Les Lois (trad. Cousin)/Livre septième

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Œuvres de Platon,
traduites par Victor Cousin
Tome septième & huitième
Les Lois | Argument philosophique | Notes

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L’ATHÉNIEN.

[788a] Après la naissance des enfants de l’un et de l’autre sexe, il est dans l’ordre que nous traitions de la manière de les nourrir et de les élever. Il est absolument impossible de passer cet article sous silence ; mais ce que nous dirons aura moins l’air de loi que d’instruction et d’avis. Dans la vie privée et dans l’intérieur des maisons, il se passe une infinité de choses de peu d’importance, qui ne paraissent point aux yeux du public, et dans lesquelles on s’écarte des intentions du législateur, chacun s’y laissant entraîner [788b] par le chagrin, le plaisir et par tout autre passion : d’où il peut arriver qu’il n’y ait dans les mœurs des citoyens aucune uniformité ; ce qui est un mal pour les États. Comme ces sortes d’actions reviennent souvent et sont peu considérables, il n’est ni convenable ni digne d’un Législateur de faire des lois pour les punir ; et d’un autre côté, l’habitude de s’affranchir de toute loi dans de petites choses qui reviennent souvent, fait qu’on en vient ensuite jusqu’à violer les lois écrites : [788c] de sorte qu’il est fort difficile de faire des règlements à ce sujet et en même temps impossible de garder le silence. Mais il est nécessaire que je vous explique ma pensée, en essayant de la rendre sensible par des exemples : aussi bien ce que je viens de dire a-t-il quelque chose d’obscur.

CLINIAS.

Voyons.

L’ATHÉNIEN.

Nous avons dit, et avec raison, que la bonne éducation est celle qui peut donner au corps et à l’âme toute la beauté, toute la perfection dont ils sont capables.

CLINIAS.

Oui.

L’ATHÉNIEN.

[788d] Or, pour acquérir cette beauté, il faut tout simplement, selon moi, que le corps se développe dans une parfaite régularité dès la première enfance.

CLINIAS.

Cela est certain.

L’ATHÉNIEN.

Mais quoi ! n’avez-vous pas remarqué qu’à l’égard de quelque animal que ce soit, le premier développement est toujours le plus grand et le plus fort ; en sorte que plusieurs ont disputé pour soutenir que le corps humain n’acquiert point, dans les vingt années suivantes, le double de la hauteur qu’il a à cinq ans.

CLINIAS.

Cela est vrai.

L’ATHÉNIEN.

Ne savons-nous pas aussi que lorsque le corps se développe davantage, [789a] s’il ne prend pas des exercices fréquents et proportionnés à ses forces présentes, il devient sujet à je ne sais combien d’infirmités ?

CLINIAS.

Oui.

L’ATHÉNIEN.

Ainsi, lorsque le corps prend le plus d’accroissement, il a aussi besoin de plus d’exercice.

CLINIAS.

Quoi donc, étranger ! imposerons-nous plus de fatigue aux plus jeunes, aux enfants qui ne font que de naître ?

L’ATHÉNIEN.
Non pas à ceux-là seulement, mais même avant eux, à ceux qui se nourrissent encore dans le sein de leur mère.
CLINIAS.

Que dis-tu là, mon cher ami ? est-ce des embryons que tu parles ?

L’ATHÉNIEN.

[789b] Oui. Il n’est pas étonnant au reste que vous n’ayez nulle idée de l’espèce de gymnastique qui convient à des embryons : quelque étrange qu’elle soit, je vais tâcher de vous l’expliquer.

CLINIAS.

Nous t’écoutons.

L’ATHÉNIEN.

Il est plus aisé à des Athéniens de comprendre ce que je veux dire, à cause de certains amusements dont le goût est chez nous excessif. A Athènes, non seulement les enfants, mais des vieillards même élèvent les petits de certains oiseaux[1], et dressent ces animaux à combattre les uns contre les autres. [789c] Et ils sont bien éloignés de croire que l’exercice qu’ils leur donnent en les mettant aux prises ensemble et en les agaçant, soit suffisant ; ils ont coutume, outre cela, de porter ces oiseaux, les plus petits à la main, les plus grands sous le bras, et de se promener ainsi pendant plusieurs stades, non pour prendre eux-mêmes des forces, mais pour en donner à ces oiseaux. Ceci montre à quiconque sait réfléchir, [789d] que le mouvement et l’agitation qui ne vont point jusqu’à la lassitude, sont utiles à tous les corps, soit qu’ils se donnent eux-mêmes ce mouvement, soit qu’ils le reçoivent des voitures, des vaisseaux, des chevaux qui les portent, ou enfin de toute autre manière, et que par cet exercice qui aide à la digestion des aliments, les corps peuvent acquérir la santé, la beauté, la vigueur. La chose étant ainsi, que faut-il que nous fassions ? Voulez-vous que, [789] sauf à nous rendre ridicules, nous portions les lois suivantes : Les femmes enceintes feront de fréquentes promenades[2] ; elles façonneront leur enfant nouveau-né comme un morceau de cire, tant qu’il est mou et flexible ; jusqu’à l’âge de deux ans elles l’envelopperont de langes. Obligerons-nous aussi les nourrices, sous peine d’amende, à porter les enfants dans leurs bras, tantôt à la campagne, tantôt aux temples, tantôt chez leurs parents, jusqu’à ce qu’ils soient assez forts pour se tenir debout ; et alors même les obligerons-nous à prendre de grandes précautions et à continuer de porter ces faibles créatures jusqu’à l’âge de trois ans pour les empêcher de se contourner quelque membre en appuyant le pied avec effort ? Faudra-t-il prendre pour cela les nourrices les plus fortes qu’on pourra, et en prendre plus d’une ? Êtes-vous d’avis qu’à tous ces règlements nous ajoutions une peine pour celles qui refuseraient de s’y conformer ? ou plutôt n’en êtes-vous pas très éloignés ? car ce serait attirer sur nous de toutes parts ce que je disais tout à l’heure.

CLINIAS.

Quoi ?

L’ATHÉNIEN.

La risée publique qu’on ne nous épargnerait pas, outre que les nourrices, femmes et esclaves à la fois, ne voudraient pas nous obéir.

CLINIAS.

Pour quelle raison donc avons-nous dit qu’il ne fallait pas passer sous silence ces sortes de détails ?

L’ATHÉNIEN.

Dans l’espérance que les maîtres et tous ceux qui sont [790d] de condition libre, entendant nos discours, feront cette réflexion pleine de bon sens, que si l’administration domestique n’est pas réglée sagement dans les États, en vain compterait-on que l’ordre public puisse trouver quelque stabilité dans les lois établies. Cette pensée peut les déterminer à se faire des lois à eux-mêmes des usages qu’on vient d’indiquer, et ces lois fidèlement observées procureront le bonheur des familles et de l’État.

CLINIAS.

Ce que tu dis est très raisonnable.

L’ATHÉNIEN.

Ne quittons donc point cette sorte de législation que nous n’ayons expliqué les exercices propres à former l’âme des petits enfants, comme nous avons commencé de le faire par rapport aux exercices du corps.

CLINIAS.

Nous ferons bien.

L’ATHÉNIEN.

Prenons donc pour principe de l’éducation des enfants, pour l’esprit et pour le corps, que le soin de les allaiter et de les bercer presque à chaque moment du jour et de la nuit leur est toujours utile, surtout dans l’extrême enfance ; que, s’il était possible, il faudrait qu’ils fussent dans la maison comme, dans un bateau sur la mer ; [790d] et qu’on doit approcher le plus qu’on pourra de ce mouvement continuel pour les enfants qui viennent de naître, Certaines choses nous font conjecturer que les nourrices savent par expérience combien le mouvement est bon aux enfants qu’elles élèvent, aussi bien que les femmes qui guérissent du mal des Corybantes. En effet, lorsque les enfants ont de la peine à s’endormir, que font les mères pour leur procurer le sommeil ? Elles se gardent bien de les laisser en repos, mais elles les agitent [790e] et les bercent dans leurs bras : elles ne se taisent pas non plus ; mais elles leur chantent quelque petite chanson. En un mot elles les charment et les assoupissent par le même moyen dont on se sert pour guérir les frénétiques, par un mouvement soumis aux règles de la danse et de la musique.

CLINIAS.

Étranger, quelle peut être la vraie cause de ces effets ?

L’ATHÉNIEN.

Elle n’est pas difficile à imaginer.

CLINIAS.

Comment cela ?

L’ATHÉNIEN.

L’état où se trouvent alors les enfants et les furieux est un effet de la crainte : ces vaines frayeurs ont leur principe dans une certaine faiblesse de l’âme. [791a] Lors donc qu’on oppose à ces agitations intérieures un mouvement extérieur, ce mouvement surmonte l’agitation que produisait dans l’âme la crainte ou la fureur ; il fait renaître le calme et la tranquillité, en apaisant les violents battements du cœur ; sa vertu bienfaisante procure le sommeil aux enfants, et fait passer les frénétiques de la fureur au bon sens, au moyen de la danse et de la musique, et avec le secours des dieux apaisés [791b] par des sacrifices. Voilà en deux mots la raison la plus plausible de ces sortes d’effets.

CLINIAS.

J’en suis satisfait.

L’ATHÉNIEN.

Puisque telle est la puissance naturelle du mouvement, il est bon de remarquer qu’une âme qui dès sa jeunesse est agitée de ces vaines frayeurs, en devient susceptible de plus en plus avec le temps : ce qui est faire, de l’aveu de tout le monde, un apprentissage de lâcheté, et non de courage.

CLINIAS.

Sans contredit.

L’ATHÉNIEN.

Comme au contraire c’est exercer l’enfance au courage [791c] que de l’habituer à vaincre ces craintes et ces frayeurs auxquelles nous sommes sujets.

CLINIAS.

Fort bien.

L’ATHÉNIEN.

Ainsi, disons que cette gymnastique de l’enfance, qui consiste dans le mouvement, contribue beaucoup à produire dans l’âme cette partie de la vertu dont nous avons parlé.

CLINIAS.
Oui, certes.
L’ATHÉNIEN.

Et même l’humeur douce et l’humeur chagrine entrent pour beaucoup dans la bonne et dans la mauvaise disposition de l’âme.

CLINIAS.

Assurément.

L’ATHÉNIEN.

[791b] Il nous faut donc essayer d’expliquer quel serait le moyen d’influer d’abord et à volonté sur l’humeur des enfans, autant que cela est possible à l’homme.

CLINIAS.

Explique-nous ce moyen.

L’ATHÉNIEN.

Hé bien, posons comme un principe certain, qu’une éducation efféminée rend à coup sûr les enfants chagrins, colères, et toujours prêts à s’emporter pour les moindres sujets : qu’au contraire une éducation contrainte, qui les tient dans un dur esclavage, n’est bonne qu’à leur inspirer des sentiments de bassesse, de lâcheté, de misanthropie, et à en faire des hommes d’un commerce très difficile.

CLINIAS.

[791e] Comment faudra-t-il donc que l’État s’y prenne à l’égard d’êtres qui ne sont pas en état d’entendre ce qu’on leur dit, ni de recevoir aucun autre principe d’éducation ?

L’ATHÉNIEN.

Le voici. Tous les animaux au moment qu’ils naissent ont coutume de pousser des cris : ce qui est vrai, surtout à l’égard de l’homme, qui, non content de crier, mêle encore des larmes à ses cris.

CLINIAS.

Cela est vrai.

L’ATHÉNIEN.

Alors les nourrices, en présentant divers objets à l’enfant, [792a] devinent ce qu’il veut. Lorsqu’il s’apaise et se tait à la vue de quelque objet, elles en concluent qu’elles ont bien fait de le lui présenter : c’est le contraire, s’il continue à pleurer et à crier. Or ces cris, et ces pleurs sont dans l’enfant des signes dont il se sert pour faire connaître ce qu’il aime et ce qu’il hait, signes bien tristes. Ainsi s’écoulent les trois premières années, partie de la vie qui n’est pas petite par la bonne ou la mauvaise manière dont on la passe.

CLINIAS.

Tu as raison.

L’ATHÉNIEN.

N’est-il pas vrai que l’enfant dont l’humeur est difficile et chagrine est sujet à se plaindre [792b] et à se lamenter beaucoup plus qu’il ne convient à une âme bien faite ?

CLINIAS.

Je le pense aussi.

L’ATHÉNIEN.

Si donc, pendant ces trois premières années, on faisait son possible pour écarter d’un enfant toute douleur, toute crainte, tout chagrin, ne serait-ce pas, à notre avis, un moyen de donner à l’enfant une humeur plus joyeuse et plus paisible ?

CLINIAS.

Cela est évident, étranger, surtout si on lui ménageait [792c] une foule de plaisirs.

L’ATHÉNIEN.

Je ne suis plus en cela, mon cher, du sentiment de Clinias : c’est, à mon gré, le plus sûr moyen de corruption, précisément parce qu’on l’emploie au début de l’éducation. Voyons, je te prie, si j’ai raison.

CLINIAS.

J’y consens : parle.

L’ATHÉNIEN.

Je dis que le sujet dont il s’agit n’est point de petite conséquence. Écoute-nous, Mégille, et aide-nous de ton jugement. Mon sentiment est que, pour bien vivre, il ne [792d] faut point courir après le plaisir, ni mettre tous ses soins à éviter la douleur, mais embrasser un certain milieu, que je viens d’appeler du nom d’état paisible. Nous nous accordons tous avec raison, sur la foi des oracles, à faire de cet état le partage de la Divinité. C’est à cet état que nous devons aspirer pour avoir quelque chose d’elle. Par conséquent il ne faut pas nous livrer à une recherche trop empressée du plaisir, d’autant plus que nous ne serons jamais tout-à-fait exempts de douleur ; ni souffrir que qui que ce soit homme ou femme, jeune ou vieux, [792e] soit dans cette disposition, et moins encore que tout autre, autant qu’il dépendra de nous, l’enfant qui ne fait que de naître, parce qu’à cet âge le caractère se forme principalement sous l’influence de l’habitude. Et si je ne craignais qu’on ne prît pour un badinage de ma part ce que je vais dire, j’ajouterais que durant les mois de la grossesse des femmes, on doit veiller sur elles avec un soin particulier, pour empêcher qu’elles ne s’abandonnent à des plaisirs ou à des chagrins excessifs et insensés, et faire en sorte que pendant tout ce temps, elles se conservent dans un état de tranquillité et de douceur.

CLINIAS.

[793a] Étranger, il n’est pas besoin que tu prennes l’avis de Mégille pour décider qui de nous deux a raison. Je suis le premier à t’accorder que tout homme doit fuir une condition de vie où le plaisir et la douleur seraient sans mélange, et marcher toujours par un chemin également éloigné de ces deux extrémités. Ainsi je conviens que tu as bien dit, et tu dois être content de mon aveu.

L’ATHÉNIEN.

C’est fort bien, mon cher Clinias. Maintenant, faisons là dessus tous les trois la réflexion suivante.

CLINIAS.

Laquelle ?

L’ATHÉNIEN.

C’est que toutes les pratiques dont nous parlons maintenant ne sont autre chose que ce qu’on appelle communément lois non écrites et que nous désignons sous le nom [793b] de lois des ancêtres : et encore, que nous avons parlé juste, lorsque nous avons dit plus haut qu’il ne fallait pas donner le nom de lois à ces pratiques ni les passer non plus sous silence, parce qu’elles sont les liens de tout gouvernement, qu’elles tiennent le milieu entre les lois que nous avons déjà portées, celles que nous portons et celles que nous devons porter dans la suite, qu’en un mot ce sont des usages très anciens, dérivés du gouvernement paternel, qui étant établi avec sagesse et observés avec exactitude, maintiennent les lois [793c] écrites sous leur sauvegarde, et qui au contraire étant ou mal établis, ou mal observés, les ruinent : comme, dans le constructions de bâtiments, les appuis venant à manquer, entraînent dans leur chute l’édifice, dont toutes les parties se renversent les unes sous les autres, même les plus belles et qui avaient été construites les dernières, l’édifice entier n’ayant plus de fondement. Dans cette pensée, Clinias, il faut que nous travaillions à bien lier ensemble toutes les parties de ta nouvelle république, nous efforçant de n’omettre pour cela rien de ce qu’on appelle [793d] lois, mœurs, usages, soit que leur objet nous paraisse important ou peu considérable : parce qu’en effet c’est tout cela qui compose et qui unit l’édifice politique, et qu’aucune de ces choses ne peut subsister qu’autant qu’elles se prêtent toutes un appui mutuel. Ainsi, ne soyons pas surpris si notre plan de législation s’étend insensiblement par une foule de coutumes et d’usages petits en apparence, qui se présentent pour y trouver place.

CLINIAS.

Tu as parfaitement raison, et nous entrerons dans tes sentiments.

L’ATHÉNIEN.

Si donc on suit exactement les règlements que nous avons prescrits pour les enfants de l’un et de l’autre sexe [793e] jusqu’à l’âge de trois ans, et qu’on ne les observe point par manière d’acquit, on éprouvera qu’ils sont d’une très grande utilité pour ces tendres nourrissons. A trois ans, à quatre, à cinq, et même jusqu’à six, les amusements sont nécessaires aux enfants. Dès ce moment il faut les guérir de la mollesse, en les corrigeant sans leur infliger néanmoins aucun châtiment ignominieux : et ce que nous disions des esclaves, qu’il ne fallait point mêler à leur égard l’insulte à la correction, pour ne pas leur donner sujet de s’irriter, [794a] ni d’un autre-côté les laisser devenir insolents par le défaut de punition, je le dis par rapport aux enfants de condition libre. A cet âge ils ont des jeux qui leur sont, pour ainsi dire, naturels, et qu’ils trouvent d’eux-mêmes, lorsqu’ils sont ensemble. C’est pourquoi les enfants de chaque bourgade depuis trois ans jusqu’à six, se rassembleront dans les lieux qui y sont consacrés aux dieux. Leurs nourrices seront avec eux pour veiller à ce que tout se passe dans l’ordre, et modérer leurs petites vivacités. Chacune de ces assemblées et les nourrices elles-mêmes auront pour surveillante une des douze [794b] femmes, nommées chaque année parmi les nourrices qui auront été autorisées par les gardiens des lois. Ces femmes seront choisies par les inspectrices des mariages, lesquelles en nommeront une de chaque tribu, de même âge qu’elles. Toutes celles qui auront reçu cette commission, se rendront chaque jour dans le lieu sacré où les enfants s’assemblent, et se serviront du ministère de quelque esclave public, [794c] pour châtier ceux ou celles qui seront en faute, si ce sont des étrangers ou des esclaves ; mais si c’est un citoyen, et qu’il prétende ne pas mériter la punition, elles le conduiront aux Astynomes pour être jugé : s’il est reconnu coupable, elles le puniront elles-mêmes. Passé l’âge de six ans, on commencera à séparer les deux sexes ; et désormais les garçons iront avec les garçons, et les filles avec les filles. On les tournera alors du coté des exercices propres à leur âge et à leur sexe ; les garçons apprendront à se tenir à cheval, à tirer de l’arc, à se servir du javelot et de la fronde. Il en sera de même des filles, si elles ne s’y refusent pas, [794d] et on leur apprendra au moins la théorie. L’important est surtout de savoir ce qui concerne le maniement des armes. Car il y a aujourd’hui à ce sujet un faux préjugé auquel presque personne ne fait attention.

CLINIAS.

Quel est-il ?

L’ATHÉNIEN.

On s’imagine par rapport à l’usage des mains, dans toutes les actions qui leur appartiennent, que la nature a mis de la différence entre la droite et la gauche. Quant aux pieds et aux autres membres inférieurs, il ne parait pas qu’il y ait aucune distinction entre la droite et la gauche pour les exercices qui leur sont propres ; mais [794a] à l’égard des mains, nous sommes en quelque sorte manchots par la faute des nourrices et des mères. La nature avait donné à nos deux bras une égale aptitude pour les mêmes actions ; c’est nous qui les avons rendus fort différens l’un de l’autre par l’habitude de nous en mal servir. Il est vrai qu’en plusieurs rencontres, cela est de peu d’importance : par exemple, il est indifférent qu’on tienne la lyre de la main gauche et le plectre de la main droite ; et ainsi des autres choses semblables. Mais il est contre le bon sens de s’autoriser [795a] de ces exemples, pour en user de même dans tout le reste, lorsqu’il ne le faudrait pas. Nous en avons la preuve dans les Scythes, chez qui l’usage n’est pas d’employer la main gauche uniquement pour éloigner l’arc, et la droite pour amener la flèche à eux, mais qui se servent indifféremment des deux mains pour tenir l’arc ou la flèche. Je pourrais citer beaucoup d’autres exemples pris de l’art de conduire les chars et d’ailleurs, lesquels nous montrent clairement qu’on va contre l’intention de la nature en se rendant la gauche plus faible que la droite. À la vérité, tant qu’il n’est question que d’un plectre de corne ou de quelque instrument semblable, la chose, comme je disais, n’est point de conséquence ; [795b] mais il n’en est pas de même quand il s’agit de se servir à la guerre d’instruments de fer, d’arcs, de javelots, et ainsi du reste ; surtout lorsque de part et d’autre il faut combattre avec les armes pesantes. Alors quiconque a appris à manier ces armes et s’y est exercé, l’emporte sur celui à qui manque en ce genre et la théorie et la pratique. Un athlète parfaitement exercé au pancrace, au pugilat ou à la lutte, n’est point embarrassé de combattre de la main gauche, et ne devient point tout à coup manchot, ni ne se présente avec effort et dans une position désavantageuse à son adversaire, lorsque [795c] celui-ci transportant l’attaque d’un autre côté l’oblige à suivre son exemple ; voilà, ce me semble, ce qu’on a droit d’attendre de ceux qui manient les armes pesantes et toute autre espèce d’arme. Il faut que celui qui a reçu de la nature deux bras pour se défendre et pour attaquer, autant qu’il dépend de lui n’en laisse point un oisif et incapable de lui servir. Et si quelqu’un naissait tel que Géryon ou Briarée, il faut qu’avec cent mains il puisse lancer cent javelots. C’est aux hommes et aux femmes [795d] qui président à l’éducation de la jeunesse, à prendre des mesures sur tout ceci, et à faire en sorte, celles-ci en veillant sur les jeux des enfants et la manière dont on les élève, ceux-là en dirigeant leurs exercices, que tous les citoyens, hommes et femmes, qui naissent avec la faculté de se servir également bien des deux pieds et des deux mains, ne gâtent point par de mauvaises habitudes les dons de la nature. Les exercices qu’on peut faire apprendre sont de deux sortes : [795e] la gymnastique comprend ceux qui ont pour but de former le corps, et la musique ceux qui tendent à former l’âme. La gymnastique a deux parties, la danse et la lutte. Il y a aussi deux sortes de danses ; l’une qui imite par ses mouvements les paroles de la muse, en conservant toujours un caractère de noblesse et de liberté, l’autre destinée à donner au corps et à chacun des membres la santé, l’agilité, la beauté, leur apprenant à se fléchir et à s’étendre dans une juste proportion, au moyen d’un mouvement bien cadencé, distribué avec mesure et soutenu dans toutes les parties de la danse. [796a] Pour ce qui est de la lutte, il n’est pas besoin de faire ici mention de tout ce qu’Antée et Cercyon ont inventé en ce genre par une envie mal entendue de se distinguer, ni de ce qu’Épée et Amycus[3] ont imaginé pour perfectionner le pugilat, tout cela n’étant d’aucune utilité pour la guerre. Mais à l’égard de la lutte droite[4], qui consiste en certaines inflexions du col, des mains, des côtés, qui n’a rien que de décent dans ses postures, de louable dans ses efforts pour vaincre, et dont le but est d’acquérir la force et la santé, il ne faut point la négliger, parce qu’elle sert à tout genre d’exercice ; et lorsque la suite de nos lois nous conduira à en parler, nous prescrirons aux maîtres de donner sur tout cela des leçons [796b] à leurs élèves avec bienveillance, et à ceux-ci de les recevoir avec reconnaissance. Nous ne négligerons pas non plus les danses imitatives qui nous paraîtront mériter qu’on les apprenne, telle qu’est ici la danse armée des Curetés, et à Lacédémone celle des Dioscures. Chez nous pareillement la vierge Pallas, protectrice d’Athènes, ayant pris plaisir aux jeux de la danse, n’a pas jugé qu’elle dût prendre ce divertissement les mains vides, [796c] mais qu’il convenait qu’elle dansât armée de toutes pièces. Il serait donc à propos que les jeunes garçons et les jeunes filles, pour faire honneur au présent de la déesse, suivissent son exemple : ce qui leur serait avantageux pour la guerre, et servirait à embellir leurs fêtes. Il faut aussi que les enfants, dès leurs premières années jusqu’à ce qu’ils soient en âge de porter les armes, fassent en procession des prières publiques à tous les dieux, toujours montés sur des chevaux et revêtus de belles armes, et que dans les danses et dans la marche ils accompagnent leurs prières aux dieux [796d] et aux enfants des dieux d’évolutions et de pas tantôt plus vifs, tantôt plus lents. C’est aussi à cette fin, non à aucune autre, que doivent tendre les combats gymniques et les exercices qui les précèdent ; car ces combats ont leur utilité pour la guerre comme pour la paix, pour l’état comme pour les particuliers. Tout autre exercice du corps, soit sérieux, soit amusant, ne convient point à des personnes libres. J’ai dit à peu près tout ce que j’avais à dire de la gymnastique que j’avais plus haut jugée digne de nous occuper ; et elle a toute la perfection qu’on peut désirer. Si cependant vous en connaissez [796e] l’un et l’autre une meilleure, proposez-la ?

CLINIAS.

Étranger, par rapport à la gymnastique et à ses combats, il serait difficile de substituer quelque chose, de mieux à ce que nous venons d’entendre.

L’ATHÉNIEN.

L’ordre des matières nous ramène aux pressens des Muses et d’Apollon. Nous avons cru précédemment que ce sujet était épuisé, et qu’il ne nous restait plus qu’à traiter de la gymnastique ; mais il est évident que nous avons omis quelque chose, qui même aurait dû être dit avant le reste. Parlons-en maintenant.

CLINIAS.

Sans contredit, il en faut parler.

L’ATHÉNIEN.

[797a] Écoutez moi donc : Vous avez déjà entendu ce que je vais dire ; mais lorsqu’il s’agit d’un sentiment extraordinaire, fort opposé aux idées communes et celui qui parle et ceux qui écoutent ne sauraient être trop sur leurs gardes. C’est le cas où nous sommes. Il y a quelque risque à vous proposer ma pensée ; je le ferai néanmoins après m’être un peu rassuré.

CLINIAS.

Qu’est-ce donc que tu as à nous dire, Étranger ?

L’ATHÉNIEN.

Je dis que l’on a ignoré généralement jusqu’ici que dans tous les États les jeux ont l’influence la plus puissante sur la stabilité ou l’instabilité des lois ; que lorsqu’il y a de la règle dans les jeux, [797b] lorsque les enfants se livrent et se plaisent toujours de la même manière aux mêmes amusements, il n’est point à craindre qu’il arrive jamais aucune innovation dans les lois qui ont un objet sérieux ; qu’au contraire si on introduit dans les jeux des changements qui se renouvellent sans cesse, si les jeunes gens ne se plaisent jamais aux mêmes choses, et n’ont point de règle fixe pour ce qui est décent ou indécent dans les vêtements destinés à couvrir les mêmes corps et dans les autres choses qui résultent des usages semblables ; [797c] si on rend parmi eux des honneurs extraordinaires à quiconque invente toujours quelque chose de nouveau, introduit dans les vêtements, les couleurs et toutes les choses de ce genre des modes différentes de celles qui sont établies : nous pouvons assurer, sans crainte de nous tromper, que rien n’est plus funeste à un état. En effet, cela conduit, sans qu’on s’en aperçoive, la jeunesse à prendre d’autres mœurs, à mépriser ce qui est ancien, à faire cas de ce qui est nouveau. Or, je le répète, lorsqu’on en est venu jusqu’à penser et parler de la sorte, c’est le plus grand mal qui puisse arriver à tout État. Écoutez, je vous prie, combien ce mal est grand, à mon avis.

CLINIAS.

[797d] Quoi ! de n’avoir dans un État que du mépris pour ce qui est ancien ?

L’ATHÉNIEN.

Oui, cela même.

CLINIAS.

Sois sûr que nous écouterons avec toute l’attention et la bienveillance possible ce que tu nous diras là-dessus.

L’ATHÉNIEN.

La chose le mérite.

CLINIAS.

Tu n’as qu’à parler.

L’ATHÉNIEN.

Excitons-nous donc mutuellement à être plus attentifs que jamais. Si l’on excepte ce qui est mauvais de sa nature, nous trouverons que dans tout le reste rien n’est plus dangereux que le changement, et dans les saisons, et dans les vents, et dans le régime du corps, et dans les habitudes [797e] de l’âme : je ne dis pas dangereux en un point, et non en un autre, je dis dangereux en tout, hormis, comme je viens de le dire, ce qui est mauvais en soi. Si l’on jette les yeux sur ce qui se passe à l’égard du corps, on verra que, quel que soit le genre de nourriture, de breuvage et d’exercice que l’on adopte, après le premier trouble, ce régime de vie produisant avec le temps les effets qui lui sont propres, [798a] on s’y fait, on s’apprivoise, on se familiarise avec lui, et on y trouve une source de plaisir et de santé. Et si la nécessité oblige ensuite à quitter quelqu’un de ces régimes approuvés, on est d’abord assailli de maladies qui dérangent la constitution, et on ne se rétablit qu’avec peine en s’accoutument à un nouveau régime. Or il faut se figurer que la même chose arrive par rapport à l’esprit des hommes et à la nature de leur âme ; car si les lois qui ont nourri l’âme ont traversé par une sorte de bonheur [798b] divin une longue suite de siècles sans changer, de sorte que personne ne se rappelle ni n’ait ouï dire qu’elles aient été autres qu’elles sont aujourd’hui ; l’âme tout entière pénétrée de respect et de crainte n’ose apporter la moindre innovation dans l’ordre établi. Il est donc du devoir d’un législateur de trouver quelque expédient pour procurer cet avantage à l’État. Or voici celui que j’imagine. On est persuadé partout, comme je disais tout à l’heure, que les changements dans les jeux des enfants ne sont eux-mêmes que des jeux, et qu’il ne peut en résulter [798c] ni un grand bien ni un grand mal. Ainsi loin de les détourner de toute nouveauté en ce genre, on cède, on se prête à leurs caprices, et on ne pense pas que nécessairement ces mêmes enfans qui ont innové dans leurs jeux, devenus hommes, seront différens de la génération qui les a précédés ; qu’étant autres, ils aspireront aussi à une autre façon de vivre, ce qui les portera à désirer d’autres lois et d’autres usages ; et que tout cela aboutira à ce que j’ai appelé le plus grand mal des États, [798d] mal que personne ne semble appréhender. A la vérité les changements qui s’arrêtent à l’extérieur, ne sont pas d’une si dangereuse conséquence ; mais pour ceux qui s’introduisent fréquemment dans les mœurs et qui tombent sur le bien et sur le mal, ils sont de la dernière importance, et on ne saurait y apporter trop d’attention.

CLINIAS.

Certainement

L’ATHÉNIEN.

Mais quoi ? tenons-nous aussi pour vrai ce qui a été dit précédemment, que tout ce qui appartient à la mesure et autres parties de la musique, est une imitation des mœurs humaines, soit bonnes, soit mauvaises ? [798e] ou qu’en pensez-vous ?

CLINIAS.

Nous n’avons pas du tout changé de sentiment sur ce point

L’ATHÉNIEN.

Par conséquent il faudra, selon nous, mettre tout en œuvre pour empêcher que les enfants ne prennent goût chez nous à d’autres imitations, soit pour la danse, soit pour la mélodie, et que personne ne les y engage en leur proposant l’appât de la variété des plaisirs,

CLINIAS.

Tu as raison.

L’ATHÉNIEN.

Connaissez-vous pour cet effet un moyen plus efficace que celui dont se servent les Égyptiens ?

CLINIAS.

Quel est-il ?

L’ATHÉNIEN.

C’est de consacrer toutes les danses et tous les chants. Nous commencerions d’abord par régler les fêtes, leurs époques, les dieux, les enfants des dieux, les génies qui doivent en être les objets ; ensuite on déterminerait les hymnes et les danses dont [799b] chaque sacrifice doit être accompagné ; on ferait ce choix au préalable, et le tout une fois arrangé, on ferait aux Parques et à toutes les autres divinités un sacrifice, où les citoyens en commun consacreraient par des libations chacun des hymnes choisis au dieu ou au génie auquel il est destiné. Si dans la suite quelqu’un s’avisait d’introduire en l’honneur de quelque dieu de nouveaux chants ou de nouvelles danses, les prêtres et les prêtresses, de concert avec les gardiens des lois, s’armeraient de l’autorité de la religion et des lois pour l’en empêcher ; et si, après cette défense, il ne se désistait pas de lui-même, tant qu’il vivra, tout citoyen aura droit de le traduire devant les juges comme coupable d’impiété.

CLINIAS.

Fort bien.

L’ATHÉNIEN.

[799c] Puisque nous en sommes arrivés là, cédons à l’impression qu’il nous convient de ressentir.

CLINIAS.

Que veux-tu dire ?

L’ATHÉNIEN.

Vous savez que non seulement les vieillards, mais les jeunes gens, lorsqu’ils voient ou qu’ils entendent quelque chose de frappant et d’extraordinaire, ne se rendent pas tout d’un coup à ce qui leur cause ainsi de la surprise, et qu’au lieu de courir vers l’objet ils s’arrêtent quelque temps pour le considérer, semblables à un voyageur qui se trouvant entre plusieurs routes, et ne sachant quel est le vrai chemin, qu’il soit seul ou qu’il voyage [799d] en compagnie, se consulte lui-même et les autres sur l’embarras où il est, et ne continue sa marche qu’après s’être suffisamment assuré du terme où le chemin le conduira. Voilà justement ce que nous devons faire à présent. Ayant rencontré, au sujet des lois, une opinion qui tient du paradoxe, il est nécessaire de l’examiner à fond, et de ne pas prononcer facilement sur un point de cette importance, surtout à notre âge, comme si nous étions assurés d’avoir découvert la vérité à la première vue.

CLINIAS.

Ce que tu dis là est très raisonnable.

L’ATHÉNIEN.

[799e] Ainsi donnons-nous du temps et n’assurons que la chose est ainsi qu’après l’avoir mûrement considérée ; et de peur que cet examen n’interrompe inutilement l’ordre et la suite des lois dont nous nous occupons maintenant, hâtons-nous d’achever notre ouvrage. Il pourra se faire, avec l’aide de Dieu, que quand nous serons parvenus au bout de notre carrière, nous soyons en état d’éclaircir le doute qui nous occupe.

CLINIAS.

On ne peut rien dire de mieux, étranger, et il faut nous en tenir là.

L’ATHÉNIEN.

En attendant, quelque étrange que la chose paraisse, qu’il demeure arrêté que les chants sont pour nous des lois. Si les anciens ont appelé de ce nom les airs qu’on joue sur le luth, en cela ils n’étaient guère éloignés de penser comme nous, [800a] et quelqu’un, soit en songe, soit dans l’état parlait de veille, avait eu peut-être une révélation confuse de cette vérité. Établissons donc comme une règle inviolable que lorsqu’on aura déterminé par autorité publique et consacré les chants et les danses qui conviennent à la jeunesse, il ne sera pas plus permis à personne de chanter ou de danser d’une autre manière, que de violer quelque autre loi que ce soit. Quiconque sera fidèle à se conformer à cette règle n’aura aucun châtiment à appréhender : mais si quelqu’un s’en écarte, les gardiens des lois, [800b] les prêtres et les prêtresses le puniront, comme il a été dit. Que tout cela soit arrêté maintenant dans notre plan.

CLINIAS.

J’y consens.

L’ATHÉNIEN.

Mais comment s’y prendra le législateur pour éviter un trop grand ridicule en faisant des lois sur un pareil objet. Voyons un peu ; le plus sûr est d’abord d’employer quelque exemple : en voici un. Si après un sacrifice, et quand la victime a été brûlée, selon l’usage, quelqu’un, le fils, ou le frère de celui qui sacrifie, se tenant près des autels et [800c] de la victime, à l’écart du reste de la famille, prononçait mille paroles funestes, ces paroles ne jetteraient-elles point la consternation dans l’esprit du père qui sacrifie et de toute la famille, et ne seraient-elles pas d’un mauvais augure et d’un sinistre présage ?

CLINIAS.

Assurément.

L’ATHÉNIEN.

Hé bien, voilà précisément ce qui se passe dans presque toutes les villes de la Grèce. Lorsque quelque corps de magistrature fait un sacrifice au nom de l’État, on voit venir, non pas un chœur, mais une multitude de chœurs, qui, se tenant non pas [800d] éloignés mais quelquefois fort près des autels, accompagnent le sacrifice de toutes sortes de paroles funestes, et troublent l’âme des assistants par des mesures et des harmonies lugubres ; en sorte que le chœur qui réussit le mieux à mettre promptement toute la ville en larmes est celui qui remporte la victoire. N’abolirons-nous point un pareil usage ? Et s’il est quelque circonstance où l’on doive faire entendre aux citoyens des chants de tristesse, dans certains jours qui ne sont pas purs mais funestes, ne vaudrait-il [800e] pas mieux payer pour ce triste emploi des chantres étrangers ? et ne serait-il point convenable de faire, pour ces sortes de chants, ce qui se pratique dans les convois funèbres pour lesquels on paie des musiciens qui accompagnent le corps jusqu’au bûcher avec une harmonie carienne[5] ? Les couronnes et les parures où brillent l’or ne conviennent pas davantage à ces chants lugubres ; mais plutôt la robe longue, et, pour le dire en un mot, un ajustement tout contraire ; car je ne veux pas m’arrêter plus long-temps sur ce sujet. Je vous demande seulement si le premier caractère que je viens d’assigner à nos chants, au moyen de cet exemple, n’est point de votre goût ?

CLINIAS.

Quel caractère ?

L’ATHÉNIEN.

Celui de la bénédiction au lieu du blasphème, et en général qu’il n’y ait rien dans tous nos chants qui ne soit de bon augure. [801a] Est-il même besoin que je prenne votre avis là-dessus, et ne puis-je pas tout de suite en faire une loi ?

CLINIAS.

Oui, tu le peux : cette loi a pour elle tous les suffrages.

L’ATHÉNIEN.

Quelle est, après les paroles de bon augure, la seconde loi de la musique ? N’est-ce pas que les chants contiennent des prières aux dieux à qui on sacrifie ?

CLINIAS.

Sans contredit.

L’ATHÉNIEN.

Nous mettrons, je pense, pour troisième loi, qu’il faut que nos poètes, bien instruits que les prières sont des demandes que l’on fait aux dieux, [801b] apportent la plus grande attention à ne pas leur demander de mauvaises choses, comme si c’en était de bonnes : car le résultat d’une pareille prière serait, pour celui qui l’a faite, digne de risée.

CLINIAS.

Tu as raison.

L’ATHÉNIEN.

Mais ne venons-nous pas de nous convaincre il n’y a qu’un moment, qu’il ne fallait point qu’un Plutus d’or ou d’argent prît place ni habitât dans notre ville ?

CLINIAS.

Oui.

L’ATHÉNIEN.

Savez-vous pourquoi je vous rappelle ceci : c’est pour m’en servir comme d’un exemple qui vous fasse connaître que la race des poètes [801c] est généralement incapable de bien distinguer le bon du mauvais. S’il arrivait donc que nos poètes, dans leurs paroles ou dans leurs chants, se méprissent sur cet objet, ils seraient cause que nos citoyens adresseraient aux dieux des prières mal conçues, leur demandant sur les choses les plus importantes tout le contraire de ce qu’il faut demander ce qui serait, comme nous avons dit, une des plus énormes fautes qu’on puisse commettre. Mettons par conséquent cette loi au nombre des lois et des modèles de notre musique.

CLINIAS.
Quelle loi ? explique-toi plus clairement,
L’ATHÉNIEN.

Celle qui astreint le poète à ne point s’écarter dans ses vers de ce qu’on tient dans l’État pour légitime, juste, [801d] beau et honnête, et qui lui défend de montrer ses ouvrages à aucun particulier avant qu’ils n’aient été vus et approuvés des gardiens des lois et des censeurs établis pour les examiner. Ces censeurs sont déjà nommés et les mêmes à qui nous avons confié le soin de régler ce qui appartient à la musique, conjointement avec celui qui préside à l’éducation de la jeunesse, Hé bien ? je vous le demande de nouveau, mettrons-nous cette loi, ce modèle, ce caractère avec les deux autres ? ou que vous en semble ?

CLINIAS.

Sans doute, il faut le mettre.

L’ATHÉNIEN.

[801e] Nous ne pouvons mieux faire après cela que d’ordonner qu’on entremêle aux prières des hymnes et des chants à la louange des Dieux, et qu’après les dieux on adresse pareillement aux génies et aux héros des chants de louange, tels qu’il convient à chacun d’eux.

CLINIAS.

Assurément.

L’ATHÉNIEN.

Ensuite nous porterons cette autre loi sans qu’elle donne prise à l’envie : il est convenable d’honorer par des louanges la mémoire, des citoyens qui sont parvenus au terme de la vie, après avoir accompli dans l’ordre moral ou dans l'ordre physique des actions belles et difficiles, et avoir été fidèles observateurs des lois.

CLINIAS.

Fort bien.

L’ATHÉNIEN.

[802a] A l’égard des vivants il y a du risque à les honorer par des louanges et des hymnes avant qu’ayant parcouru toute leur carrière, ils aient mis une belle fin à leur vie. Tout ceci sera commun aux hommes ou aux femmes qui se seront distingués par leur vertu. Pour ce qui est des chants et des danses, voici comment il faudra les établir. Les anciens nous ont laissé un grand nombre de belles pièces de musique et de belles danses. Rien ne nous empêche de faire choix de celles qui nous paraîtront plus conformes et mieux assorties [802b] au plan de notre gouvernement. Il ne faut pas que ceux qui seront élus pour faire ce choix, aient moins de cinquante ans ; ils prendront parmi les pièces des anciens celles qu’ils jugeront les plus propres à notre dessein et rejetteront celles qui ne nous conviendraient nullement ; s’il s’en trouvait qui n’eussent besoin que de corrections, ils s’adresseront pour cela à des hommes versés dans la poésie et la musique, et se serviront de leurs talents sans rien accorder à ce qui leur serait inspiré par le sentiment [802c] du plaisir ou quelque autre passion, si ce n’est en très peu de choses, leur développant les intentions du législateur et les obligeant à se laisser diriger par eux dans la composition des chants, des danses, et de tout ce qui concerne la chorée. Toute pièce de musique où l’on a substitué l’ordre au désordre, et où l’on n’a fait nul usage de la muse flatteuse, en vaut infiniment mieux. Pour l’agrément, il est commun à toutes les muses. En effet celui qui depuis l’enfance jusqu’à l’âge de maturité et de raison a été élevé avec la muse amie de la sagesse et de l’ordre, [802d] lorsqu’il vient à entendre la muse opposée, ne peut la souffrir et la trouve indigne d’un homme libre ; pareillement quiconque a été accoutumé de bonne heure à la muse vulgaire et pleine de douceur, se plaint que l’autre est froide et insupportable. Ainsi, comme je viens de le dire, il n’y a point de différence entre ces deux muses, par rapport au plaisir ou au dégoût qu’elles peuvent causer : mais la première a cet avantage, de rendre ses élèves meilleurs ; au lieu que l’effet ordinaire de la seconde est de les corrompre.

CLINIAS.
Tu as raison.
L’ATHÉNIEN.

Il est encore nécessaire de séparer les chants [802e] qui conviennent aux hommes de ceux qui conviennent aux femmes, après en avoir fixé le caractère, et de leur donner l’harmonie et la mesure qui leur sont propres. Car ce serait un grand défaut si nous choquions tous les principes de l’harmonie et de la mesure en adaptant aux différents chants un accompagnement qui ne leur serait point convenable. Il faut donc que nous en donnions des modèles dans nos lois : or, pour cela il est nécessaire d’attribuer à l’un et à l’autre sexe ce qui a plus de rapport à sa nature ; et c’est par ce qui distingue le caractère de l’homme et celui de la femme, qu’il faut faire ce discernement. Ce que la musique a d’élevé, de propre à échauffer le courage, sera réservé aux hommes ; ce qui en elle ressemble davantage à la modestie et à la retenue, la loi et la raison le destinent au caractère de la femme. [803a] Voilà pour ce qui concerne l’ordre et la distribution des chants. Quant à la manière de les enseigner et d’en donner des leçons, aux personnes à qui on les enseignera, et au tems destiné à cet enseignement, nous allons en parler. L’architecte qui pose la quille d’un vaisseau, fondement de la construction du vaisseau tout entier, esquisse d’abord le plan de ce vaisseau. Il me semble que je fais ici la même chose ; et qu’ayant entrepris, de déterminer ce qui appartient à chaque genre de vie, suivant la nature et les qualités des âmes, quand je veux poser en quelque sorte la quille, [803b] je considère par quels moyens et quel système de mœurs notre vaisseau pourra le mieux soutenir la navigation de cette vie. A la vérité les affaires humaines ne méritent pas qu’on prenne de si grands soins pour elles ; cependant il ne faut pas les négliger, et c’est ce qu’il y a de fâcheux ici bas. Mais puisque l’entreprise est commencée, nous devons nous estimer heureux si nous pouvons en venir à bout, par quelque voie convenable. Que veux-je dire par tout ceci ? Cette question que je me fais à moi-même, un autre pourrait me la faire avec raison.

CLINIAS.

[803c] Cela est vrai,

L’ATHÉNIEN.

Je dis qu’il faut attacher de l’importance à ce qui le mérite, et ne point se mettre en peine de ce qui est indigne de nos soins : que Dieu par sa nature est l’objet le plus digne de nous occuper, mais, que l’homme, comme je l’ai dit plus haut, n’est qu’un jouet sorti des mains de Dieu, et que c’est là en effet le meilleur de ses titres : qu’il faut par conséquent que tous, hommes et femmes, se conformant à cette destination, se livrent toute leur vie aux jeux les plus beaux, avec des pensées tout opposées à celles qu’ils ont aujourd’hui.

CLINIAS.

[803d] Comment cela ?

L’ATHÉNIEN.

On pense aujourd’hui que les choses sérieuses ont pour but celles qui ne le sont pas : par exemple, on est persuadé que la guerre est une chose sérieuse qui veut être bien conduite en vue de la paix. C’est tout le contraire : la guerre n’a point été, elle n’est pas et ne sera jamais ni chose amusante ni pas davantage chose sérieuse, digne de nous occuper ; au lieu que la chose la plus sérieuse pour nous est, à mon avis, de passer dans la paix la vie la plus longue et la plus vertueuse. [803e] Quant aux règles à suivre pour bien jouer le jeu de cette vie, quant aux jeux qui, dans les sacrifices, les chants et les danses, peuvent nous rendre les dieux propices, et nous mettre en état de repousser les ennemis et de sortir victorieux des combats ; et encore quant à la matière que les chants et les danses doivent avoir pour produire ce double effet, nous venons d’en donner des modèles, et d’ouvrir en quelque sorte les routes par lesquelles il faut marcher, dans la persuasion que le poète a eu raison lorsqu’il a dit : [804a]

Télémaque, tu trouveras toi-même une partie de ces choses par la force de ton esprit ;

Et quelque génie te suggérera les autres : car je ne pense pas

Que tu aies reçu le jour et l’éducation malgré les Dieux[6].

Nos élèves, entrant dans ces sentiments, croiront que ce que nous avons dit est suffisant, et que quelque génie ou quelque dieu leur inspirera ce qui leur reste à savoir touchant les sacrifices, [804b] les chants et les danses : par exemple, quelles divinités ils doivent honorer à certaines époques par des jeux particuliers et se rendre propices par des supplications, pour vivre toute leur vie comme il convient à leur nature et à des êtres qui ne sont presque en tout que des automates dans lesquels il se trouve à peine quelques parcelles de vérité.

MÉGILLE.

Étranger, tu parles avec bien du mépris de l’espèce humaine.

L’ATHÉNIEN.

Ne t’en étonne pas, Mégille, et pardonne-moi ; c’est en regardant du côté de Dieu que l’impression de cette vue divine m’a inspiré ce que je viens de te dire. Tu veux : que l’homme ne soit pas quelque chose de si méprisable, et qu’il mérite [804c] quelque attention : j’y consens ; poursuivons notre discours. Nous avons parlé de la construction des gymnases et des écoles publiques, qu’on bâtira au milieu de la ville en trois endroits différents. Hors de l’enceinte de la ville et autour des murs, on fera aussi trois écoles de manège, sans parler d’autres emplacements spacieux et commodes, où notre jeunesse apprendra et exercera à tirer de l’arc et à lancer toute sorte de traits : et si nous ne nous sommes pas assez expliqués plus haut, nous voulons que ce qui vient d’être dit ait force de loi. Il y aura pour chacun de ces exercices des maîtres étrangers, [804c] que nous engagerons à prix d’argent à se fixer chez nous, et à élever leurs disciples dans toutes les connaissances qui appartiennent à la musique et à la guerre. On ne laissera pas à la disposition des parents d’envoyer leurs enfants chez ces maîtres, ou de négliger leur éducation : mais il faut que tous, hommes et enfants, comme l’on dit, se forment, autant qu’il se pourra, à ces exercices, par la raison qu’ils sont moins à leurs parents qu’à la patrie. Si j’en suis cru, la loi prescrira aux femmes les mêmes exercices [804e] qu’aux hommes ; et je ne crains pas que la course à cheval et la gymnastique ne conviennent qu’aux hommes et point du tout aux femmes. Je suis persuadé du contraire sur d’anciens récits : et je sais, à n’en pas douter, qu’aujourd’hui même il y a aux environs du Pont un nombre prodigieux de femmes appelées Sauromates, [805a] qui, suivant les lois du pays, s’exercent ni plus ni moins que les hommes, non seulement à monter à cheval, mais à tirer de l’arc et à manier toute sorte d’armes[7]. De plus, voici quelle est sur cela ma manière de raisonner. Je dis que, si l’exécution de ce règlement est possible, il n’y a rien de plus insensé que l’usage reçu dans notre Grèce, en vertu duquel les femmes et les hommes ne s’appliquent pas tous et de toutes leurs forces et de concert aux mêmes exercices. De là il arrive qu’un État n’est que la moitié de ce qu’il serait, [805b] si tous avaient mêmes travaux et contribuaient également aux charges publiques : ce qu’on doit regarder comme une faute énorme de la part des législateurs.

CLINIAS.

Il y a apparence. Cependant, étranger, beaucoup de nos règlements ne s’accordent guère avec la pratique des États qu’on voit aujourd’hui.

L’ATHÉNIEN.

A cela je réponds qu’il faut laisser notre conversation s’étendre convenablement : quand elle sera ainsi étendue, nous choisirons ce que nous jugerons de meilleur.

CLINIAS.

On ne peut mieux répondre : je me reproche de t’avoir proposé cette difficulté. [805c] Continue donc à nous dire sur ce sujet ce qui te plaira davantage.

L’ATHÉNIEN.

Le voici, mon cher Clinias. Si, comme je le disais à l’instant, les faits ne démontraient point que mon projet est possible, alors il serait permis peut-être de le combattre par des raisonnements. Mais désormais, ceux qui ne veulent point me passer cette loi, n’ont qu’à chercher d’autres difficultés à m’opposer ; et pendant ce temps, je ne cesserai pas d’exhorter à rendre le plus qu’il sera possible l’éducation et les autres choses [805d] communes aux femmes et aux hommes. En effet, voici, ce me semble, comme on doit penser à ce sujet. Si les femmes ne partagent pas les mêmes exercices avec les hommes, n’est-il pas nécessaire de leur assigner quelque genre de vie particulier ?

CLINIAS.

Sans doute.

L’ATHÉNIEN.

Mais entre les genres de vie usités de nos jours, lequel préférerons-nous à cette participation des mêmes exercices que nous leur prescrivons ici ? Imiterons-nous les Thraces et beaucoup d’autres [805e] nations, qui se servent de leurs femmes pour labourer la terre, pour paître les bestiaux et pour en tirer les mêmes services qu’ils tireraient des esclaves ? Nous autres, après avoir, comme on dit, ramassé toutes nos richesses dans un coffre-fort, nous en laissons la disposition aux femmes, leur mettant en main la navette et les appliquant aux ouvrages de laine. Prendrons-nous, Mégille, le milieu entre ces deux extrêmes comme on fait [806a] à Lacédémone, en prescrivant aux jeunes filles de cultiver la gymnastique et la musique, et en exemptant les femmes de travailler à la laine, leur donnant d’ailleurs d’autres occupations qui ne soient ni viles ni méprisables, leur cédant, dans une juste mesure, les soins domestiques, la dépense et l’éducation des enfants, sans leur permettre de prendre part aux exercices de la guerre ? Il en résultera que si quelque nécessité les oblige jamais à s’armer pour la défense de l’État et de leurs enfants, elles ne pourront, comme autant [806b] d’Amazones, se servir de l’arc, ni lancer un trait avec adresse, ou prendre le bouclier et la lance, à l’exemple de Pallas, s’opposer généreusement au ravage de la patrie, et jeter du moins la terreur parmi les ennemis, lorsqu’ils les verront marcher à eux en bon ordre. Il est évident qu’en menant un pareil genre de vie, elles n’oseront jamais imiter les femmes Sauromates, qui, comparées aux autres femmes, pourraient passer [806c] pour des hommes. Que ceux qui voudront approuver les règlement de vos législateurs sur cet article, les approuvent. Pour moi je persiste dans mon sentiment, le veux qu’un législateur achève un plan, qu’il ne fasse point les choses à demi ; il ne faut pas qu’en laissant les femmes mener une vie molle, somptueuse sans règle ni conduite, et en se bornant à donner aux mâles une éducation excellente, il laisse à l’État un demi-bonheur au lieu d’un bonheur accompli.

MÉGILLE.

Que ferons-nous, Clinias ? Souffrirons-nous que cet étranger fasse ainsi des incursions sur Sparte ?

CLINIAS.

[806d] Il le faut bien : puisque nous lui avons donné permission de tout dire, laissons-le aller jusqu’à ce que nous soyons parvenus au terme de notre législation.

MÉGILLE.

A la bonne heure.

L’ATHÉNIEN.
C’est donc a moi d’expliquer à présent ce qui vient après ceci.
CLINIAS.

Oui.

L’ATHÉNIEN.

Quelle doit être la manière de vivre des citoyens d’un État, où chacun est pourvu d’un nécessaire honnête ; où les arts mécaniques sont exercés par d’autres ; où la culture de la terre est laissée à [806e] des esclaves, à la charge de donner à leurs maîtres une part des productions suffisante à un entretien frugal ; où il y a des salles à manger communes, les unes à part pour les hommes, les autres voisines pour leur famille, c’est-à-dire leurs filles et leurs femmes ; où des magistrats de l’un et de l’autre sexe sont chargés d’être présents tous les jours et de surveiller la conduite des assistants, de les congédier, et puis [807a] de s’en retourner chez eux avec tous les autres, après avoir fait ensemble des libations aux dieux à qui la nuit ou le jour présent sont consacrés ? Ne reste-t-il plus rien qu’il convienne, qu’il soit même-indispensable de prescrire après tous ces règlements ? Chacun d’eux vivra-t-il désormais comme une bête, uniquement occupé à s’engraisser ? Cela ne serait ni juste ni honnête ; et en menant une telle vie, il leur serait impossible d’échapper au sort qui les attend : or, le sort [807b] de tout animal paresseux et engraissé dans l’oisiveté, est de devenir la proie d’un autre animal courageux et endurci au travail. Si nous prétendions porter les choses en ce point jusqu’à la dernière exactitude, comme nous avons fait tout à l’heure ; peut-être ne pourrions-nous y réussir qu’après que chaque citoyen aurait une femme, des enfants, une habitation, en un mot, tout ce qui constitue une famille. Mais en nous bornant à quelque chose de moins parfait, nous aurons lieu d’être assez contents, si [807c] ce que nous allons proposer s’exécute. Je dis donc que ce qui reste à faire à nos citoyens, vivant de la manière que nous leur avons prescrite, n’est ni le plus petit ni le moins important de leurs devoirs, que c’est même le plus grand de tous ceux qu’une loi juste puisse leur imposer. En effet, si l’athlète qui aspire à être couronné aux jeux pythiques ou olympiques, néglige entièrement tous les autres exercices de la vie ; celui qui dirige vers l’acquisition de la vertu tous les soins qu’il donne à son corps et à son âme, est occupé deux fois autant [807d] et même davantage ; il faut que rien d’étranger à son but ne le détourne de donner à son corps la nourriture et les exercices convenables et à son âme l’instruction et les habitudes vertueuses. Tous les moments du jour et de la nuit suffisent à peine à quiconque s’applique à cet objet, pour en acquérir la juste mesure et la perfection. Cela étant ainsi, il faut prescrire à tous les citoyens pour tout le temps de leur vie un ordre d’actions [807e] depuis le lever du soleil jusqu’au lendemain matin. Il serait au dessous de la dignité du législateur d’entrer dans le détail d’une foule de petites choses qui reviennent à chaque instant, en ce qui concerne l’administration domestique et les autres objets semblables, comme aussi la vigilance nécessaire durant la nuit à des gens chargés de pourvoir en tout temps, avec la plus grande diligence, au salut de l’État. En effet tout citoyen, quel qu’il soit, doit tenir pour une chose honteuse et indigne d’un homme libre, de passer la nuit entière à dormir et de ne point se montrer à ses domestiques le premier éveillé [808a] et le premier levé dans sa maison. Au reste qu’on donne à cette pratique le nom de loi ou d’usage, peu importe. J’en dis autant des femmes : il faut que ce soit une honte aux yeux des esclaves des deux sexes, des enfants, et, s’il était possible, de toute la maison, que la maîtresse se fasse éveiller par ses servantes, et ne soit pas la première à les éveiller. La veille de la nuit sera partagée entre les soins publics et les soins domestiques : [808b] les magistrats s’occuperont des affaires d’État, et les maîtres et maîtresses de l’intérieur de leur famille. Le sommeil excessif n’est salutaire ni au corps ni à l’âme, et il est incompatible avec les occupations que nous venons de marquer. Tant que l’on dort, on n’est bon à rien ni plus ni moins que si on était mort. Quiconque veut avoir le corps sain et l’esprit libre, se tient éveillé [808c] le plus longtemps qu’il est possible, ne prenant de sommeil que ce qu’il en faut pour la santé ; et il en faut peu, lorsqu’on a su s’en faire une bonne habitude. Des magistrats qui veillent ; la nuit pour l’État sont redoutables aux méchants, soit du dedans, soit du dehors ; ils sont respectés, honorés des justes et des bons, utiles à eux-mêmes et à la patrie. Outre ces divers avantages, une nuit passée de la sorte contribue infiniment à inspirer du courage à tous les habitants [808d] d’une ville. Le jour venu, les enfants se rendront de grand matin chez leurs maîtres. Les troupeaux, soit de moutons, soit d’autres animaux, ne peuvent se passer de pasteurs, ni les enfans de gouverneurs, ni les serviteurs de maîtres, avec cette différence, que de tous les animaux l’enfant est le plus difficile à conduire, [808e] et d’autant plus rusé, plus revêche, plus disposé à regimber, qu’il porte en soi un germe de raison qui n’est pas encore développé. C’est pourquoi il est nécessaire de l’assujétir au frein de plus d’une manière : premièrement en lui donnant un gouverneur pour guider son enfance au sortir des mains de sa mère et des femmes, puis par le moyen de maîtres de différent genre, et des sciences qui conviennent à l’homme libre. De plus, tout homme libre sera autorisé à châtier, comme il ferait un esclave, et l’enfant, et le gouverneur, et le maître qu’il aura surpris en faute. S’il ne les punit pas comme ils le méritent, que d’abord sa négligence soit pour lui le plus grand sujet d’opprobre ; et que celui d’entre les gardiens des lois [809a] qui a été élu pour présider à l’éducation de la jeunesse, remarque soigneusement ceux qui dans l’occasion négligeraient de corriger les personnes dont on vient de parler ou ne les corrigeraient pas d’une manière convenable. Ce même magistrat, qui doit être un homme clairvoyant, et veiller d’une façon plus particulière sur l’éducation des enfants, redressera leur caractère, et les tournera sans cesse vers le bien, suivant l’esprit des lois.

Mais quelles instructions la loi donnera-t-elle à ce magistrat lui-même ? Car elle n’a dit sur cet article rien [809b] de clair et de suffisant ; mais elle a dit de certaines choses, et elle en a omis d’autres. Or, autant que nous pourrons, il ne faut rien omettre, il faut tout lui expliquer, afin qu’il serve d’interprète et d’instituteur aux autres. Ce qui appartient à la chorée a déjà été traité : nous avons donné les modèles sur lesquels on devait choisir, rectifier et consacrer les chants et les danses à notre usage. Mais nous n’avons rien dit, ô excellent gardien [809c] de la jeunesse, des écrits en prose, par rapport au choix qu’il en faut faire et à la manière dont les élèves doivent les lire. Touchant la guerre, tu sais quelles sciences et quels exercices leur conviennent ; mais pour ce qui regarde les lettres, la lyre et la science du calcul dont nous avons dit que chacun devait apprendre ce qui s’applique à la guerre, à l’administration domestique et aux affaires publiques, et encore ce qui sert à connaître les révolutions du soleil, de la lune et des autres astres, autant que cette connaissance est nécessaire [809d] dans un État ; je veux parler de la distribution des jours selon les mois, et des mois selon les années, afin que les saisons, les fêtes et les sacrifices occupant la place qui leur convient, dans l’ordre marqué par la nature, donnent à l’État un air de vie et d’activité, et procurent aux dieux les honneurs qui leur sont dus, et aux citoyens une plus grande intelligence de ces objets ; sur tout cela, tu n’as pas encore, mon cher, [809e] reçu du législateur les instructions suffisantes ; donne donc, je te prie, ton attention à ce qui va suivre. Nous disons que tu n’as pas sur les lettres toutes les instructions suffisantes, nous reprochant par là de ne pas t’avoir encore expliqué distinctement si pour être un bon citoyen il faut exceller dans cette partie, ou s’il n’est pas même besoin de s’y appliquer du tout ; Il en est de même par rapport à la lyre. Nous déclarons donc qu’il faut appliquer les enfants aux lettres à l’âge de dix ans, pendant environ trois ans ; [810a] qu’ensuite ils commencent à toucher de la lyre à treize ans ; c’est l’âge convenable ; et qu’ils y donnent ni plus ni moins que trois années, sans qu’il soit permis au père de l’enfant, ni à l’enfant lui-même, qu’il ait du goût ou de la répugnance pour ces choses, d’y consacrer un temps plus ou moins long que celui qui est prescrit par la loi. Quiconque ira contre ce règlement, sera privé des honneurs affectés à l’enfance dont nous parlerons bientôt. Mais que faut-il que les enfants apprennent pendant ce temps, et que les maîtres leur enseignent ? c’est de quoi il est d’abord à propos [810b] de t’instruire. Les enfants doivent s’appliquer aux lettres, autant qu’il le faut pour savoir lire et écrire ; et pour ceux à qui leur nature n’aurait pas permis d’arriver en trois années à lire ou écrire couramment et proprement, il ne faut pas s’en mettre en peine. Quant aux ouvrages des poètes, qui ne sont pas faits pour être chantés sur la lyre, les uns ayant un mètre, les autres n’en ayant pas, faits seulement pour être lus et destitués de nombre et d’harmonie, [810c] ouvrages dangereux, que nous ont laissés une foule d’écrivains dangereux eux-mêmes, illustres gardiens des lois, quel usage prétendez-vous en faire, et que croyez-vous que le législateur, pour agir sagement, doive vous prescrire à cet égard ? Je m’attends qu’il se trouvera lui-même dans un grand embarras.

CLINIAS.

Étranger, d’où vient donc que tu te parles a toi-même avec tant de perplexité ?

L’ATHÉNIEN.

Tu m’interromps à propos, Clinias. Puisque nous traçons en commun ce plan de législation, il est juste que je vous fasse part des facilités et des difficultés que j’y rencontre.

CLINIAS.

[840b] Mais encore ? qu’est-ce qui te fait parler de la sorte ?

L’ATHÉNIEN.

Je vais te le dire. Ce n’est point une chose aisée de braver le sentiment d’une infinité de personnes.

CLINIAS.

Quoi donc ? penses-tu n’avoir pas déjà fait un grand nombre de règlements considérables en opposition avec l’opinion générale ?

L’ATHÉNIEN.

Tu as parfaitement raison. Tu veux, ce me semble, m’engager à suivre la même route ; elle a beaucoup d’ennemis, il est vrai ; mais elle a aussi ses partisans, [810e] qui ne sont peut-être pas inférieurs aux premiers en nombre, ou du moins en mérite. C’est avec ceux-là que tu m’exhortes à affronter le danger, et à marcher courageusement et sans relâche dans la voie de législation ouverte devant nous.

CLINIAS.

Sans doute.

L’ATHÉNIEN.

Je ne nie relâcherai donc point. Je dis que nous avons un grand nombre de poètes qui ont composé en vers hexamètres, en vers ïambes et dans toutes les autres mesures, les Uns des poèmes sérieux, les autres des poèmes badins ; et qu’une infinité de gens soutiennent qu’une bonne éducation doit nourrir les enfants de ces poèmes, les en rassasier, étendre et multiplier leurs connaissances par ces lectures, [811a] jusqu’à les leur faire apprendre par cœur en entier ; et il y en a dans le nombre qui après avoir choisi certains endroits de chaque poète, et rassemblé dans un seul volume des tirades entières, obligent les enfants à s’en charger la mémoire, disant que c’est le moyen qu’ils deviennent sages et vertueux, en devenant savanes et habiles. Tu veux donc que je leur déclare avec liberté en quoi ils ont raison les uns et les autres, et en quoi ils ont tort ?

CLINIAS.

Oui, je t’y engage.

L’ATHÉNIEN.

Comment m’expliquer sur ce sujet d’une manière générale, [811b] et qui embrasse toute ma pensée en un seul mot ? Je puis dire, à ce qu’il me semble, et tout le monde en tombera d’accord avec moi, que dans chacun de ces poètes il y a beaucoup de bonnes choses et aussi beaucoup de mauvaises. Si cela est vrai, je conclus qu’il est dangereux pour les enfants d’en étudier un si grand nombre.

CLINIAS.

Eh bien, quel conseil donnerais-tu sur ce point au gardien des lois ?

L’ATHÉNIEN.

Par rapport à quoi ?

CLINIAS.

Par rapport au modèle général sur lequel il doit se régler pour permettre aux enfants [811c] de lire certaines choses, et pour leur en interdire d’autres. Parle, et ne crains rien.

L’ATHÉNIEN.

Ô mon cher Clinias, je crois avoir fait une heureuse rencontre.

CLINIAS.

Quoi donc ?

L’ATHÉNIEN.

Je ne suis pas tout-à-fait dans la disette du modèle que tu me demandes. En jetant les yeux sur les discours que nous tenons depuis ce matin, et qui nous ont sans doute été inspirés par les dieux, il m’a paru qu’ils avaient quelque chose d’approchant de la poésie. Peut-être n’est-il pas surprenant que, [811d] considérant d’une vue générale toute la suite de notre discours, j’en ressente une grande joie ; car, de tous ceux que j’ai jamais lus ou entendus, soit en vers, soit en prose, je n’en connais point de plus sensé, et de plus digne de toute l’attention de la jeunesse. Ainsi je ne crois pas pouvoir proposer rien de mieux au gardien des lois, instituteur de la jeunesse, que d’exhorter les maîtres à faire apprendre ce discours [811e] à leurs élèves : et si lui-même, soit en lisant les poètes, ou des ouvrages en prose, soit même en assistant à quelque conversation simple et non écrite, telle que la nôtre, y découvre quelque chose sur le même sujet et dans les mêmes principes, je l’exhorte à ne pas le négliger, mais à le faire mettre aussitôt par écrit ; qu’il commence par obliger les maîtres eux-mêmes à l’apprendre et à en faire l’éloge ; qu’il ne se serve pas du ministère de ceux d’entre eux, à qui de tels discours ne plairaient point, et qu’il ne confie l’instruction et l’éducation des [812a] jeunes gens qu’à ceux qui en feront le même cas que lui. Voilà ce que j’avais à dire au sujet des lettres et de ceux qui les enseignent.

CLINIAS.

Étranger, dans tout ce que je viens d’entendre je ne vois rien qui s’écarte du but que nous nous sommes proposé : mais il est peut-être difficile de décider si notre plan dans sa totalité est parfait ou non.

L’ATHÉNIEN.

Selon toute apparence, mon cher Clinias, nous serons, comme je l’ai déjà dit plusieurs fois, plus à portée d’en juger, lorsque nous serons parvenus au terme de notre législation.

CLINIAS.

[812b] Tu as raison.

L’ATHÉNIEN.

Après le grammairien n’est-ce point au maître de lyre que nous devons nous adresser ?

CLINIAS.

Oui.

L’ATHÉNIEN.

Avant de lui prescrire des règles touchant la partie de l’éducation qui est de son ressort, je crois qu’il est à propos de nous rappeler ce qui a été dit précédemment.

CLINIAS.

Au sujet de quoi ?

L’ATHÉNIEN.

Nous disions, ce me semble, que nos chantres sexagénaires, suivants de Bacchus, devaient avoir un goût exquis en tout [812c] ce qui concerne la mesure et les différentes combinaisons de l’harmonie, afin que dans les mélodies qui expriment bien ou mal les affections de l’âme, pouvant distinguer celles qui représentent une âme vertueuse de celles qui représentent une âme d’un caractère opposé, ils rejettent celles-ci, emploient celles-là, les chantent aux jeunes gens et les fessent entrer doucement dans leur âme, entraînant chacun d’eux dans la route de la vertu par l’attrait de ces imitations.

CLINIAS.

Rien de plus vrai.

L’ATHÉNIEN.

[812d] C’est donc dans la même vue que le maître de lyre et son élève doivent jouer de cet instrument, à cause de la netteté du son des cordes, et en se contentant de rendre fidèlement les sons marqués par le compositeur. Quant aux variations sur la lyre, lorsque la lyre exécute certains traits qui ne sont pas dans la composition, qu’on établit la symphonie [812e] et l’antiphonie[8] entre la densité et la rareté, la vitesse et la lenteur, l’aigu et le grave, et qu’on arrange ainsi sur la lyre toute sorte de variations rythmiques, il n’est pas besoin d’exercer à toutes ces finesses des enfants qui n’ont que trois ans pour apprendre, le plus promptement possible, ce que la musique a d’utile. Les oppositions confondent les idées et rendent incapable d’apprendre : or, il faut au contraire que nos jeunes gens apprennent chaque chose avec toute la facilité possible : car les sciences qu’ils ne peuvent se dispenser d’acquérir, ne sont ni en petit nombre, ni peu importantes, comme la suite de cet entretien le fera voir. Ainsi l’instituteur de la jeunesse bornera ses soins touchant la musique à ce qui vient d’être dit. Pour ce qui est des chants et des paroles que les maîtres de chœur doivent enseigner à leurs élèves, [813a] nous avons expliqué tout à l’heure le choix qu’il en fallait faire ; et nous avons ajouté que chaque fête devait avoir ses chants propres et consacrés, dont l’effet fut l’avantage de l’État avec un plaisir pur et innocent.

CLINIAS.

Oui, tu nous l’as expliqué.

L’ATHÉNIEN.

A merveille : puisse le magistrat élu pour présider à la musique, après avoir reçu de nous ces instructions, s’acquitter de sa charge avec le plus grand succès. Pour nous, revenant sur la danse et les autres parties de la gymnastique, ajoutons quelque chose à ce qui en a déjà été dit, [813b] comme nous venons de faire par rapport à la musique, en ajoutant les préceptes qui nous restaient à donner sur la manière de renseigner. Les filles et les garçons doivent apprendre la danse et les exercices gymnastiques, n’est-il pas vrai ?

CLINIAS.

Oui.

L’ATHÉNIEN.

Il faudra pour les garçons des maîtres, et pour les filles, des maîtresses à danser, afin que les unes ne soient pas plus mal instruites que les autres.

CLINIAS.

A la bonne heure.

L’ATHÉNIEN.

Rappelons donc une seconde fois [813c] l’instituteur de la jeunesse, auquel nous donnons bien de l’occupation, et qui, chargé comme il est, du soin de la musique et de la gymnastique, n’aura guère de loisir.

CLINIAS.

Mais comment pourra-t-il, à son âge, veiller sur tant de choses ?

L’ATHÉNIEN.

Rien de plus aisé, mon cher Clinias. La loi lui a déjà permis et lui permettra encore de choisir parmi les citoyens ceux et celles qu’il voudra : il connaîtra les personnes qu’il doit choisir, et il ne consentira jamais à se rendre coupable d’un mauvais choix, [813b] par un respect éclairé et judicieux pour la grandeur de sa charge, et en faisant cette réflexion que si les jeunes gens ont été et sont bien élevés, tout réussira au gré de nos désirs ; qu’au contraire si l’éducation est mauvaise.... Mais c’est là quelque chose de funeste à dire, et nous ne le disons pas, nous gardant d’imiter ceux qui se plaisent à faire des prédictions sur un État naissant. Nous avons déjà dit bien des choses touchant la danse et les autres mouvemens gymnastiques ; car nous appelons aussi exercices gymnastiques tous les exercices du corps utiles à la guerre, tels que l’art de tirer de l’arc et de lancer [813e] toute sorte de traits, la peltastique et toute espèce d’hoplomachie[9], les différentes évolutions de la tactique, la science des marches, des campemens, enfin tous les exercices qui ont rapport au service de la cavalerie. Il y aura pour tout cela des maîtres publics gagés par l’État : leurs élèves seront les jeunes gens et les hommes faits, les filles et les femmes, qui se rendront habiles en tous ces genres d’exercices. Ces dernières, tant qu’elles seront filles seront dressées à toute espèce de danses et de combats à armes pesantes ; mariées, elles apprendront [814a] les évolutions, les ordres de bataille, comment il faut mettre bas les armes et les reprendre : tout cela ne dût-il servir que dans les occasions où tous les citoyens seraient obligés de quitter la ville pour aller à la guerre, afin qu’elles puissent veiller à la sûreté de leurs enfans et du reste de la ville : ou s’il arrivait au contraire (car il ne faut jurer de rien), que des ennemis du dehors, soit Grecs, soit Barbares, vinssent fondre sur l’État avec de grandes forces, et missent tout le monde dans la nécessité de combattre pour leurs propres foyers, ne serait-ce pas un grand vice [814b] dans l’État, si les femmes y étaient si mal élevées, qu’elles ne fussent point disposées à mourir et à s’exposer à tous les dangers, comme nous voyons les oiseaux combattre pour leurs petits contre les animaux les plus féroces ; et qu’à la moindre alarme courant se réfugier dans les temples pour y embrasser les autels et les statues des dieux, elles fissent croire par là que l’espèce humaine est plus lâche qu’aucune autre espèce d’animaux ?

CLINIAS.

Qui, certes, rien ne serait plus honteux [814c] pour un État, indépendamment du mal qui en résulterait.

L’ATHÉNIEN.

Obligeons donc par une loi les femmes à ne pas négliger du moins les exercices de la guerre, et faisons-en un devoir pour tous les citoyens de l’un et de l’autre sexe.

CLINIAS.

J’y consens.

L’ATHÉNIEN.

Nous avons touché quelque chose de la lutte ; mais nous n’avons pas dit ce qu’il y a de plus important, à mon avis, sur cet objet. Il est vrai qu’à moins d’accompagner ses paroles des gestes et des mouvemens du corps, il est difficile de se bien faire entendre. [814b] C’est pourquoi, nous en jugerons beaucoup mieux, lorsque l’action même étant jointe au discours, nous donnera une parfaite intelligence de cet exercice, sous tous les autres rapports, et surtout nous fera comprendre qu’il n’en est aucun qui ait plus d’affinité avec la guerre ; et que c’est en vue de la guerre qu’il faut s’y appliquer, au lieu d’apprendre le métier des armes pour devenir bon lutteur.

CLINIAS.

Je suis de ton sentiment.

L’ATHÉNIEN.

Nous n’en dirons pas davantage pour le moment sur cette espèce d’exercice. A l’égard des autres mouvements du [814e] corps dont on peut très bien comprendre la meilleure partie sous le nom de danse, il faut faire attention qu’il y a des danses de deux sortes : l’une qui imite les corps les mieux faits dans les mouvements graves et décents ; l’autre qui représente les corps contre faits dans les attitudes basses et ridicules ; que de plus chacune de ces danses se divise en deux autres, dont l’une, pour ce qui concerne l’imitation sérieuse exprime l’attitude d’un corps bien fait, doué d’un âme généreuse, à la guerre et dans les autres circonstances pénibles et violentes : l’autre représente l’état d’une âme sage dans la prospérité et dans une joie modérée. Cette seconde sorte [815a] de danse peut s’appeler pacifique, nom qui convient parfaitement à sa nature : quant à la danse guerrière, tout-à-fait différente de la pacifique, on ne peut mieux la désigner que par le nom de pyrrhique : elle consiste dans la représentation des gestes et des inflexions du corps, lorsqu’on évite les coups qui nous sont portés de près ou de loin, soit en se jetant de côté, soit en reculant, soit en sautant, soit en se baissant ; comme aussi des autres mouvements contraires qui sont d’usage dans l’attaque, tels que la posture d’un homme qui décoche une flèche, qui lance un javelot, qui porte toute autre espèce de coups. Ici la beauté et la vigueur consistent dans une juste imitation des beaux corps [815b] et des belles âmes, tandis qu’ordinairement l’imitation ne tombe que sur le corps : voilà la beauté en ce genre, et le contraire ne peut être appelé beau. Quant à la danse pacifique, il faut la considérer dans chacune de ses parties sous ce point de vue, savoir, si ce n’est pas avec raison qu’en s’attachant naturellement à la danse noble, on obtient les suffrages dans les chœurs des hommes bien élevés. Commençons d’abord par séparer [815d] les danses dont le caractère est douteux, de celles qui en ont un bien marqué. Quelles sont-elles, et comment faut-il les distinguer les unes des autres ? Toute danse bachique, et les autres semblables, qu’on appelle nymphes, pans, silènes, satyres, comme on dit, où l’on contrefait des personnages ivres, et qui ont lieu lorsque l’on exécute certaines cérémonies religieuses : tout ce genre ne porte le caractère [815d] ni de la paix ni de la guerre ; et il n’est point aisé d’en définir la nature. Le plus juste me paraît néanmoins de le distinguer en en faisant un genre à part, n’ayant rien de commun avec la danse guerrière et la pacifique, et de dire qu’il n’a aucun rapport à la politique Ainsi laissons-le, et revenons aux danses propres à la paix et à la guerre, comme étant incontestablement de notre ressort. Les exercices de la muse ennemie de la guerre, dans lesquels on honore par des danses les dieux et les enfants des dieux, forment un genre tout entier qui doit sa naissance au sentiment du bonheur. Il faut diviser ce genre en deux espèces : [815e] la première, où le sentiment de plaisir est beaucoup plus vif, lorsque des travaux et des périls on passe au sein de la prospérité : la seconde, où le plaisir est plus tranquille, lorsque le bonheur dont nous jouissions déjà auparavant se soutient et s’augmente. Pour tout homme qui est dans ces situations, les mouvements du corps sont plus vifs, si la joie est plus grande ; plus lents, si elle est moindre. De plus, celui qui est d’un caractère plus modéré et d’une âme plus forte, est aussi plus tranquille dans ses mouvements : [816a] l’homme lâche au contraire, et qui n’est point exercé à se maîtriser lui-même, se livre alors aux transports et aux mouvements les plus violents. En général, il n’est personne, soit qu’il parle, soit qu’il chante, qui puisse s’empêcher d’accompagner son chant ou ses paroles de quelque action du corps ; et c’est l’imitation des paroles par les gestes qui a produit tout l’art de la danse. Or, il en est dont les mouvements sont mesurés et d’autres dont les mouvements sont désordonnés. [816b] Quand on fait réflexion aux noms que les anciens ont imposé aux choses, on ne peut s’empêcher pour la plupart d’en admirer la justesse et la conformité avec la chose exprimée. En particulier le nom qu’on a donné aux danses de ceux qui dans le bonheur savent contenir les transports de leur joie, est plein de justesse et de convenance. Celui qui l’a trouvé, quel qu’il soit, a exprimé la nature de ces danses, en les comprenant toutes sous le nom d’Emmèlie, et il a rangé en général, les belles danses sous deux classes, l’Une propre à la guerre, l’autre à la paix, les caractérisant l’une et l’autre par des noms qui leur conviennent parfaitement, la première par le nom de Pyrrhique, la seconde par celui d’Emmélie[10]. C’est au législateur [816c] de fixer les caractères généraux de ces deux danses, et au gardien des lois de chercher des danses qui les expriment ; et lorsqu’il aura réussi à les trouver, il les assortira aux autres parties de la musique, les distribuera ensuite entre toutes les fêtes qui accompagnent les sacrifices, donnant à chaque fête la danse qui lui est propre ; et après les avoir consacrées avec le reste suivant cet arrangement, il ne touchera plus désormais à rien de ce qui appartient à la danse ou au chant, afin que l’État et [816d] tous les citoyens, participant de la même manière aux mêmes plaisirs, et toujours semblables à eux-mêmes autant qu’il se pourra, mènent une vie également heureuse et vertueuse. Nous avons achevé tout ce qu’il y avoir à dire touchant la nature des chants et des danses qui conviennent aux beaux corps et aux âmes généreuses. Pour ce qui est des paroles, des chants et des danses, dont le but est d’imiter les corps et les esprits mal faits, disposés naturellement à la bouffonnerie, et généralement de toutes les imitations comiques, il est nécessaire d’en considérer la nature et de s’en former une idée juste. Car on ne peut bien connaître le sérieux si on ne connaît le ridicule, [816e] ni en général les contraires si l’on ne connaît leurs contraires, et cette comparaison sert à former le jugement. Mais on ne mêlera jamais dans sa conduite le sérieux avec le ridicule, si l’on veut faire même les plus faibles progrès dans la vertus et l’on ne doit s’appliquer à connaître la bouffonnerie que pour n’y pas tomber par ignorance soit dans ses discours, soit dans ses actions, parce que cela est indécent. On gagnera pour ces imitations des esclaves et des étrangers ; mais il ne faut pas qu’aucun homme, aucune femme de condition libre, témoigne jamais le moindre empressement pour cet art, ni qu’on les voie en prendre des leçons ; et il est bon que ces sortes d’imitations présentent sans cesse quelque chose de nouveau. Les divertissements dont la fin est d’exciter le rire, et que nous appelons tous du nom de [817a] comédie, seront ainsi réglés par la raison et par la loi. Pour les poètes qu’on appelle sérieux, je veux dire nos poètes tragiques, si quelques uns d’eux se présentaient à nous, et nous demandaient : Étrangers, irons-nous ou non nous établir dans votre ville et votre pays ? Pourrons-nous y représenter nos pièces ? quel parti avez-vous pris à cet égard ? — Que croyez-vous qu’il fût à propos de répondre à ces personnages divins ? [817b] Pour moi, voici la réponse que je leur ferais : O mes chers amis, nous sommes nous-mêmes occupés à composer la plus belle et la plus parfaite tragédie ; notre république n’est elle-même qu’une imitation de la vie la plus belle et la plus vertueuse, imitation que nous regardons comme la tragédie véritable. Vous êtes poètes, et nous aussi dans le même genre ; nous sommes vos rivaux et vos concurrents dans la composition du drame le plus accompli. Or, la vraie loi peut seule atteindre à ce but, [817c] et nous espérons, qu’elle nous y conduira. Ne comptez donc pas que nous vous laissions entrer chez nous sans nulle résistance, dresser votre théâtre dans la place publique et introduire sur la scène des acteurs doués d’une belle voix, qui parleront plus haut que nous ; ni que nous souffrions que vous adressiez, la parole en public à nos enfants, à nos femmes, à tout le peuple, et que sur les mêmes objets vous leur débitiez des maximes, qui, bien loin d’être les nôtres, leur sont presque, toujours entièrement opposées. Ce serait une folie [817d] extrême de notre part, et de la part de tout État de vous accorder une semblable permission, avant que les magistrats aient examiné si ce que vos pièces contiennent est bon et convenable à dire en public, ou s’il ne l’est pas. Ainsi, enfants des muses voluptueuses, commencez par montrer vos chants aux magistrats afin qu’ils les comparent avec les nôtres ; et s’ils jugent que vous disiez les mêmes choses ou de meilleures, nous vous permettrons de représenter vos pièces ; sinon, mes chers amis, nous ne saurions vous le permettre. [817e] Tels seront les usages établis par les lois touchant les chants, la danse, et la manière de les apprendre ; en sorte qu’il y ait un genre affecté aux esclaves, et un autre à leurs maîtres, si c’est là votre avis.

CLINIAS.

Comment pourrions-nous maintenant penser autrement ?

L’ATHÉNIEN.

Il reste encore trois sciences à apprendre aux personnes libres : la première est la science des nombres et du calcul ; la seconde, celle qui mesure la longueur, la surface et la profondeur ; la troisième, celle qui nous instruit des révolutions des astres, et de l’ordre qu’ils gardent entre eux. [818a] Une étude approfondie de toutes ces sciences n’est pas nécessaire à tous, mais seulement à un petit nombre. Qui sont-ils ? C’est ce que nous dirons à la fin de notre entretien, où cet article trouvera mieux sa place. Pour ce qui, dans ces sciences, est nécessaire à la foule, on dit avec beaucoup de raison qu’il est honteux à tout homme de l’ignorer ; mais il n’est ni aisé ni même possible à tout le monde de faire là-dessus des recherches approfondies. Quant à la, partie nécessaire de ces sciences, [818b] on ne peut la négliger ; et c’est sans doute ce qu’avait en vue celui qui le premier prononça cette sentence, que Dieu lui-même ne peut combattre la nécessité : ce qu’il faut entendre des nécessités auxquelles les dieux peuvent être sujets. Car entendre par là des nécessités purement humaines, à l’occasion desquelles on entend souvent citer cette sentence, c’est tenir le discours le plus insensé.

CLINIAS.

Étranger, quelles sont donc par rapport aux sciences les nécessités qui ne sont point humaines, mais divines ?

L’ATHÉNIEN.

Ce sont, à mon avis, celles qui exigent qu’on fasse ou qu’on apprenne [818c] certaines choses, sans lesquelles on ne passera jamais aux yeux des hommes, ni pour un dieu, ni pour un génie, ni pour un héros capable de servir l’humanité. Or, on est bien éloigné de devenir un jour un homme divin, lorsqu’on ignore ce que c’est qu’un, deux, trois, et qu’on ne sait pas distinguer le pair d’avec l’impair ; en un mot lorsqu’on n’a aucune connaissance des nombres, que l’on ne peut compter ni les jours ni les nuits, et que l’on ne comprend rien aux révolutions périodiques du soleil, de la lune et des autres astres. [818b] Ce serait une grande folie de penser que l’étude de ces choses n’est nullement nécessaire à qui veut acquérir quelque belle connaissance. Mais que faut-il apprendre en ce genre ? jusqu’à quel point, en quel temps, quelles sciences doivent être apprises, avec d’autres ou à part ? enfin comment faut-il combiner ensemble ces diverses études ? C’est de quoi il faut d’abord être bien instruit pour apprendre le reste sous la direction de cette méthode. Telle est la nécessité que nous impose la nature des choses, nécessité qu’aucun Dieu, [818e] selon moi, ne combat maintenant ni ne combattra jamais.

CLINIAS.

Après cette explication, Étranger, ce que tu dis me paraît en effet très juste et conforme à l’ordre établi par la nature.

L’ATHÉNIEN.

La chose est vraie, Clinias ; mais il est difficile de faire des lois sur tout cela, en s’attachant à cet ordre. Ainsi remettons à un autre temps, si vous le trouvez bon, à traiter plus exactement cette partie de notre législation.

CLINIAS.

Étranger, il me semble que tu crains de parler sur ces matières à cause du peu de connaissance que nous en avons ; mais tu as tort de craindre. Essaye de nous dire ta pensée, et que notre ignorance ne t’engage point à nous rien cacher.

L’ATHÉNIEN.

[819a] La raison que tu allègues m’inspire quelque crainte en effet : toutefois je craindrais bien davantage d’avoir affaire à d’autres qui auraient étudié ces sciences, mais les auraient mal étudiées. L’ignorance absolue n’est pas le plus grand des maux ni le plus à redouter ; beaucoup de connaissances mal digérées est quelque chose de bien pis.

CLINIAS.

Tu as raison.

L’ATHÉNIEN.

Disons donc qu’il faut que tout homme libre apprenne [819b] de ces sciences ce que les enfants en Egypte[11] en apprennent tous sans distinction avec les premiers éléments des lettres. D’abord on a trouvé le moyen d’apprendre le calcul aux enfants en jouant et en les amusant ; par exemple, on partage également, tantôt entre plus tantôt entre moins de leurs camarades, un certain nombre de pommes ou de couronnes ; on leur distribue successivement et par la voie du sort dans leurs exercices de lutte et de pugilat, les rôles de lutteur pair et impair[12]. Quelquefois aussi en mêlant ensemble de petites fioles d’or, d’argent, d’airain [819c] et d’autres matières semblables, ou en les distribuant, comme je l’ai dit plus haut, on les oblige en jouant de recourir à la science des nombres. Ces passe-temps les mettront en état pour la suite de bien disposer un camp, de conduire et ranger une armée en bon ordre, et de bien administrer leurs affaires domestiques. En général » leur effet est de rendre un homme tout différent de lui-même pour la sagacité de l’esprit, et les services qu’il peut tirer de ses talents : en outre, de le délivrer de cette ignorance ridicule et honteuse, où naissent les hommes, par rapport à la mesure des corps [819d] suivant leur longueur, largeur et profondeur.

CLINIAS.

De quelle ignorance parles-tu ?

L’ATHÉNIEN.

O mon cher Clinias, je n’ai moi-même appris que fort tard l’état où nous sommes à cet égard ; j’en ai été frappé : il m’a semblé qu’une ignorance si grossière convenait moins à des hommes qu’à de stupides animaux : j’en ai rougi non seulement pour moi-même, [819e] mais pour tous les Grecs.

CLINIAS.

Mais encore en quoi consiste-t-elle ? explique-toi, étranger ?

L’ATHÉNIEN.

Je vais te le dire, ou plutôt te la faire toucher au doigt en t’interrogeant. Réponds-moi un peu. As-tu idée de la longueur ?

CLINIAS.

Sans doute.

L’ATHÉNIEN.

Et de la largeur ?

CLINIAS.

Oui.

L’ATHÉNIEN.

Sais-tu que ces deux dimensions sont distinctes entre elles, et d’une troisième qu’on nomme profondeur ?

CLINIAS.

Je le sais.

L’ATHÉNIEN.

Ne juges-tu pas que ces trois dimensions sont commensurables entre elles ?

CLINIAS.

Oui.

L’ATHÉNIEN.

Par exemple, que l’on peut naturellement mesurer l’une par l’autre [820a] deux longueurs, deux largeurs et deux profondeurs.

CLINIAS.

Sans difficulté.

L’ATHÉNIEN.

Cependant s’il était vrai qu’en certains cas ces dimensions ne sont ni difficilement ni facilement commensurables, mais que tantôt elles le sont, et tantôt elles ne le sont pas ; toi qui crois qu’elles le sont toujours, que penserais-tu de tes connaissances en ce genre ?

CLINIAS.

Je penserais qu’elles sont bien courtes.

L’ATHÉNIEN.

Ne sommes-nous pas encore persuadés tous tant que nous sommes, nous autres Grecs, que la longueur et la largeur sont commensurables avec la profondeur, et entre elles ?

CLINIAS.

[820b] Oui.

L’ATHÉNIEN.

Néanmoins si ces dimensions sont absolument incommensurables, et si tous les Grecs, comme je le disais, pensent qu’elles sont commensurables, ne méritent-ils pas qu’on rougisse pour eux de leur ignorance, et qu’on leur dise : Grecs, voilà une de ces choses que nous disions qu’il est honteux d’ignorer, et qu’il n’y a point de mérite. à savoir, parce qu’elles sont nécessaires.

CLINIAS.

Tu as raison.

L’ATHÉNIEN.

Il est encore d’autres choses de même nature que celle-ci, où nous tombons dans des méprises à peu près semblables.

CLINIAS.

Quelles sont-elles ?

L’ATHÉNIEN.

C’est lorsqu’il s’agit d’expliquer pourquoi certaines quantités sont commensurables et d’autres ne le sont pas. Il faut consentir à passer pour des ignorants, ou nous appliquer à découvrir la raison de cette différence, nous proposer sans cesse là-dessus des problèmes les uns aux autres, et consacrer un loisir dont nous ne saurions faire un meilleur usage, à ces recherches mille fois plus amusantes que le jeu de dés[13] des vieillards.

CLINIAS.

[820d] Peut-être ; du moins je ne vois pas une grande différence entre le jeu de dés et ce genre d’étude.

L’ATHÉNIEN.

Mon sentiment est donc, Clinias, que les jeunes gens doivent apprendre ces sciences, d’autant plus qu’elles n’ont ni danger ni difficulté ; et comme ils les apprendront en se divertissant, l’État en tirera un grand profit, et n’en recevra aucun dommage. Si quelqu’un est d’un autre avis, on écoutera ses raisons.

CLINIAS.

Rien de mieux.

L’ATHÉNIEN.

Et si, après cela, ces sciences nous paraissent toujours telles qu’on vient de dire, il est évident que nous les admettrons ; si nous en portons un autre jugement, nous les rejetterons.

CLINIAS.

[820e] Sans contredit.

L’ATHÉNIEN.

Ainsi mettons dès ce moment ces sciences au nombre de celles qui sont nécessaires, afin de ne laisser aucun vide dans nos lois. Toutefois mettons-les, à condition que ce seront comme des espèces de gages qu’on pourra retirer du reste des lois, s’il arrive que ce règlement ne plaise point, ou à moi qui en suis l’auteur, ou à vous pour qui il est fait.

CLINIAS.

Tu proposes une condition raisonnable.

L’ATHÉNIEN.

Examine à présent si ce que je vais dire sur la nécessité de l’étude de l’astronomie pour les jeunes gens obtiendra notre suffrage ou non.

CLINIAS.

Parle.

L’ATHÉNIEN.

Il y a à ce sujet une erreur tout-à-fait étrange, et qui n’est pas tolérable.

CLINIAS.

[821a] Quelle est-elle ?

L’ATHÉNIEN.

On dit qu’il ne faut point chercher à connaître le plus grand des dieux, et tout cet univers, ni étudier curieusement les causes des choses, car il y a de l’impiété dans ces recherches. Il me semble au contraire que c’est fort bien fait de s’y appliquer.

CLINIAS.

Comment dis-tu ?

L’ATHÉNIEN.

Mon sentiment passera peut-être pour un paradoxe, peu convenable dans la bouche d’un vieillard. Mais lorsqu’on est persuadé qu’une science est belle, vraie, utile à l’État et agréable à la Divinité, il n’est pas possible [821b] en aucune manière de la passer sous silence.

CLINIAS.

J’en conviens ; mais trouverons-nous toutes ces qualités dans l’astronomie ?

L’ATHÉNIEN.

Mes chers amis, nous autres Grecs, nous tenons presque tous au sujet de ces grands dieux, je veux dire le soleil et la lune, des discours dépourvus de vérité.

CLINIAS.

Quels discours ?

L’ATHÉNIEN.

Nous disons que ces deux astres, et quelques autres encore n’ont point de route certaine, et pour cela nous les appelons planètes.

CLINIAS.

[821c] Tu as raison, Étranger. Et moi-même en effet j’ai remarqué plusieurs fois dans ma vie que l’étoile du matin, celle du soir, et quelques autres n’avaient rien de réglé dans leur course, et qu’elles erraient à l’aventure, et que le soleil et la lune en font autant comme tout le monde le sait depuis bien des siècles.

L’ATHÉNIEN.

Et c’est justement pourquoi, Mégille et Clinias, je veux que nos citoyens et nos [821d] jeunes gens apprennent sur tous les dieux habitants du ciel, au moins ce qu’il est nécessaire d’en savoir pour ne jamais blasphémer à leur égard, et pour en parler d’une manière convenable et pieuse dans leurs sacrifices et leurs prières.

CLINIAS.

Soit ; pourvu d’abord qu’il soit possible d’apprendre ce que tu dis. Ensuite si nous parlons de ces dieux autrement qu’il ne convient, et qu’on puisse apprendre à en parler mieux, je serai le premier à convenir que c’est une science qu’on ne doit point négliger. Essaye donc de nous en prouver la vérité : nous tâcherons de nous instruire et de te suivre., .

L’ATHÉNIEN.

[821e] D’un côté, ce que j’ai à dire n’est peint une chose facile à comprendre ; d’un autre côté, elle n’est pas absolument difficile, ni ne demande un temps infini ; et la preuve en est que sans m’en être jamais occupé, il ne me faudrait pas longtemps pour être en état de vous l’enseigner. Or si cette matière était bien difficile, à l’âge où nous sommes, je ne pourrais vous l’expliquer, ni vous, la comprendre.

CLINIAS.

Tu dis vrai. En quoi consiste donc dette science [822a] qui te paraît si admirable, que notre jeunesse ne peut se dispenser d’apprendre, et dont nous n’avons, dis-tu, aucune connaissance ? Explique-toi là-dessus le plus clairement que ta pourras.

L’ATHÉNIEN.

Je ferai mon possible. Il n’est pas vrai, mes chers amis, que le soleil, la lune, ni aucun autre astre, errent dans leur course : c’est tout le contraire ; chacun d’eux n’a qu’une route et non plusieurs ; ils parcourent toujours le même chemin en ligne circulaire ; et ce n’est qu’en apparence qu’ils parcourent plusieurs chemins. C’est encore à tort qu’on attribue le moins de vitesse à l’astre qui en a le plus, et le mouvement le plus rapide à celui dont la course est la plus lente. [822b] Supposé que la chose soit telle que je dis et que nous nous la figurions tout autre, s’il arrivait qu’aux jeux olympiques nous fussions dans une erreur semblable à l’égard des hommes ou des chevaux qui courent dans la carrière, appelant le plus lent celui qui est le plus léger, et le plus léger celui qui est le plus lent, en sorte que, la course finie, nous donnassions des éloges au vaincu comme s’il était vainqueur ; il me paraît que nos louanges seraient injustes, et ne plairaient guère aux coureurs qui ne sont pourtant que des hommes. Mais quand [822c] nous tombons dans de pareilles méprises par rapport aux dieux, ce qui tout à l’heure et en parlant d’hommes était ridicule et injuste, ne vous semble-t-il pas l’être ici à l’égard des dieux ?

CLINIAS.

Cette méprise n’a rien qui fasse rire.

L’ATHÉNIEN.

Ce ne peut pas être non plus une chose agréable aux dieux, que des mensonges sur leur compte.

CLINIAS.

Non certainement, si les choses sont telles que tu dis.

L’ATHÉNIEN.

Si donc je vous prouve qu’elles sont telles en effet, il faudra nous en instruire, du moins assez pour rectifier nos erreurs sur ce point : si je ne vous le prouve pas, nous laisserons la cette. science. Ainsi convenons de ce règlement sous cette condition.

CLINIAS.

[822d] Je le veux bien.

L’ATHÉNIEN.

Nous pouvons à présent regarder comme fini l’article de nos lois concernant les sciences qui concourent à l’éducation de la jeunesse. A l’égard de la chasse et des autres exercices semblables, , il faut les envisager sous le même point de vue. Car il me paraît que la fonction du législateur exige de lui plus que de dresser des lois ; qu’il n’est point quitte de tout quand il a rempli cet objet ; et qu’outre la loi, il y a quelque chose qui tient le milieu entre la loi et la simple instruction. Nous [822e] en avons souvent vu la preuve dans le cours de cet entretien, surtout en ce que nous avons dit de l’éducation des enfans dès le plus bas âge. Ce ne sont pas là, disons-nous, des choses qu’il convienne d’ordonner ; et si on en parle, il y aurait de la folie à regarder ce qu’on en dit comme autant de lois. Supposé néanmoins que le législateur écrive ses lois et dresse son plan de gouvernement sur le modèle du nôtre, l’éloge du citoyen vertueux ne serait pas complet, si on le louait uniquement sur ce qu’il est exact observateur des lois et parfaitement soumis à ce qu’elles ordonnent : celui-là sera bien plus accompli, qui le louera d’avoir mené une vie irréprochable, se conformant aux vues du législateur non seulement en tout ce qu’il ordonne, mais en tout ce qu’il blâme [823a] ou approuve. Voilà le plus bel éloge qu’on puisse faire d’un citoyen : le vrai législateur ne doit point se borner à faire des lois ; il faut qu’il y entremêle des conseils sur tout ce qu’il jugera digne de louange et de blâme ; et le parfait citoyen ne sera pas moins fidèle à ces conseils qu’aux lois dont l’infraction fut suivie d’une peine. La matière dont nous allons parler servira en quelque sorte de témoignage à ceci : elle développe [823b] davantage ce que j’ai en vue. Le nom de chasse a une signification très étendue, et embrasse dans un seul genre bien des espèces particulières. Car il y a différentes chasses pour les animaux qui vivent dans l’eau ; il n’y en a pas moins pour les oiseaux, et un plus grand nombre encore pour les animaux terrestres, y compris non seulement les animaux sauvages, mais aussi les hommes qui se font entre eux la chasse, soit par la voie de la guerre, soit par celle de l’amitié ; et cette dernière est tantôt digne de louange et tantôt de blâme. Les vols et les brigandages tant d’homme à homme que d’armée à armée sont aussi des espèces [823c] de chasse. Un législateur qui porte des lois sur cette matière ne peut point ne pas s’expliquer sur tout cela : il ne peut pas non plus donner des ordres, infliger des peines, et ne parler qu’en menaçant sur chaque article. Quel parti doit-il donc prendre ? le voici. Il faut qu’il approuve certaines espèces de chasse, et qu’il en blâme d’autres, ayant en vue les travaux et les autres exercices de la jeunesse ; que de leur côté les jeunes gens l’écoutent, lui obéissent et ne s’écartent point de la soumission, ni par l’amour du plaisir ni par la crainte de la fatigue ; qu’ils aient même un plus grand respect, une obéissance plus ponctuelle, pour ce qui leur sera recommandé par voie d’induction, que pour ce qui leur serait enjoint avec menace et punition. [823d] Après ce prélude le législateur passera à l’éloge et au blâme raisonnable des diverses parties de la chasse, approuvant ce qui sera propre à former le courage de ses élèves, et blâmant tout ce qui produirait un effet contraire. Adressons donc à présent la parole à nos jeunes gens sous la forme de souhait. Mes chers amis, puissiez-vous ne vous sentir jamais de goût ni d’inclination pour la chasse de mer, ni pour celle qui se fait à l’hameçon, [823a] ni pour cette chasse inactive qui se fait à lak nasse, la nuit et le jour, contre tous les animaux domestiques. Qu’il ne vous prenne non plus jamais envie d’aller sur mer à la chasse aux hommes, et d’y exercer la piraterie, qui ferait de vous des chasseurs cruels et sans lois : qu’il ne vous vienne jamais à la pensée de vous abandonner au larcin dans notre ville ou dans son territoire. Puissiez vous aussi n’avoir aucun penchant pour la chasse aux oiseaux ; quelque attrayante qu’elle soit, elle ne convient point à des personnes libres. [824a] Il ne reste par conséquent à nos élèves d’autre chasse que celle des animaux terrestres ; encore celle qui se. fait de nuit, et où les chasseurs, se relèvent tour à tour, ne mérite point qu’on l’approuve, n’étant bonne que pour des hommes sans activité, non plus que celle qui a des intervalles de repos, et qui prend comme à la main les bêtes les plus féroces, en les enveloppant de filets et de toiles, au lieu de les vaincre à force ouverte, comme doit faire un chasseur infatigable. Ainsi, la seule qui reste pour tous les citoyens et la plus excellente est celle des bêtes à quatre pieds, qui se fait avec des chevaux, des chiens, et par la force même du corps humain, où il faut prendre sa proie à la course à force de traits et de blessures, et la dompter de ses propres mains. Il n’y a pas d’autre chasse pour qui veut exercer son courage, ce présent des dieux. Voilà ce que le législateur approuvera ou blâmera par rapport à la chasse. Voici maintenant la loi elle-même. Que personne n’empêche ces chasseurs vraiment sacrés de chasser partout, où ils voudront. Quant aux chasseurs de nuit qui mettent toute leur confiance dans des lacets et des toiles, qu’on ne les souffre nulle part. Que personne n’empêche celui qui fait la chasse aux oiseaux sur les terres incultes et les montagnes, mais que le premier venu empêche celui qui la fera sur les terres cultivées ou consacrées aux dieux. La pêche sera interdite dans les ports, les fleuves, les lacs et les étangs sacrés : partout ailleurs on pourra pêcher, avec défense néanmoins d’user de certaines compositions de sucs. Nous pouvons désormais regarder comme finie la partie de nos lois qui concerne l’éducation.

CLINIAS.

Fort bien.


Notes[modifier]

  1. Pollux, IX, 7.
  2. Aristote, Polit., vii, 14, veut aussi que le législateur ordonne aux femmes enceintes de faire chaque jour un pèlerinage au temple de quelqu’une des divinités qui président à la génération des enfans.
  3. Apollonius de Rhode, liv. ii, et le Scholiaste, au vers 98.
  4. La lutte droite où l’on se tenait de debout (ὀρθοπάλη) en opposition à la lutte par terre (ἀνακλινοπάλη), où les deux adversaires se couchaient par terre et se disputaient le dessus.
  5. C’est-à-dire ou lugubre ou barbare.
  6. Odyss., III, 26.
  7. Hérodote, iv, II. Justin, II, 4. Pline ; VI, 13.
  8. Sur la symphonie et l’antiphonie dans la musique grecque, et sur tout ce passage, voyez les deux Mémoires de Burette, Académie des inscriptions, t. 3 et t. 4 ; ainsi que Vorkel, Allgemeine Geschichte der Musik, T. I, p. 301.
  9. On distinguent chez les Grecs trois sortes d’armures; l’armure légère, savoir, l’arc, le javelot, la fronde : l’armure pesante, le bouclier rond et la longue pique, ὅπλον, d’où vient l’Hoplomachie, l’art de combattre avec ces armes ; l’armure moyenne, qui consistait en une pique moins longue et un bouclier échancré, appelé πέλτη, pelta, d’où vient le nom de peltastique.
  10. Pollux (IV, 14) dérive le nom de Pyrrhique d’un certain Pyrrhicus, Crétois : Athénée d’un autre Pyrrhicus, Lacédémonien ; Lucien et d’autres de Pyrrhus, fils d’Achille. Emmélie signifie grâce, élégance: c’était, selon Pollux, le nom de la danse noble ou tragiqne, comme κόρδαξ celui de la danse comique, et σίκιννις celui de la danse satyrique.
  11. Sur l’éducation des jeunes Égyptiens, voyez Diodore de Sicile, I, 81.
  12. Voyez Gronovius, Thés. Antiq. Gr., t. 8, p. 1891.
  13. Gronovius, t. 7 p. 971.