Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre LI

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CHAPITRE LI.

Comment un champ de bataille fut fait à Bordeaux sus Gironde devant le sénéchal et plusieurs autres, et comment messire Charles de Blois fut mis hors de prison d’Angleterre et laissa ses deux fils en son lieu en Angleterre.


En ce temps ot à Bordeaux sus Gironde appertise d’armes devant les seigneurs, le sénéchal messire Jean Harpedane et les autres, du seigneur de Rochefoucault, François, et de monseigneur Guillaume de Montferrant, Gascon anglois. Et requit le sire de Rochefoucault, qui fils étoit de la sœur au captal de Buch, l’Anglois à courir trois lances à cheval, férir trois coups d’épées, trois coups de dagues et trois coups de haches ; et furent les armes faites devant les seigneurs et dames du pays qui lors étoient à Bordeaux. Et y envoya le comte de Foix les chevaliers de son hôtel pour servir et conseiller le seigneur de Rochefoucault, qui fils étoit de sa cousine germaine ; et lui envoya bons chevaux et armures, dagues, haches, épées et fers de glaives très bons, outre l’enseigne, quoique le sire de Rochefoucault en fût bien pourvu. Si s’armèrent un jour les deux chevaliers, bien accompagnés chacun de grand’chevalerie de son côté. Et avoit le sire de Rochefoucault bien deux cens chevaliers et écuyers et tous de son lignage ; et messire Guillaume de Montferrant bien autretant ou plus. Et là étoient avecques lui : le sire de l’Esparre, le sire de Rosem, le sire de Duras, le sire de Mucident, le sire de Landuras, le sire de Courton, le sire de Langoyran, le sire de la Barde, le sire de Taride et le sire de Mont-roial en Pierregort, et tous par lignage. Et pour ce que l’appertise d’armes étoit de deux vaillans chevaliers emprise, les venoit-on voir de plus loin.

Quand ils furent montés sur leurs chevaux et ils eurent leurs targes, et lacés leurs heaumes, on leur bailla leurs glaives. Adonc éperonnèrent-ils leurs chevaux de grand randon, et s’en vinrent l’un sur l’autre de plain eslai, et se consuivirent ens ès heaumes de telle façon que les flamèches en saillirent ; et portèrent tout jus à terre aux fers des lances leurs heaumes, et passèrent outre à têtes nues excepté les coiffes. « Par ma foi, dirent les seigneurs et les dames, chacun et chacune en droit de soi, ils se sont de première venue bien assenés. »

Adonc entendit-on au remettre à point et de relacer leurs heaumes. Si recoururent encore moult vaillamment la seconde lance, et aussi firent-ils la tierce. Briévement toutes leurs armes furent faites bien et à point au plaisir des seigneurs, tant que il fût dit que chacun s’étoit bien porté ; et donna ce jour à souper aux seigneurs et aux dames, en la cité de Bordeaux, le sénéchal messire Jean de Harpedane ; et à lendemain tous se départirent et en allèrent sur leurs héritages. Le sire de Rochefoucault s’ordonna pour aller en Castille ; car le roi Jean de Castille l’avoit mandé, et le voyage de Castille s’approchoit grandement. Et messire Guillaume de Montferrant, quand il fut revenu chez soi, s’ordonna aussi de passer outre et de monter en mer pour aller en Portingal ; car le roi l’avoit aussi mandé.

En si grande et si noble histoire comme ceste est, dont je, sire Jean Froissart, en ai été augmenteur et traiteur depuis le commencement jusques à maintenant, par la grâce et vertu que Dieu m’a donnée de si longuement vivre que j’ai en mon temps vu toutes ces choses d’abondance et de bonne volonté, ce n’est pas raison que je oublie rien qui à ramentevoir fasse. Et pour ce que les guerres de Bretagne, de Saint-Charles de Blois et de messire Jean de Montfort, ont grandement renforcé et renluminé celle haute et noble histoire, je veuil retourner à faire mention, et c’est droit, que les deux fils Jean et Guy de Saint-Charles de Blois, qui un long-temps se nommoit duc de Bretagne, et il l’étoit par le mariage que il fit à madame Jeanne de Bretagne, laquelle venoit du droit estocq de Bretagne et des ducs, si comme il est pleinement est véritablement contenu et remontré ici dessus en celle histoire, sont devenus ; car je ne les ai pas mis encore hors de la prison et danger du roi d’Angleterre, où leur père Saint-Charles de Blois les eut mis.

Vous savez, et il est ci-dessus escript et traité, comment le roi Édouard d’Angleterre, pour embellir sa guerre de France, se conjoignit et allia avecques le comte de Montfort ; et toujours l’a-t-il aidé, conseillé et conforté à son pouvoir, et tant fait que le comte de Montfort est venu à ses ententes et que il est duc de Bretagne, et sans l’aide du roi d’Angleterre et des Anglois il ne fût jamais venu à l’héritage de Bretagne, car Saint-Charles de Blois, lui vivant, eut toujours de sa partie en Bretagne contre le comte de Montfort de sept les cinq. Vous savez comment, sur l’an mil trois cent et quarante-sept, à une grosse bataille qui fut en Bretagne devant la Roche Derrien, les gens de la partie de la comtesse de Montfort, messire Jean de Harteselle et autres, déconfirent messire Charles de Blois, et fut là pris et amené en Angleterre où on lui fit bonne chère ; car la noble roine d’Angleterre, la bonne roine Philippe, qui fut en mon jeune temps ma dame et ma maîtresse, étoit de droite génération, cousine germaine à Saint-Charles de Blois. Et lui fit la dame et montra toute la grâce et amour qu’elle put ; et mit grand’peine à sa délivrance ; car le conseil du roi d’Angleterre ne vouloit point consentir que monseigneur Charles de Blois fût délivré ; et disoient le duc Henry de Lancastre et les autres hauts barons d’Angleterre : « Si messire Charles de Blois yst de prison, il y a en lui trop de belles et grandes recouvrances, car le roi Philippe, qui se dit roi de France, est son oncle ; et tant comme nous le tiendrons en prison, notre guerre en Bretagne est bonne. »

Nonobstant toutes les paroles et remontrances que les seigneurs d’Angleterre montroient au roi, le roi Édouard, par le bon moyen de la bonne et noble roine sa femme, le mit à finance ; et dut payer deux cent mille nobles, et pour avoir répondant de la somme des deniers, qui étoit grande à payer, mais non seroit maintenant pour un duc de Bretagne ; car les seigneurs se forment sur une autre condition et manière que ils ne faisoient pour lors, et trouvent pour le présent plutôt chevance que ne faisoient leurs prédécesseurs du temps passé, car ils taillent le peuple à volonté, et du temps passé ils n’usoient fors de leurs rentes et revenues ; car maintenant le duché de Bretagne sur un an ou sur deux, au plus long d’une prière, payeroit bien par aide à son seigneur deux cent mille nobles. Charles de Blois mit et bailla ses deux fils, qui pour lors étoient jeunes, en pleiges et en otages pour la somme des deniers le roi d’Angleterre. Depuis messire Charles de Blois, en poursuivant sa guerre de Bretagne, eut tant à faire à payer soudoyers, à soutenir son état, et toujours en espérance de voir fin de guerre, que il n’en chalut ses deux enfans. En poursuivant sa querelle et défendant son héritage le très vaillant et saint homme mourut à une bataille en Bretagne qui fut devant Auray par la puissance et confort des Anglois et non par autres gens. Quand le vaillant homme fut mort, pour ce ne fina pas la guerre, mais le roi Charles de France, qui en son temps douta trop grandement les fortunes, quand il vit que le comte de Montfort et les Anglois ne se cessoient point de conquérir toujours avant, si mit en doute que, si le comte de Montfort venoit à ses ententes du conquêt de Bretagne, que il ne le voulsist tenir de puissance sans foi et hommage, car jà l’avoit-il relevé du roi d’Angleterre qui lui aidoit et avoit toujours aidé à faire sa guerre. Si fit traiter devers le comte de Montfort et son conseil, si comme il est ici dessus contenu en celle histoire ; si n’en veuil plus parler ; mais le comte de Montfort demeura duc de Bretagne, parmi tant que l’hommage et la foi en retourna au souverain et droiturier seigneur le roi de France ; et devoit le duc, par les articles du traité, aider à délivrer ses deux cousins les enfans de Saint-Charles de Blois qui étoient prisonniers en Angleterre devers le roi[1] ; de laquelle chose il n’en fit rien, car toujours doutoit-il que si ils retournoient que ils ne lui donnassent à faire et que Bretons, qui plus étoient enclinés à eux que à lui, ne les prensissent à seigneur. Pour celle cause négligeoit-il à les délivrer ; et tant demourèrent en prison en Angleterre les deux fils à Charles de Blois, une fois en la garde de messire Roger de Beauchamp, un très gentil et vaillant chevalier, et de madame Sébille sa femme, et l’autrefois en la garde de messire Jean d’Aubrecicourt, que Guy de Bretagne, le plus jeune, mourut. Ainsi demoura Jean de Bretagne en prison tout seul, car il avoit perdu sa compagnie, son frère. Si lui devoit moult ennuyer ; aussi faisoit-il souvent, mais amender ne le pouvoit. Et quand il lui souvenoit de son jeune temps, il qui étoit de la plus noble génération du monde, comment il l’avoit perdu et encore perdoit-il, il pleuroit moult tendrement et eut plus cher à être mort que vif ; car trente-cinq ans ou environ fut-il au danger de ses ennemis en Angleterre. Et ne lui apparoît de délivrance de nul côté, car ses amis et proismes lui éloignoient, et la somme pour laquelle on le tenoit étoit si grande que elle ne faisoit pas à payer, si Dieu proprement ne lui eût aidé. Ni oncques le duc d’Anjou, en toute sa puissance et sa prospérité, qui avoit sa sœur germaine épousée et dont il avoit deux beaux-fils Louis et Charles, n’en fit diligence. Or vous veuil-je recorder la délivrance Jean de Bretagne.

  1. Tous ces événemens sont racontés dans le ier livre de Froissart.