Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise III/Dessein II

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DESSEIN DEVXIESME.


Partement de l’Empereur. Excellëces de l’Hermitage. Hymne de la natiuité du Daufin. Plainte de l’Empereur. Diſcours amoureux de Lofnis & Fonſteland. Le Roy de Nabadonce enuoye à ſes fils pour les receuoir en grace. Diſcours plaintifs de l’Empereur.



LE grand Anniuerſaire d’Amour ſe celebroit ceſte annee, & on auoit mādé de toutes parts que l’élite desamās ſe trouueroit en l’Hermitage d’honneur, parquoy tous ceux qui auoient des cauſes pour ce ſuietmirent peine d’y venir, pour ce que là eſt la perfection des recherches&preu ues d’amour, dont toutes les maladies ſont chä gees en ſanté parfaite, les opinions muees enve rité, lesdouleurs träsformees en ioyes, &les vai nes paſſiös faites aſſeurāce permanente &vraye. Et qui plus eſt, ſi quelqu’vn a perdu ſa Maiſtreſ ſe, ou vne Dame ſon ſeruiteur, quelque ami tié, inimitié, verité, feintiſe, ou diſſimulatió qu’il y ayt entr’eux, on rencontre là les nouuelles certaines de ce qui en eſt, pour en receuoir vtile contentement. Le partement del’Empereur fut feſtoyé ſolénellement par tout l’Empire, & l’aſ ſemblee fut grande & §, Lofnis eut permiſ ſion d’yvenir, & ſon equipagefut dreſſé ſelon sö merite, & fut accompagnee de pluſieurs Dames curieuſes de voir les † merueilles de l’her mitage, auquel depuis§ de temps auoienteſté adiouſtees de grandes ingularitez tirees de l’iſle Sympſiquee, § côme nous auons appris, a perdu en partie vne grace qui luy eſtoit propre, non que ce ſoit la faute des originaires, ains fer reur produit à cauſe du changement des ſaiſons, & de lafelonnie des hommes, qui ſous ombre de curioſité vertueuſe eſtoiët deuenus fauſſaires, ſous ſemblant devoyageurs corſaires, ſous feinte de Religió hypocrites, &ſousle tiltre de gésd’hö neurimpies&impoſteurs, employans le nô de la vertu à la malignité de leur maudite induſtrie : les gens de bien de Sympſiquee qui taſchent à mettre ordre à ce mal pour le repurger bien toſt, ne pouuans ſeuls reſiſter à la malice aug mentante, & qui meſmeauoit eſbrālé quelques vns des nouueaux habituez, ayans aſſemblé le conſeil pour en deliberer, ſans eſtre plus lógtéps contraints de flechir ſous le malheur du temps, ont reſolu de ſ’aſſeurer des bons, & de reſiſter aux mauuais pour chaſſer les meſchans, quiin terrompent les repos, & troublent les belles oc cupations, & pourceſe ſont adioints au Roy de Nabadonce qui les ſouſtient, & adonné moyen de rendre leurs coſtes inacceſſibles, &leurs ports imprenables, & quant & quant forces pour chaſſer d’auec eux ceux qui les gaſtoyent, le tout’ſ’eſtant rencontré à propos ſurl’affaire de label le figure : dont il fut parlé comme nous eſtions en Sympſiquee auec les Fortunez.. La Court eſtoit fort groſſe, paree d’infinies ſortes de gens, car outre † Princes, Seigneurs, Gentils-hommes & autres du païs, il y auoit des eſtrangers venus de toutes nations, & ſurtout de François : dont aucuns eſtoyent de noſtre co gnoiſſance, qui furent tres-aiſes de nous récon trer, principalement à cauſe que comme habi, tuez, nousauions de la creanceau païs, auſſi 11OllS les introduiſifmes en pluſieurs lieux, & notam ment en noſtre college de Druydes, qui dés les temps anciens y eſt conſerué. Entre ces com patriotes il y en eutvn qui prit conſeil de pre ſenter à l’Empereur vne piece de muſique fort induſtrieuſement elabouree, & qui n’auoit point encor couru : Sa Majeſté y prit plaiſir, & l’ame en eſtoit quelques ſtances que i’auois faites en l’honneur de la natiuité du Daufin, que le docte Bauduin auoit animees ſelon la ſcience des plus beaux accords : L’Empereur ſ’en eſtant reſiouy, eut fort agreable le diſcours qui luy fut fait des magnificences qui ſ’eſtoient faites en ce temps la. Ie n’auois pas enuie que ces vers fuſſent veus d’autant que ie ne demande rien aux grands, & que ie ne pretēs point ietter ces beaux traits en guiſe de doux hameçōs, pour tirer de leurs cōmoditez. Et toutesfois ie m’auiſe qu’il faut que on les voye, pour leur eſtre teſmoignage que ie m’eſiouïs de leur bien, à cauſe que poſſible ils ratifient quelques vns de mes amis qui ont affaire d’eux : Et puis i’oblige parauanture la bonté d’vn courage royal, m’eſgayant en ſon honneur, ores qu’il ne le peut gouſter, à ce que venant à l’eſtat accompli que ſa bonne deſtinee luy prepare, s’il vit, il ait plus d’occaſion de me regretter pour n’auoir veſcu auec moy, que ie n’ay d’opinion à l’eſpoir de ſes faueurs : voyez donc ce petit excés d’eſprit.

Voicy le iour promis au bon heur de la France,
Jour plus iour que le iour, le beau iour des François,
Tout le mōde auiourd’huy plein de reſiouiſſance
Pour bien chanter ſe change en vne belle voix.
Ceux qui ont du lis d’or la fleur au cœur empreinte,
Voyent l’age doré renaiſtre auec la paix,
Et to° ces malheureux qui n’aimēt que par crainte
Se trouuent confondu, en leurs deſſeins mauuais :
François marquons ce iour dedans noſtre memoire,
Qu’on honore ce iour, entre les iours plus beaux,
Le iour duquel eſt nay de nos Princes la gloire,
L’appuy de noſtre bien, la fin de nos trauaux.
Les cœurs deuotieux, les fideles au Prince
Viendront icy chanter en accens eterneJs,

Les peuples amaſſez de prouince, en prouince,
En diront deuant Dieu les hymnes ſolemnels.
Tout releuez de cœur, tout épris de louange,
Paſſionnez de ioye, eſperdus de plaiſirs,
Eſpointez de nos chants, pouſſez iuſques aux Anges,
Nous monſtrerons à Dieu nos fideles deſirs.
Jo donques chantons, beniſſons ce grand Maiſtre
Qui de biens infinis raſſaſie nos cœurs,
Chantons en ce beau iour qu’il luy pleuſt faire naiſtre
''La colomne d’eſpoir de ſes bons ſeruiteurs.
Tous fideles aux Rois, ont part à la lieſſe
Des bien heureux François qui louët Dieu ſans fin,
Ia deſia tout triomfe en parfaite alegreſſe,
Par tout on chante, Io, Io, pour le Daufin.

A la fin de chaque verſet, on repetoit ce couplet,

Io Io ſans fin

Io pour le Daufin.

L’apparence nous faiſoit croire que l’Empereur y prenoit plaiſir, ioint qu’il ſe diuertiſſoit vn peu : Et cependant le cruel ſouci de ſon cœur le mordoit preſſément, l’abſence d’Etherine le ſollicitoit aux regrets, l’indignité qu’il a commiſe vers elle le iette au deſeſpoir ; Mais les promeſſes des Princes le conſolent d’eſperance, vne fois qu’il eſtoit auec eux en particulier, il ſe douloit ainſi : Ie penſois auoir aſſez d’aſſeurance pour reſiſter à cét effort de diſgrace, & meſmes ie me diſpoſois à ceſte perte, d’vn cœur paroiſſant égal à celuy qui vit en contentement, mais la force de ceſte auanture tant deſauantageuſe pour moy, m’a tellement oppreſſé, que ie ſois ſuccombé, auſſiie recognois qu’iln’ya deſ plaiſir plus grand quel’eſlongnement du ſujet ai mé, & en ay l’ame tant affligee, que ie ne ſcay ſiie me pourrayreleuer eſtant opprimé ſi vehemen tement, ce qui plus me † & qui multiplie mon angoiſſe, eſt l’excellence de mö ſujet : Ie pé ſois faire le reſolume deſtournant à mö pouuoir de l’ënuy que ie ſouffrois, mais il m’a fallu flechir. ſous l’effort de ma detreſſe. Tant violentement touché, il faut que ie ſouſpire, ie me plains don ques & lamente pour adoucir ma miſere, ie deſ ploye l’aer de mes plaintes, que ie fay couler en piteuſes larmes, quei’eſpends ſecrettementdu rant mes triſtes irnaginations. Les Princes le cognoiſſans ſi dedaigneuſement preſſé de ſa me lancholie, le reconforterent & lui promirent hardiment qu’il verra en Nabadonce celle qu’il deſire, la preuue reiteree qu’il a des effets de leurs paroles & conſeils, & puis à ceſte heure ſa chant quels ils ſont, fait qu’il les croye, & que lein de bon eſpoir il ſ’allege ſoymeſme. Et de aitiln’ya rien qui apportetant de plaiſir que la certitude d’vne belleiouyſſance qui s’approche.. Continuans le chemin pour ce voyage heu reux, les Princes Fortunez ſe tenoyent pres de la perſonne de l’Empereur, inuentans iournelle ment des nouueaux diuertiſlemens, durant quoy ſouuétilleur tenoit prôpos de regret qu’ilauoit de ne les auoir pas cognus, & de deſplaiſir qui le touchoit de les auoir mal traitez. Mais eux ſuyuant leur accouſtumee ſageſſe le prioyent de ne penſer plus au paſſé, & d’auoir agreable la ^ncontre de leur fortune, l’incitans à ne ſonger qu’à ſe reſiouïr, lui requerans pardon de ſ’eſtre celez, alleguans que ce qu’ils en auoyent fait eſtoit pour aquerir de l’honneur en bien faiſant, ce qu’ils n’euſſent peu ſi biê eſtans cognus, car le reſpect que lon leur eut porté, eut empeſché le fil de leurs entrepriſes, qui eſtants ſecrettes de uoyent eſtre tramees ſecrettement, & de ce de uis tombans en autre, luy promettoyent qu’il n’auroit point veu le tiers des ceremonies & ſingularitez de l’hermitage, & du grand anni uerſaire d’Amour, que le ſujet de ſon conten tement ne fut proche de luy. Cependant Fon ſteland qui eſtoit touſiours en action, auoit quelquesfois l’œil & le deuis de ſa maiſtreſſe, qui luy dit.Vous eſtes bien contant de nous te nir, & de nous mener au lieu où vous auez tou te puiſſance. Et puis que ſera-ce quand nous ſerons deuant la belle figure ? FoNsTELAND. Vous auez bien iugé de mon grand contente ment, & l’euſſiez peu cognoiſtre auec ma fide lité par la figured’argent, mais ce ſera bien plus quand il faudra venir aux preuues entieres, alors vous iugerés combien ie ſuis veritable : Ie vous iure, Madame, que lavaleur que vos per fections ont excitee en mon ame, & qui me fait auoirl’aſſeurance de vous ſeruir, m’entre tient en ceſte magnanimité de courage, pour trouuer l’occaſion de vous faire preuue de mon obeiſſance, poſſible pourray-ie deſchoir de mes pretentions, pource que ma fortune ne me peut · promettre tant de grace, que ie reçoiue la fa ueur dont vos pitiez peuuent conſoler le cœur qui ſouſpire pour vous : Toutesfois ia ne changeray iamais ce grand deſſein, d’autant qu’il ne m’en peut auénir que toute gloire : Que s’il y a du hazard faſcheux pour moy, ce ſera à cauſe de mes deffauts, qui font paroiſtre les approches de ma ruine par la grandeur de vos merites, leſ quels ſont vn eſcueuil, contre lequel ie me per drois, ſi ma temerité n’eſtoit ſoulagee par vo ſtre clenmence : Siie me perds en ceſte fortune, ie ne lairray de faire vn guain abondant, car i’au ray eul’heur d’auoir pretendu au plus digne ſu jet d’amour. Oppoſez voſtre ſageſſe à mes di ſcours, auancez les belles reſolutions de voſtre cſprit, taſchez à me deſtourner par les reuers de voſtre prudence, me demonſtrant, ores ma pre ſomption, ores mes infirmitez, & par les viues pointes de vos raiſons, faites moy croire ce qu’il VOlIS plaira, tant pour me diuertir de ceſte auan ture, que pour taſcher d’affoiblir mes eſperan ces ſ’il ſe peut ; ſieſt-ce que vous ne ſauriés vous effacer de mon cœur, ny en oſter les fideles con ceptions qui l’entretiennent, ny aneantir l’eſti me de la felicité qu’il reçoit en meditant apres les parfaites idees, dont vous l’auez auiſé. LoF NIs : Pourquoy vſez vous de ces façons de pro pos, veu que ie ne vous ay donné, comme ie croy occaſion aucune d’auoir tant de defiance de moy ? Ne vous aneantiſſez point tant, car ie n’y aurois point d’honneur, continués l’affection vertueuſe que vous m’auez promiſe, & ie ſau ray bien me diſpoſer à mon deuoir. FoNsTE LAND. Il eſt reſolu que ie ſoy voſtré, auſſi rien ne pourra deſtourner mes heureuſes delibera tions, leſquelles ſuyuent les plus exquiſes formes de vertu ſous la lumiere d’honneur que ie reçoy de vous, qui eſtes deuotement conſacree àla perfection dont les ſaintes perſuaſions ſont voſtre entretien, 1’abondance que vous en auez vous en fait expoſer ſouuent les threſors, quâd par vos ſages propos vous deduiſez heureuſe ment ce qui eſt du deuoir, lors qu’il vous plaiſt repaiſtre les ames de vos vtiles diſcours, nous propoſant la vertu, ce que vous acheuez auec telle efficace que les eſprits d’honneur en ſont attirez : c’eſt ceſte equitable violence qui m’a conquis, & qui m’aquiert à vous, qui † triöpher de tout, & qui aurez peu de gloire de m’auoir retenu, toutesfois ce vous en ſera : parce que vous m’auez releué l’eſprit vers les obiets excellens. Ieſuis reſolu de perſiſter en la fidelle volonté que ie vous proteſte : afin que par mes comportemens, vous ſoyez acertenee que vous eſtes mon vnique flambeau, guide eternelle, & conduite raiſonnable de ma vie, de mes deſſeins, de mes eſperances & de tout mon bon heur : ie voy qu’il fautioindre la troupe. La grandeur du reſpect que ie vous doy m’empeſche, mais l’aſ ſeurāce que i’ay en voſtre böté me fait vous dire, ma Belle Maiſtreſſe, ie vous baiſe tres-humble ment les mains.

L’Empereur auançoit à petites iournees, & le Duc de Porictonie arriua & ſe presēta au Roy de Nabadonce, auquel il fit ample diſcours de l’effect & ſuccés de ſa legatiō, puis il adiouſta la charge expreſſe qu’il auoit de l’Empereur de Glindicee, touchant ſes fils les princes Fortunez. Le Roy fut treſ contāt de ce qui ſ’eſtoit paſſé auec l’ Empereur, & tres-ioyeux de ce que ſes enfans auoiêt tant accortement veſcu auecvn ſi grandMonar que, l’aiſe quºi eut d’entendre leurs diuerſes auä tures, lui fut vne ioye tant entiere, qu’il ne la peut communiquer qu’à ſon propre cœur. En ceſte lieſſe ilenuoya au deuant de l’Empereur, & luy rendant graces des biens qu’il auoit fait à ſes fils, le ſupplioit d’en vſer comme eſtans à lui, au reſte illeur mädoit parle grâd Duc qu’illes receuroit en grace, puis qu’ils lui auoyent eſté obeiſſans. L’Empereur entrantés limites de Nabadöce, ſe trouua à l’oree d’vne foreſt qui le fit ſouuenir du temps malheureux de ſa diſgrace, & lui ſembloit voyant les arbres que les bois fuſſent les meſmes où en cholere, &malicieuſementilauoit relegué ſabelle & tant deſiree Etherine. Il voulut qu’on ſ’y arreſtaſt, car, dit-il aux Princes Fortunez, ie veux en cét endroit, faire vn ſacrifice à la beauté maltraitee, auſſiie commence à ſentir par les ap parences que ie pourray receuoir de l’alegemêt, toutesfois ie ne veux point imaginer que ie ſois preſt de recouurer repos, que ie ne trouue ma pauure Etherine, que ie croyrois eſtre eſteinte ſans queie la ſens eſtre touſiours viue en moy, auſſiiuſques à l’heure heureuſe que ie la reuer rayie me veux inceſſamment plaindre, en la re grettant.En ceſte feruente humeur, il ſe monſtra lus vaillant qu’il n’eſtoit, car à dire vray, ſame § l’auoit tant mal mené& eſtoit ſi bas que preſque ſavie ne tenoit plus qu’à vn delié petit filet, il fit appreſter ſes chantres qui firent la mu ſique àl’ombre des beaux cheſnes qui receurent lesvoixdelicates, & les accens des inſtrumens, auec telle douceur de rencontre, que l’aer & la terre en retentiſſoyent d’vne ſi douce eſmotion, que la reſiouiſſance ſ’en conceuoit par les ſubſtances inanimees, & bien que quelques plaintes fuſſent ſouſpirees, ſi eſt-ce que les piteux reſons en eſtoyent ſi beaux, qu’en fin tout deuint ioye : entre autres aers qui furent eſtalez à l’ouye, les maiſtres firent eſtat de ceſtuy ci que l’Empereur auoit luy meſme retracé, à l’ombre de ſa douleur plaignant ſa balle, comme ſi elle ne fut plus.

Mon cœur eſt oppreſſé, ma vie eſt languiſſante,
Mon ame deſolee, ennuyee, dolente
Acheuera ſes iours : Me ſaiſiſſant de mal, ſans plaiſir & ſans grace.
Sans vie ie viuray, puis que la mort efface
L’honneur de mes amours.
Vie que ie tenois ma plus parfaite vie,
Enuie qui m’eſtois toute parfaite enuie,
Deſir entier deſir.
Douceur de mes douceurs la douceur ſauoureuſe,
Du meilleur de l’amour la rencontre amoureuſe
Plaiſir parfait plaiſirs :
Beaux yeux qui nourriſſiez de ſi bonnes delices
Mes eſprits lǎgoureux, yeux doucemēt propices
A mon cœur languiſſant ;
Uoſtre lumiere helas, eſt maintenant eſteinte,
De ce que vous eſtiés, vous n’eſtes que la feinte
Et l’ombre paliſſant.
Auſſi ie ne ſuis plus qu’vne image debile,
Sans vie & iugement, vne ſouche inutile,
Une ſource de pleurs :
Et ne reſte de moy qu’vne voix vagabonde,

Qui en retentiſſant, par tous les coins du monde,
Teſmoigne mes douleurs.

Durant que le chœur ſe delectoit en ces ac cords, l’Empereur entretenant les Princes For tunez leur diſoit, Voila ce que ie veux feindre, ie veux penſer qu’elle ne ſoit plus, qui eſt la pire fortune qui me puiſſe auenir, car ie l’ay di ſpoſee à la cruauté qui l’a deffaite ! Penſant à ceſte extremité tant triſte, i’auray vn grand bien ſi i’en reçoy quelque bonne nouuelle, & puisie penſe auoir de l’alegement, & ſuis ſatisfait quâd ie peux dire mon angoiſſe, & quand i’oy plain · dre mon mal, ie me reliouis, d’autant que l’hu | meur melancholique a cela, qu’elle eſt fortaiſe d’eſtre flattee, & ſe ſoulage quand on croid auec elle ce qu’elle veut qu’on imagine qu’il ſoit, & certainement il faut quelquesfois donner au genie ſon particulier contentement ; Iay voulu exaler cet er de la ſorte que mon cœur l’a penſé en offrande à la beauté de ſon intention, & ainſi pour me conſoler ie me donne permiſſion d’e— uenter quelquesfois mes pëſees. Ie péſois autre fois me iouer faignant de croire qu’il y eut des Fees ayans pouuoir de lier les cœurs pour par certains effortstourner les cogitatiôs à leur gré, & les tranſmuer à leur vouloir, & mener à leur plaiſir.Mais auîourd’huy ie le crois abſoluemët, carie ſuis touché de ceſte vehemence, laquelle procede d’vne force exiſtëte & non imaginaire, auſſii’en chante l’humble palinodie. Ie ſcay & i’experimente la violence qui domte les coura’ges, les eleue ou abaiſſe, excite ou retient ſelon ſes Pretentions & l’attribuant comme il le faut à celle la ſeule que i’ay indiſcretement perdue, ie la tiens pour vnique Fée dominant ſur mes deſtins, qu’à ceſte heure elle touche pour les fai re aller à ſon gré : L’aymant ſeparé de ſa mine, ou priué de § du metal qui le nourrit, ſe § & perdant ſa vie, demeure ſans vigueur, vne pierre inutile & vn fardeau deſagreable : de meſme trop ſeparé de celle qui eſt l’agiſſant qui fait mouuoir mon ame, ie ſuis vn vain corps & mon eſprit n’eſt que la ſimilitude de ce qu’il ſou loit eſtre, il eſt ſans ardeur, ſans beaux mouue mens, ſans belles cogitations, aſſopi & retenu dans ſon centre oyſeux & deſnué de ceſte excel lente agitation, qui le mouuoit aux grandeurs de ſes penſees, ſelon les accomplies rencontres de perfection. Tel eſt l’eſtat où ie languis ſi ſurpris des debilitez que cauſe la deſplaiſance, que ie ne me recognois plus ; Au lieu d’auoir l’humeur rompte & ſoudaine, l’intention gaye & reſo † penſee galante & releuee, ievay cheminât auec le deſordre de la triſteſle. Et ſ’il ne me re ſtoitvn peu de ce leuain d’eſperance qui me gra tifie des conſolations que ſe forment les fideles amans, ie ne ſerois plus que la ſtatue de ce que ie deurois eſtre : Ceſte beautéd’eſpoir eſt le reſte de l’eſtincelle de ma vie, c’eſt ce qui me retient & accouſtume à ſuporter le faix de mes inquietu’des, me faiſant reſoudre à la continuelle pourſui te de mö dueil, & toutefois iem’euertue à ce que vous me propoſez par l’eſpoir que i’ay de bié ré contrer : carie n’ay entrepris ces beaux deſſeins que pour r’auoir mon bien : S1 ie ſuis tant heu= reuſement regardé de l’aſtre fauorable que cela m’auiene, ie paroiſtray en glorieux & magnifiques effets, ayant pour but le ſeruice que ie doy à ma Belle, & par leſquels elle ſaura que ie ſuis & ſeray ce qu’il conuient que ie ſois pour elle, que ſeule meut mon ame augré de ſes volontez. Tel le reſolution ſera la fin de mes penſees, car ma fidelité ſ’eſt donné pour eternel objet, la vertu qui l’a touſiours accompagnee, & mō ame ſans ceſſe coniointe à ſi belle opinion, demeurera conſtante en deſirs & actions, auſſi ie ſeray tel que ie ne chemineray iamais par autres ſentiers que ceux que trace le deuoir.