Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise II/Dessein XVIII

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DESSEIN DIXHUICTIESME.


Actions & vertu du Roy Eufranſis qui furent cauſe qu’vn grand Filoſophe luy enſeigna la metempſychoſe par le moyen de laquelle vn rare threſor fut trouué.



TAn dis que l’amour exerçoit ſes magnifiques trauerſes és cœurs de ces amans, il aduint que le Roy termina vne auanture notable, & ce par le conſeil des Fortunez : Or eſt il que ceſte affaire eſt autant remarquable, qu’autre qui ayt peu ſur uenir entre les mortels. — L’excellence du Roy Eufranſis fut ainſi, que la Royne ſa femme le receut, apres auoir refuſé plu ſieurs Princes & Monarques, aymant mieux vn ſien ſuiet, braue & bon, qu’vn eſtranger poſſible faſcheux, ie peuple eut ceſte aliance treſ-agrea ble, & s’addonna de telle affection au ſeruice de ce Prince, qu’il n’y auoit perſonne qui ne l’ay—. maſt : ſes perfections l’ayans rendu tant recom mandable, qu’il en eſtoit cheri ſans feinte. " Le Roy continua en ſa belle humeur, & de plus en plus ſe rendit parfait, eſtant en plus grand degré. Il n’eut de ſon mariage que labelle Cliambe : car vn peu apres ſa naiſſance ceſte Royne bien-ay mee, qui deſia eſtoitvieille fille quand elle entra aux nopces, ferma la porte de ſa derniere yſſuë : Le pauure veuf en porta autant d’ennuy qu’vn mortel en peut ſouffrir, toutesfois à la fin ſçachät que les larmes ſontinutiles apres les obſeques, d’autant quel’onne recouure plus ce qui eſt paſ · ſé, il ſe remit, & continuant en ſes genereuſes fa çons : ilr’entra en ſecondes nopces, & eſpouſa l’excellente Piroſe, belle & ieune Princeſſe, fille du Roy Gnomon. Ce meſnage Royal fut heu reux, car ce couple viuoit de parfait contente ment, s’entrerendant tant de reciproques amours que l’amour chaſte, & leurs côportemens eſtoiêt vn meſme.Ceſte ſaincte vie d’amitié outre leurs autres perfections, les mit en telle reputation, a— uec ce que le Roy eſtoit ſpecialement curieux & diligent rechercheur, & amateur de tout ce qui eſt de merite entre les ſciences&exercices de vertu, que les vertueux l’admiroient & aimoient, & il les tenoit auſſi ſi chers en ſon cœur, qu’il ne leur eſpargnoit rien quand il en trouuoit, & pouuoit leur faire du bien. Ce Roy doncques s’eſtant fait cognoiſtre autant plein de liberalité quebra ·ue & vaillant, car il auoit conquis le Royaume de Cruſtee en l’iſle d’excellence, fut craint & aymé : craint, pource qu’aucun n’auoit oncques peu ſubiuguer ces Inſulaires à cauſe des forces qu’ils receuoient de ceux auſquels ils ſont alliez & ſer uent, pour la ſoude annuelle, & maintenant qu’il les a reduits à ſon vouloir, ils luy payent tribut, meſmes plus qu’il n’en exige, car c’eſt iuſtement exiger que faire bien payer les vaincus qui ont e ſté inſolens, pour ce qu’il faut faire iuſtice : ay mé, pour ce qu’il s’accorde incontinant à tout ce qu’on luy remonſtre, & fait bien à tous. Le bruit de ſes vertus, & des recompenſes dont fi honoroit les gens de merite, empliſſoient ſa court de toutes ſortes de gens d’eſprit, & des plus habi les en toutes vacations, leſquels il entretenoit courtoiſement, gracieuſement & magnifique ment, ayant ſes heures ſi bien diſpoſees, que les affaires d’eſtat ſe faiſoient, les exercicesdelaguer re continuoient, & les ſciences eſtoient maniees, & tout de tel ordre que le plaiſir en abondoit. Ceſte grande bonté & familiarité de Roy, ſuſcita le cœur d’vn Sage Druyde ancien, & fondique de ſciences, lequel vint viſiter ceſte Court. Il n’y entra pas en appareil de Philoſophe qui veut eſtre recogneu, car ils’y introduit ſimplement, pour ſçauoir par verité ce qu’il auoit deſcou uert par bruit, & tenu eſtre par opinion : Ayant conuerſé librement en ce lieu, à la fin il s’addreſſa au Roy qui le receut humainement, & le Sage luy dit, qu’il auoit quelque choſe de conſequence à luy dire. Le Roy le prit gracieuſement par la main, & le deſtournant en l’allee où il ſe proumenoit pour lors, apres les paroles ordinaires & reciproques de rencontres & addreſſes, luy dit. Et bien, mon pere, que deſirez-vous de moy ? Le drvyde. Sire, cognoiſſant voſtre inimitable zele vers ceux qui ont l’ame curieuſe, & ayant entendu combien vous auez acquis de perfection és ſciences, ie ſuis venu à vous, non pour vous requerir d’aucun preſent, car ce ſeroit errer de vous ſpecifier ce qu’on deſireroit de voſtre Maieſté, qui ſçait cognoiſtre ce dont il faut gratifier chacun, preuenant ceux qui ont beſoin Mais pour vous rendre graces de tant de biens, que vous nous faites, à nous tous qui ſommes deſireux des beaux ſecrets. La grace que ie vous en deſire rendre eſt vn admirable ſecret que ie vous communiqueray : ce qui eſt grand appartient aux grands : i’ay tiré ce ſecret de noſtre cabale, en laquelle tous les ſecrets ſont reſſerrez & gardez en leur naifueté, Le Roy. Sage pere, ie ſuis bien aiſe de l’eſlection que vous auez faite de moy, pour vn tel dépoſt, dōt ie ne ſeray point ingrat : & bien que la ſcience ne puiſſe eſtre payee, ſi vous ſatisferay-ie de la peine que vous auez priſe, & la ſatisfaction vous la prendrez en moy-meſme : car ie ſeray du tout à vous, & en pourrez diſpoſer, ainſi que voſtre ame fait de ſes penſees. Le Sage. Sire, vous me voulez trop payer, & à celà ie cognoy que vous vous fiez en moy, ie vous requiers que ſoyons en lieu ſecret. Le Roy le mena en ſon cabinet, puis le Sage pourſuiuit, Mon ſecret eſt vne belle induſtrie, par laquelle quand ie veux ayant en mon pouuoir quelque 2.— nimal, ie le fay mourir, puis l’ame eſtant ſortie, ie m’approche du corps, & par lavertu de l’air qui inſpire & reſpire, i’expire auſſi & coule moname dans le corps occis, laiſſant le mien priué de vie, & adoncques ayant toute ma raiſon & mon in telligence, ie me donne carriereoù il me plaiſt, ſe lon les mouuemens naturels du corps §. puis ayant en iceluy paſſé ma fantaiſie, quand ie veux, ie retourne en mon propre corps, vſant ſur le mien du meſme moyen que i’ay practiqué ſur ceſtuy-là poury mettre ma vie. LE RoY. Eſt-il oſſible, möpere, que telle metempſychoſe ayt † & qu’vne ame s’allie à vn corps qui n’eſt point § vnion naturelle ? LE sAGE. Il l’eſt, en ce que les eſprits ſont ſi purs qu’ils n’occupent point de lieu pour en auoir de plus ou de moins, & partant tout corps leur eſt indiferent, pourueu qu’il ayt de l’analogie à la vie de celuy dont elle eſt ſortie, ſans eſgard de plus grand ou plus petit, ou autrement figuré : Et puis les eſprits n’ont rié de commun à la matiere quant à ſoy, laquelle ils veſtent comme organe. Il eſt vray que ce ſte correſpondance qu’ils doiuent auoir, eſt ne ceſſaire, entant que s’il n’y a quelque ſimilitu · de en la ſubſtance des corps, ils ne s’y daigne roientinfuſer, ſinon que de grace ils vouluſſent s’y ioindre pour quelque autre plaiſir, comme l’ame du beau Fœbus ſe mit au corps de Ma · diant : ce Fœbus eſt vn de nos Roys, qui ſçachant ce ſecret en vſa, & ſe mit au corps de Madiant Roy de Sepiriree, lequelauoit eſté tué par vn Cerf eſtant à la chaſſe, & fit mettre ſon corps au ſepulchre deſtiné à ce deffunct, lequel corps à la fin par le moyen du tombeau eſt deue nu comme le corps d’iceluy Madiant : & pource que nos Princes redemanderent Fœbus, il s’eſt aduiſé de prendrel’ame d’vn de ſes enfans, qu’il a miſe en ſon premier corps & le nous a renuoyé.. · Voilà ce quis’eſt paſſé pour ceſte diſference vne ſeule fois. Or Sire, ce n’eſt pas tout de diſcourir des belles intelligences, & de ietter en auant des raiſons qui releuent l’eſprit, il faut certifier ſon dire, par la demonſtration : nous ſommes ſenſuels, il conuient que nos ſensiugent, & cognoiſſent ce qui eſt de leur obiet, eux eſtans en leur ordre & moyen, ſelon la condition de leur ordonnance. Et pourtant, Sire, faites que nous ayons icy quel que animal tel qu’il vous plaira, pourvoir ce qui en eſt : carrien n’eſt bien ſeur que ce qui tombe en demonſtration Le Roy fit apporter vn paſſereau mignon, & le bailla au Sage, qui l’eſteindit en tre ſes doigts, puis le mit ſur la table, à ce que le Roy iugeaſt s’il eſtoit mort., Apres le Sage ſe coucha à terre, & ayant encliné ſa te ſte ſur le corps de l’oiſeau, qu’il auoit diſpo ſé comme il eſtoit requis, l’haleina, & luyin ſpira ſa vie, & laiſſant ſon propre corps ſans mouuement : l’oiſeau ſe leua, & voleta çà & là : Le Roy au depart de l’oiſeau, toucha le corps du Sage, luy taſta le poulx, & le trou ua ſans ame, ſemblable à ceux qui ſont treſ paſſez, & vid que l’oiſelet ſe donnant carriere, bricoloit par les aërs : Le Roy eſtoit tout plein d’eſtonnement, voyant ceſte merueille, & que ce paſſereau ſe mouuoit gayement, & tout de meſme que quand ſa premiere vie l’agitoit, puis iettant l’œil ſur le corps du Sage ſans mouue ment eſtendu, priué de reſpiration, auoit hor reur de le voir, admirant toutesfois ceſte ex cellente practique. Le paſſereau volleta con tre vne parroy, & s’arrefta vers vn petit trou, & vn peu apres comme laſſé de ces vireuou tes, ſe vint relaiſſer aupres du corps giſant à bas, & ioignant ſon bec à la § cloſe, y reſtitua l’ame, l’inſpirant ſi doucement, qu’el le coula en ſon premier domicile, & le Sage tout entier ſe § deuant le Roy, tout rauy de tel myſtere. Le Druyde ayant repris ſes organes, apres s’eſtre recogneu, dit au Roy, Sire, vous m’auez veu voler & arreſter en vn endroit que i’ay remarqué, & bien conſideré, pour vous en aduertir, & auſſi afin que vous ſçachiez que tout mon iugementeſtoit en moy : Ie vous aduiſe qu’ilya là vn petit pertuis, où i’ay veu quelque choſe qui eſt de conſequence, car le cachet Royal eſt poſé deſſus, Le Roy fit apporter vne eſchelle, & luy-meſme y monta, our voir ce que c’eſtoit. Il attira ce qui paroiſ ſoit, & trouua vne petite layette caree en face, & longue de corps, couuerte de velours tout vſé, cachettee de laque pure & brillante. Le Roy deſcendul’ouurit, & y trouua deux lames d’or eſcrites des deux coſtez en lettres Hebray qu§ d’azur : le Sage les leut auec le Roy, & # §uerent, l’interpretant, quele ſens de l’ eſcriture eſtoit, que ſous la coulonne de la ſale eſtoit vn vaſe de criſtal plein de la bonne grace. de Xyrile, lequel vaſe auoit eſté mis en cet en droit par le grand pere de la Royne deffuncte, ce qu’ayſémentils cognurent par le nom & enſei gnes qui ſ’y trouuoyent, & au reſte l’intention & action en eſtoit declaree : Le Roy fit dreſſer ceſte traduction en belles paroles, & engrauer en vn tableau qu’il a enuoyé n’a pas long têps en Amerimnie, nous l’y l’irons ſi Dieu nous y con duit.Apres que le Roy euſt par effectentendu, † Sage eſtoit vraye, ill’embraſ a lui donnât la gloire du plus parfait qui futon ques. Le Sage pourſuiuant ſon deſſein, enſeigna au Roy à faire le meſme, luy monſtrant com me il falloit vſer del’eſſence de roſes blanchies, en laquelle eſt l’aymantine vertu, qui attire & pouſſel’ame de corps en corps ; Le Roy inſtruit ſuffiſamment, s’eſſaya ſur vn oyſeau ſe donnant vne lieſſe extreſme en volettät parmi le cabinet, en ce plaiſir il remarqua l’vſage desaiſles, & des’organes, † les meuuent pour ſ’eſleuer & vo † dans les œrs, l’ayât practiqué deuant le mai re, & ſouuent a part ſoy, il ſe rendit expert & ſeur en ceſte miraculeuſe ſcience, au moyen de laquelle il ſe promena ſouuent parmi le peuple en forme de leurier, & quelquefois au corps de quelque condamné, auquelil faignoit auoit dö né grace, afin qu’il fut admis parle peuple : ce qui luy ſucceda merueilleuſemët au gouuernement de ſon eſtat.