opinion, pour le changement. du Fortuné, le voyant reſtably en ſon humeur,. prit plaiſir à ce commencement pour en voir la ſuite. Et luy reſpondit : S’il eſt equitable ie le veux bien. Ce qu’elle fit de la ſorte afin que ſen diſcours ne luy peuſt nuire ; car il faut traicter : ſimplement les amans, de peur qu’ils ne ſe trou—. blent. CA v A L I R E E, Si vous le voulez il — le ſera. CL 1 AM B E. Il faut premierement que ie le ſçache, auant que le † CAVALIREE. ! Sivous le ſçauiez auant que l’accepter, vous ſau riez bien ce que ie pretens, & n’aurois que faire : de le vous declarer que par hazard ; parquoy ſ’il : vous plaiſt me tant honorer, il eſt conuenable que vous vous fiez à ma diſcretion : Et ſi vous croyez que i’aye aſſez de prudence pour ne rien preſenter de deſraiſonnable, vous attendrez ma volonté que vous ſaurez bien reietter, ſi elle eſt inſolente. CLIAMBE. A cauſe de vos raiſons & de la bien-ſeance, ie receuray le don, à condition auſſi que vous me traicterez de meſme. CAvAL. Ie ſuis aſſez heureux, & veux ce qu’il vous plaiſt. Le don que m’auez accordé de receuoir, eſt que vous m’acceptiez pour voſtre ſi vous n’auez point de ſeruiteur receu, carie me donne à vous. 1AMBE. Le don que vous deuez receuoir de moy eſt vne excuſe, & que me donniez temps d’y penſer, à ce que ie iuge à part moy, ſi i’auray aſſez de diſcretion pour faire vn ſi notable chois d’vn ſeruiteur tant accompli. CAvA LIREE. Ie ! crain que mes affaires n’iront pas bien, d’autant ! que les remiſes n’apportent que des difficultez & des troubles. CLIAMBE. Si ie vous reçoy tout d’vn coup, que penſerez vous ? CAv A L. La meſme penſee que ie vous ſupplie auoir de, moy-meſme. CL1AMBE. Et ſi ie l’auois de vous telle que ie l’ay de moy ie vous ferois tort, car i’eſtime que ie ſerois preſomptueuſe, & ie ne veux pas ainſi penſer de vous. CAvA L. Vous tranſpoſez de belle gracevoſtre propos pour me chaſtier de ma preſomption d’auoir entrepris. ceſte auanture. Mais, Madame, ma preſomptiö » vous ſera tolerable, par l’humilité de mon ſerui—. ce, & ie verray en vous vne extreme clemence, ſi vous pardonnez à ma temerité, en m’octroyât ma requeſte. CLIAMBE. Et vous, me refuſez-vous ainſi, d’auoir agreable le don que ie vous offre ? CA v A L I R E E. Madame, eſtant à vous ie n’ay plus rien à moy, tout vous reuient, par quoy m’eſtant donné à vous, il eſt en vous de diſpoſer de moy & de mes volontez, pour les tournât à voſtre gré en faire ce que vous iugerez iuſte, donnant ou receuant, comme voſtre pru dence cognoiſtra qu’il ſera expedient pour mon bon-heur & le bien de voſtre ſeruice. CLIAMBE. A cauſe dequoy vous receuray-ie ? CAv. A cauſe de vos perfections. CLIAMBE. Ie voudrois bien — ce que vous voulez, mais auſſi ie deſirerois que vous me permiſſiez de viure auec pleine liberté de faire eſſay de voſtre affection, afin que # n’ayez point regret au don.

Ils furent interrompus de leur diſcours par l’entreuenuë des Dames, auec leſquelles, & le re—. ſte de la belle côpagnie, ils ſ’amuſerétaux autres plaiſirs, continuans de toutes ſortes ſelon que la vertu leur ſuggeroit des occaſions. Il auint que. par fantaſie d’humeur prompte, Caualiree ſ’eſtät deſtourné vers vne feneſtre, ſe mit à entretenir ſes penſees & Cliambe l’y ſurprit, luy diſant : A * quoy meditez-vous mon Gentilhomme ? CAv. — Vous oſeroy-ie reſpondre, en ſurpris ou en hom me qui a penſé ſon diſcours CL1AMBE.Selon la galantiſe de voſtre cœur, & l’excelléce de voſtre amour. CAVAL. Ie vous dis donques que tâdis : que vous faictes infinistrophées des cœurs, que vous conquerez au vouloir abſolu de vosyeux, ie ſuis apres à mediter les occaſions de vous faire ſeruice, pour meriter quelque rang parmi tant devaincus qui ſouſpirentaux pieds de vos beau—. tez : Mais dites moy, ceſte magnanime occupation qui emporte vos penſees, vous permet-elle bien de vous auiſer de moy ? CLIAMBE. Ie paſſe ce trop de loüange comme ne l’aiant point ouy, pour vous dire que ie ſerois ingrate ſi ie ne fai ſois eſtat de vos perfections. CAvAL. C’eſt vous qui eſtes l’vnique accomplie, auſſi ie ſçay bien que ie ſuis trop peu pour comparoiſtre deuant vous, tant de fois parfaicte. Toutefois i’ayaſſez de courage pour eſperer qu’vn iourie gaigneray auec la Fortune, vn petit lieu en voſtre memoi, re, par la cötinuation de mes deſſeins pour vous ſeruir, & l’effect dequoy ie tiendray la recópenſe aſſeutee par voſtre ſouuenance. CLIAMBE. Si vous n’auez affaire que de la ſouuenance, on ne la vous peut nier. CAvAL. Si ce bien m’aduient, · que vous vous ſouueniez quelquefois de moy, ie croiray mon auanture pleine de felicité, & me compareray aux plus heureux, & monbon-heur · redöelera à voſtre gloire : car mö cœur ne ſe peut obliger qu’à vous ſeule, ioint que mavaleur ne permetà mes yeux de ſ’allumer qu’à la lumiere de voſtre perfection, queie tiës pourl’aſtre vni que de mes deſtinees CL.Faut-il que ie croye ce que vous me dites ? CAvAL. Puis que vous eſtes equitable, & que l’equité eſt ſujetteau deuoir, vous le deuez, attédu qu’on doit croire laverité. Et puis vous y eſtes obligee, pourautant que ie ſuis à vous, & vous vous feriez tort de contredi re ce qui eſt voſtre, & detelle ſorte, qu’il ne peut ni veut que ce qui vous eſt agreable… ^. | Laiſſonsles vn peu diſcourir en leur ſecret, afin ! de ne les deſcouurir, il ne faut pas mettre tant ! cn euidence ce bel amour, les affections diuul-’guees ſont ſans ordre & inſipides comme l’air, leur diſcretion les conduira. Le ſoir qne la muſique fut aſſemblee, les Fortunez y firent aroiſtré leur dexterité, comme en tout & ſur la fin vne Damoiſelle à la priere de Caualiree ſouſpira cet air :

Bellene penſez-pas que ce ſoit vne feinte
Que mon affection, vouee à vos beautez,
Car c’eſt la verité que mon ame eſt atteinte
Des viues paſſions dont les cœurs ſont traictex.
Croire que veſtre bouche eut dit vne parole,
Dont l’effect à la fin fut vne fiction,
Ce ſeroit trop pecher : l’Amour ſeroit friuole
La foy ſeroit menſonge, & vent l’affection.
Auſſi ie ne croy pas qu’vne ſi parfaite ame,
Eut voulu deceuoir vn cœur de loyauté,
De meſmes ie ſpay bien, que ma fidele flame,
M’enflammera conſtant comme i’ay proteſté.
Rien ne vous contraignoit de m’eſtre fauorable,
Quand vos perfections ſe ſaiſirent de moy,
Mais vn ſujet eſtant vne fois agreable,
Ce qui eſt arreſté doit tenir lieu defoy.
C’eſt à vous d’auiſer à faire la Maſtreſſe,
Pour autant que c’eſt vous qui m’auez arreſté,
Car quant eſt de mon cœurs ſans ceſſer il ſ’addreſſe,
Pour eſtre le ſuiet de voſtre volonté.
Or belle triomfez, à vne ame qui deſire,
Sur le vol de l’honneur vous rendre de l’honneur,
Maiſtreſſe, diſpoſant d’vn eſprit qui n’aſpire
Qu’à vous rendre deuoir de loyal ſeruiteur.

La grace de ces heureux exercices ſe continuoit, cependant que le temps & l’occaſion fauoriſoit Caualircc, qui n’ayant autre affaire en ce pais là, ne vaquoit qu’à donner du plaiſir à ſa maiſtreſſe, luy dèclarant en toutes ſortes ſon affection. Ie ne penſe pas qu’il y ait plaiſir egal (en manifeſtant ſes affections) à celuy qu’on reçoit de les repreſenter ſous l’air coulant en belles paroles aſſemblees des delicieuſes meſures de la poëſie, à quoy la belle Dame conuenant auec mon opinion, euſt agreable ce ſouſpir,

Les yeux n’allumét point dedans le cœur des flames
Qui bruſlent les amans en leurs affections,
C’eſt bien vn autre effect, qui ſurprenant les ames
Les oblige à l’amour Roy de nos paſſions.
Bien que de vos beaux yeux la douceur trop puiſſante,
Puiſſe aller furetant dans les ſecrets du cœur,
Encor ne ſont ils point ceſte force preſſante,
Qui iette les eſprits en l’amoureuſe erreur.
N’ay-ie point veu vos yeux tous parfaits, ſans puiſſance,
Aupris de ce pouuoir dont vous me retenez,
Leurs traicts bleſſoient mon cœur, mais de ſi peu d’offence
Que mes deſirs mouroient ſitoſt qu’ils eſtoiêt néz.
Je reſſentois aſſez que leur belle lumiere,
Adiouſtoit à ma vie vne belle clarté.
Mais ceſte emotion n’eſtoit point ſi entiere,
Que l’effort bien-heureux dont ie fus arresté.
Uos yeux guidoient mon cœur quand mon ame fut priſe,
Par l’accent que i’ouis de vos leures ſortir,
C’eſt ce diſcours heureux qui mes flames attiſe,
C’eſt l’effort qui m’a fait tout en feux conuertir.

Deſlors mon ame fut en Éſcho conuertie,
Pour me dire touſiours ceſte voix de bon heur,
Et tous mesſens changeK en eternelle ouye,
Vous oyent proferer ce mot de ſeruiteur.
Ce doux 8ſcho n’eſt point dans vn antre ſtupide,
Il eſt dedans vnfeu parvous ſeule excité,
Au centre de mon cœur où voſtre nom reſide,
Pour y entretenir mafoy de verité.
Ainſi ie fu eſpris, ainſi i’attiſe encor
Les feux qui dans mon cœur, eternels dureront,
Et ces beaux feux croiſans, maiſtreſſe que i’honore,
De mon ame iamais ne ſe departiront.
Mes feux ſeront pourtant voileX de modeſtie,
Ainſi qu’vn feu couuert ſe couuant doucement,
Une flame euantee eſt toſt euanouye,
L’ardeur quel’on retient dure plus longuement.
Cependant tout ardent d’vne amour vertueuſe,
Sans changer de deſirs tout à vou ieſeray,
Et pour continuer ceſtefortune heureuſe,
Autre nom que le voſtre en mon cœur ie n’auray.

Nous auons pluſieurs fois remarqué, qu’il n’y a rien d’egal à la beauté de l’enfance d’Amour, qui ſ’extrauague en de petites naïuetez, leſ quelles ne plaiſent qu’aux paſſionnez & à ceux qui ſe reſſouuiennent de leurs erreurs amou reuſes. Les cœurs qui ſe remireront icy, y trouueront trop peu de circonſtances : Il eſt vray ; car nous les laiſſons couler de peur de nous enfiammer en nos propres feux, auſſi | · que nous auons enuie de paſſer viſtement pour § nous trouuer où le bon heur nous attend. Nous ne ſçauons quand ce ſera : Lors qu’vn bel eſclair nous a fait voir vne apparen ce, il nous eſt auis que nous ſommes † il envient vn autre, & ce n’eſt pas cela : Or bien patientons, & ſuyuons ces nuages tant que · nous rencontrions. Supportons auec † laiſir de ceux dont nous eſperons du bien, & à gré laiſſons les eſiouir & paſſer fantaſie, car il faut que cela ſoit : En ceſte iuſtice d’eſprit que nous rendons, voyons Caualiree qui entretient ſa maiſtreſſe.

Madame, depuis que ie ſuis voſtre, & que le cœur vous a iugé que ie deſire paroiſtre tout loyal au ſeruice que ie vous dois : n’auez vous point remarqué, que vous eſtes la regle de mes penſees, & de mes actions, n’auez vous pas re cognu que ie deſpens de vous ſeule, qui eſtes l’ame dontie ſuis l’organe ? Vous l’auez enten du, & le ſçauez bien ; car vous auez tant de iu gement, qu’il n’eſt pas poſſible que les bluettes de mon feu qui ſintillent de voſtre lumiere, ne vous ayent fait diſcerner ce qui eſt ſoubs vo ſtre pouuoir, en remarquant ce qui vous ap partient. Mais voſtre prudence qui me regit auec tant d’agreables mouuements, veut queie m’ingere de moy-meſme aux belles actions : C’eſt vous qui me dreſſez ainſi à mon deuoir. CLIAMBE.Attribuez moy vos vertus, afin que ie vous aye de l’obligation, & puisque vous dites \ ue vous eſtes mon organe, manifeſtez ce que. i’ay de bö, ainſiie ſerayglorifié par moy meſme, & voſtre gloire en reſplendira dauantage, car ce ſera vous qui commanderez. CAvALIREE. Mon humilité me rabaiſſe, Belle dame vſez plus dou cemët de la puiſſance que vous auez ſur moy, & me gratifiant de voſtre bonté, propoſez moy vn effect, auquel paruenant ie vous demonſtre ma fidelité, commandez moy, vous qui eſtes la ſeuleloy de mes volontez, ie vous prie que i’aye ceſtc grace, à ce que vous ſoyez acertenee de l’integrité du courage, qui vous a tant voiié d’o— beiſſance, qu’il ne peut rien pëſer que pour vous ſeruir conſtamment, ſans imaginer autre gloire. CLIAMBE. En ceſte preuue que vous deſirez, vous me prenez comme eſtant cemplice de vo ſtre penſee, & ſur cela exagerant vos diſcours à l’auantage de voſtre imagination, vous poſez · ce que vous ne ſçauez t’il eſt, à ſçauoir ma volon té qui vous fait vouloir. CAvALIREE. Si vous ne vouliez pas ce que ie veux, ie n’oſerois le vou loir : Et ſi vous ne m’auiez conquis, & ſi ie n’e— ſtois à vous, ie ne pourrois me promettre le bien que ie me perſuade, & puis vous auez voulu que ie fuſſe voſtre, & m’auez receu. CLIAMBE.Vous m’auez ſi toſt repliqué, que ie n’ay pas eu loiſir de vous dire tout ce que ie deſirois, qui eſt que ie penſois que voſtre ame fuſt plus particuliere, & qu’elle n’euſt rien de commun : vous ſuyuez l’ordinaire par imitation, ou voſtre affection eſt ſemblable à la vulgaire, puis que vous m’en aſ ſeurez tant auant que i’en aye douté. CA VAL Et bien, ſil’amour me fait dire ainſi, pardonnez luy, il me fait preuenir le danger que ie crain, vous me voulez troubler, pour me faire perdre mes erres. Non, ie vous dy encores vne fois, que ie ne ſuis que ce quevous excitez en moy.

Cliambe. Quoy ? vous voulez donc que vos propres penſees ſoient les miennes, & voſtrein · tention ma ſouuenance : vous eſtabliſſezvos pro poſitions eſtre mes reſolutions, & ainſi vous cö ſtituez ce qu’il vous plaiſt ſans quei’aye memoi re que iamais telle rencontre ayt paſſé deuant moy. CAv ALIREE. Que les Dames ont d’artifi ces pourtéter & trauerſer les cœurs qu’elles poſ ſedent’CL1AMBE.Que les Cheualiers ont demo yens pour perſuader ce qu’ils deſirent.CAvALIR. · Bien ! le temps & voſtre propre cœurferont voir laverité : & quoy que vous faciez vne feinte, ſi ne lairray-ie de perſiſter. Moname eſt ſi reſoluë en ſes deliberations legitimes, que iamais ie ne me deporteray de l’entrepriſe que ie cours au deſſein de vous ſeruir. — Il n’y a pas moyen d’empeſcher la flame de ti rer vers les Cieux, il n’y a pas auſſi d’ordre à re tenir vn cœur d’amour, qu il ne s’eſuante où il a ſes vœux. Ces propos que la Dame laiſſoit aller pour remuer l’opinion de Caualiree, le perſecu terent aſſez violentement, & il ne s’en peut taire, dont enl’vlcere de ſon courage, il luy fit ouyr ſa plainte en ceſte figure de ſa fantaiſie. — — C’eſt fait, il nefaut plus que ie meface croire, Qu’ilyayt en vos yeux pour moy quelque pitié, Tuis qu’vn ſi bel eſprit s’excuſe de memoire. fl pourroit bien auſſi s’excuſer d’amitié. | On aymeſans eſpoir, c’eſt en vain qu’on s’afflige, Si le doux.ſouuenir au deſir n’eſt conioint : Malheureux eſt le cœur quifollement s’oblige A cherir vn ſuiet, qui ne s’en ſonuient point. C’eſt battre de ſouſpirs l’aèrſans intelligence.

c’eſt ſentir pour vn roc de vaines paſſions,
C’eſt trauailler en vain, ſi quelque ſouuenance
Ne promet de l’eſpoir à nos affections.
Et pourquoy vos beaux yeux bleſſent-ils le courage,
Pour oublier le mal qu’a faict voſtre beauté ?
Aurez vous bien le cœur de cauſer vn dommage,
Pour le multiplier par telle cruauté ?
Que ſeruent ces diſcours ſi voſtre ame galante
Ne ſe veut ſouuenir du pouuoir de vos yeux ?
Ces accens vous ſeront comme vne voix paſſante,
Qui ſans fruičt pour neāt s’enuole dans les cieux.
Mais belle vous faignez ce defaut pour cognoiſtre
Quels ſeront les eſprits que uoſtre vous rendez,
Car vous ne voulez pas fauorable paroiſtre,
Pour eſprouuer ainſi ceux que vous poſſedez.
Or quoy que Yous faciez par ce bel artifice,
Si eſt-ce que mon cœur conſtant ſe maintiendra,
Vous rendant tant d’effets d’amour & de ſeruice,
Que poſſible à la fin il vous en ſouuiendra.