Les Prolégomènes

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher


Les prolégomènes. Première partie
1377

(1863). Traduits en Français et commentés par William MAC GUCKIN, Baron DE SLANE, membre de l’Institut. (1801-1878).


Table des matières[modifier]

Préface de l’auteur.[modifier]

L’histoire est une branche de la philosophie et doit compter au nombre des sciences. — Des historiens et des divers plans qu’ils ont suivis. — Plan adopté par l’auteur. — Division et titre de son ouvrage.

Au nom du Dieu miséricordieux et clément !

Que Dieu répande ses bénédictions sur notre seigneur Mohammed, sur sa famille et sur ses Compagnons !

Voici ce que dit Abd er‑Rahman Ibn Mohammed Ibn Khaldoun el‑Hadrami, le pauvre serviteur qui sollicite la miséricorde du Sei­gneur, dont les bontés l’ont déjà comblé. Puisse Dieu le très haut le soutenir par sa grâce !

Louanges à Dieu, qui possède la gloire et la puissance, qui tient en sa main l’empire du ciel et de la terre, qui porte les noms et les attributs les plus beaux ! (Louanges) à l’Être qui sait tout, auquel rien n’échappe de ce que manifeste la parole et de ce que cache le silence ! (Louanges) à l’Être tout‑puissant auquel rien ne résiste, rien ne se dérobe ni dans les cieux, ni sur la terre ! De cette terre il nous a formés individuellement, et il nous la fait habiter en corps de peu­ples et de nations ; de cette terre il nous a permis de tirer facilement notre subsistance et nos portions de chaque jour. Renfermés d’abord dans le sein de nos mères, puis dans des maisons, nous devons à sa bonté la nourriture et l’entretien. De jour en jour le temps use notre vie ; puis survient à l’improviste le terme de notre existence, tel qu’il a été inscrit dans le livre du destin. La durée et la stabilité n’appartiennent qu’à l’Éternel.

Salut et bénédiction sur notre seigneur Mohammed, le prophète arabe, dont le nom est écrit dans le Pentateuque et indiqué dans l’Évangile ! Salut à celui pour l’enfantement duquel l’univers était en travail avant que commençât la succession des samedis et des dimanches, avant l’existence de l’espace qui sépare Zohel de Béhémout ! Salut à celui dont la véracité a été attestée par l’araignée et la colombe ! Salut à sa famille et à ses compagnons, qui, par leur zèle à l’aimer et à le suivre, ont acquis une gloire immortelle et qui, pour seconder ses efforts, se tinrent réunis en un seul corps, tandis que la discorde régnait parmi leurs ennemis ! Que Dieu répande sur lui et sur eux ses bénédictions tant que l’islamisme jouira de sa pros­périté et que l’infidélité verra briser les liens fragiles de son exis­tence !

Passons à notre sujet : l’histoire est une de ces branches de con­naissances qui se transmettent de peuple à peuple, de nation à nation ; qui attirent les étudiants des pays lointains, et dont l’acquisition est souhaitée même du vulgaire et des gens désœuvrés ; elle est recherchée à l’envi par les rois et les grands, et appréciée autant par les hommes instruits que par les ignorants.

Envisageons l’histoire dans sa forme extérieure : elle sert à retracer les événements qui ont marqué le cours des siècles et des dy­nasties, et qui ont eu pour témoins les générations passées. C’est pour elle que l’on a cultivé le style orné et employé les expressions figurées ; c’est elle qui fait le charme des assemblées littéraires, où les amateurs se pressent en foule ; c’est elle qui nous apprend à con­naître les révolutions subies par tous les êtres créés. Elle offre un vaste champ où l’on voit les empires fournir leur carrière ; elle nous montre comment tous les divers peuples ont rempli la terre jusqu’à ce que l’heure du départ leur fût annoncée, et que le temps de quitter l’existence fût arrivé pour eux.

Regardons ensuite les caractères intérieurs de la science historique : ce sont l’examen et la vérification des faits, l’investigation attentive des causes qui les ont produits, la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont ils ont pris naissance. L’histoire forme donc une branche importante de la phi­losophie et mérite d’être comptée au nombre des sciences.

Depuis l’établissement de l’islamisme, les historiens les plus distingués ont embrassé dans leurs recherches tous les événements des siècles passés, afin de pouvoir les inscrire dans des volumes et les enregistrer ; mais les charlatans (de la littérature) y ont introduit des indications fausses, tirées de leur propre imagination, et des embellissements fabriqués à l’aide de traditions de faible autorité. La plu­part de leurs successeurs se sont bornés à marcher sur leurs traces et à suivre leur exemple. Ils nous ont transmis ces récits tels qu’ils les avaient entendus, et sans se mettre en peine de rechercher les causes des événements ni de prendre en considération les circonstances qui s’y rattachaient. Jamais ils n’ont improuvé ni rejeté une narra­tion fabuleuse, car le talent de vérifier est bien rare ; la vue de la critique est en général très bornée ; l’erreur et la méprise accompagnent l’investigation des faits et s’y tiennent par une liaison et une affinité étroites ; l’esprit de l’imitation est inné chez les hommes et reste attaché à leur nature ; aussi les diverses branches des connais­sances fournissent une ample carrière au charlatanisme ; le champ de l’ignorance offre toujours son pâturage insalubre ; mais la vérité est une puissance à laquelle rien ne résiste, et le mensonge est un démon qui recule foudroyé par l’éclat de la raison. Au simple narrateur appartient de rapporter et de dicter les faits ; mais c’est à la critique d’y fixer ses regards et de reconnaître ce qu’il peut y avoir d’authentique ; c’est au savoir de nettoyer et de polir pour la critique les tablettes de la vérité.

Plusieurs écrivains ont rédigé des chroniques très détaillées, ayant compilé et mis par écrit l’histoire générale des peuples et des dynasties ; mais, parmi eux, il y en a peu qui jouissent d’une grande renommée, d’une haute autorité, et qui, dans leurs ouvrages, aient reproduit en entier les renseignements fournis par leurs devanciers. Le nombre de ces bons auteurs dépasse à peine celui des doigts de la main, ou des (trois) voyelles finales qui indiquent l’influence des régissants grammaticaux. Tels sont Ibn Ishac, Taberi, El-Kelbi, Mohammed Ibn Omar el-Ouakedi, Seïf Ibn Omar el-Acedi, Masoudi, et d’autres hommes célèbres qui se sont élevés au-dessus de la foule des auteurs ordinaires. Il est vrai que dans les écrits de Masoudi et de Ouakedi on trouve beaucoup à reprendre et à blâ­mer : chose facile à vérifier et généralement admise par les savants versés dans l’étude des traditions historiques et dont l’opinion fait autorité. Cela n’a pas empêché la plupart des historiens de donner la préférence aux récits de ces deux auteurs, de suivre leur méthode de composition et de marcher sur leurs traces. Déterminer la fausseté ou l’exactitude des renseignements est l’œuvre du critique intelligent qui s’en rapporte toujours à la balance de son propre jugement. Les événements qui ont lieu dans la société humaine offrent des caractères d’une nature particulière, caractères auxquels on doit avoir égard lorsqu’on entreprend de raconter les faits ou de reproduire les récits et les documents qui concernent les temps passés.

La plupart des chroniques laissées par ces auteurs sont rédigées sur un même plan et ont pour sujet l’histoire générale des peuples ; circonstance qu’il faut attribuer à l’occupation de tant de pays et de royaumes par les deux grandes dynasties musulmanes qui florissaient dans les premières siècles de l’islamisme ; dynasties qui avaient poussé jusqu’aux dernières limites la faculté de faire des conquêtes ou de s’en abstenir. Quelques‑uns de ces écrivains ont embrassé dans leurs récits tous les peuples et tous les empires qui existèrent avant l’é­tablissement de la vraie foi, et ont composé des traités d’histoire universelle. Tels furent Masoudi et ses imitateurs. Parmi leurs successeurs un certain nombre abandonna cette universalité pour se renfermer dans un cercle plus étroit ; renonçant à se porter jus­qu’aux points les plus éloignés dans l’exploration d’un champ si vaste, ils se bornèrent à fixer par écrit les renseignements épars qui se rattachaient aux faits qui marquaient leur époque. Chacun d’eux traita à fond l’histoire de son pays ou du lieu de sa naissance, et renfermer dans un cercle plus étroit ; renonçant à se porter jus­qu’aux points les plus éloignés dans l’exploration d’un champ si vaste, ils se bornèrent à fixer par écrit les renseignements épars qui se rattachaient aux faits qui marquaient leur époque. Chacun d’eux traita à fond l’histoire de son pays ou du lieu de sa naissance, et se contenta de raconter les événements qui concernaient sa ville et la dynastie sous laquelle il vivait. C’est ce que fit Ibn Haiyan, histo­riographe de l’Espagne et de la dynastie omeïade établie dans ce pays, ainsi qu’Ibn er‑Rakik, l’historien de l’Ifrîkiya et des souverains de Cairouan.

Ceux qui ont écrit après eux ne furent que de simples imitateurs, à l’esprit lourd, à l’intelligence bornée, des gens sans jugement, qui se contentèrent de suivre en tout point le même plan que leurs de­vanciers, de se régler sur le même modèle, sans remarquer les modi­fications que la marche du temps imprime aux événements, et les changements qu’elle opère dans les usages des peuples et des nations. Ces hommes ont tiré de l’histoire des dynasties et des siècles passés une suite de récits que l’on peut regarder comme de vains simulacres dépourvus de substance, comme des fourreaux d’épée aux­quels on aurait enlevé les lames ; récits dont le lecteur est en droit de se méfier, parce qu’il ne peut pas savoir s’ils sont anciens (et authentiques) ou modernes (et controuvés). Ce qu’ils rapportent, ce sont des faits dont ils laissent ignorer les causes, des renseignements dont ils n’ont pas su apprécier la nature ni vérifier les détails. Dans leurs compositions, ils reproduisent bien exactement les récits qui courent parmi le peuple, suivant ainsi l’exemple des écrivains qui les ont précédés dans la même carrière ; mais ils n’entreprennent pas d’in­diquer les origines des nations, parce qu’ils n’ont personne capable de leur fournir ces renseignements ; aussi les pages de leurs volumes restent muettes à ce sujet. S’ils entreprennent de retracer l’histoire d’une dynastie, ils racontent les faits dans une narration uniforme, conservant tous les récits, vrais ou faux ; mais ils ne s’occupent nulle­ment d’examiner quelle était l’origine de cette famille. Ils n’indiquent pas les motifs qui ont amené cette dynastie à déployer son drapeau et à manifester sa puissance, ni les causes qui l’ont forcée à s’arrêter dans sa carrière. Le lecteur cherche donc en vain à recon­naître l’origine des événements, leur importance relative et les causes qui les ont produits, soit simultanément, soit successivement ; il ne sait comment soulever le voile qui cache les différences ou les ana­logies que ces événements peuvent présenter. C’est ce qui sera exposé complètement dans les premiers chapitres de cet ouvrage.

D’autres, qui vinrent après eux, affectèrent un excès de brièveté et se contentèrent de mentionner les noms des rois, sans rapporter les généalogies ni l’histoire de ces princes ; ils y ajoutèrent seulement le nombre des années de leur règne, exprimé au moyen des chiffres appelés ghobar. C’est ce qu’a fait Ibn Rechik dans son Mîzan el-Amel, ainsi que plusieurs autres écrivains peu dignes d’attention. Dans quelque cas que ce soit, aucun égard n’est dû aux paroles du passé et du présent, je suis parvenu à réveiller mon esprit, à l’arracher au sommeil de l’insouciance et de la paresse, et, bien que peu riche en savoir, j’ai fait avec moi-même un excellent marché en me décidant à composer un ouvrage. J’ai donc écrit un livre sur l’histoire, dans lequel j’ai levé le voile qui couvrait les origines des nations. Je l’ai divisé en chapitres, dont les uns renferment l’exposition des faits, et les autres des considérations générales. J’y ai indiqué d’a­bord les causes qui ont amené la naissance des empires et de la civilisation, en prenant pour sujet primitif de mon travail l’histoire des deux races qui, de nos temps, habitent le Maghreb et en ont rem­pli les provinces et les villes. J’y ai parlé des dynasties à longue durée et des empires éphémères que ces peuples ont fondés, et j’ai signalé les princes et les guerriers qu’ils ont produits dans les temps anciens. Ces deux races, ce sont les Arabes et les Berbers, les seules nations qui occupent le Maghreb, ainsi que chacun sait. Elles y ont demeuré pendant tant de siècles, que l’on peut à peine s’imaginer qu’à une certaine époque elles ne s’y trouvaient pas. Hormis ces deux peuples, on ne connaît aucune autre race d’hommes qui habite ce pays.

J’ai discuté avec grand soin les questions qui se rattachent au sujet de cet ouvrage ; j’ai mis mon travail à la portée des érudits et des hommes du monde ; pour son arrangement et sa distribution, j’ai suivi un plan original, ayant imaginé une méthode nouvelle d’écrire l’histoire, et choisi une voie qui surprendra le lecteur, une marche et un système tout à fait à moi. En traitant de ce qui est relatif à la civilisation et à l’établissement des villes, j’ai développé tout ce qu’offre la société humaine en fait de circonstances caractéristiques. De cette manière, je fais comprendre les causes des événements, et savoir par quelle voie les fondateurs des empires sont entrés dans la carrière. Le lecteur, ne se trouvant plus dans l’obligation de croire aveuglément aux récits qu’on lui a présentés, pourra maintenant bien connaître l’histoire des siècles et des peuples qui l’ont précédé ; il sera même capable de prévoir les événements qui peuvent surgir dans l’avenir.

J’ai divisé mon ouvrage en trois livres, précédés de plusieurs cha­pitres préliminaires (Mocaddemat, c’est‑à‑dire Prolégomènes) renfermant des considérations sur l’excellence de la science historique, l’établis­sement des principes qui doivent lui servir de règles, et un aperçu des erreurs dans lesquelles les historiens sont exposés à tomber.

Le premier livre traite de la civilisation et de ses résultats caracté­ristiques, tels que l’empire, la souveraineté, les arts, les sciences, les moyens de s’enrichir et de gagner sa vie ; il indique aussi les causes auxquelles ces institutions doivent leur origine.

Le second livre renferme l’histoire des Arabes, de leurs diverses races et de leurs dynasties, depuis la création du monde jusqu’à nos jours. On y trouve aussi l’indication de quelques peuples célèbres qui ont été leurs contemporains et qui ont fondé des dynasties. Tels sont les Nabatéens, les Assyriens, les Perses, les Israélites, les Coptes, les Grecs, les Turcs et les Romains.

Le troisième livre comprend l’histoire des Berbers et de leurs pa­rents, les Zenata, avec l’indication de leur origine, de leurs diverses tribus, des empires qu’ils ont fondés, surtout dans le Maghreb.

Ayant ensuite fait le voyage de l’Orient afin d’y puiser des lumières, d’accomplir le devoir du pèlerinage et de me conformer à l’exemple du Prophète en visitant la Mecque et en faisant le tour de la Maison-Sainte, j’eus l’occasion d’examiner les monuments, les ar­chives et les livres de cette contrée. J’acquis alors ce qui m’avait manqué auparavant, c’est‑à‑dire, la connaissance de l’histoire des sou­verains étrangers qui ont dominé sur cette région, ainsi que des dynasties turques et des pays qui leur ont été soumis. J’ajoutai ces faits à ceux que j’avais précédemment. inscrits sur ces pages, les intercalant dans l’histoire des nations (musulmanes) qui étaient contemporaines de ces peuples, et dans mes notices des princes qui ont régné sur diverses parties du monde. M’étant astreint à suivre toujours un même système, celui de condenser et d’abréger, j’ai pu éviter bien des difficultés et atteindre facilement le but que j’avais en vue. M’introduisant, par la porte des causes générales, dans l’étude des faits particuliers, j’embrassai, dans un récit compréhensif, l’histoire du genre humain ; aussi ce livre peut être regardé comme le véritable dompteur de tout ce qu’il y a de plus rebelle parmi les principes philosophiques qui se dérobent à l’intelligence ; il assigne aux événe­ments politiques leurs causes et leurs origines, et forme un recueil philosophique, un répertoire historique.

Comme il renferme l’histoire des Arabes et des Berbers, peuples dont les uns habitent des maisons et les autres des tentes ; qu’il traite des grands empires contemporains de ces races ; qu’il fournit des leçons et des exemples instructifs touchant les causes primaires des événements et les faits qui en sont résultés, je lui ai donné pour titre : Kitab el‑îber, oua dîouan el‑mobteda oua’l‑khaber ; fi aiyam il‑Arab oua’l‑Adjem oua’l‑Berber, oua men aasarahom min dhoui ’s‑soltan il‑akber (le Livre des exemples instructifs et le Recueil du sujet et de l’attribut [ou bien : des Origines et de l’histoire des peuples], contenant l’histoire des Arabes, des peuples étrangers, des Berbers et des grandes dynasties qui leur ont été contemporaines).

Pour ce qui concerne l’origine des peuples et des empires, les syn­chronismes des nations anciennes, les causes qui ont entretenu l’activité ou amené des changements chez les générations passées et chez les diverses nations ; pour tout ce qui tient à la civilisation, comme la souveraineté, la religion, la cité, le domicile, la puissance, l’abaissement, l’accroissement de la population, sa diminution, les sciences, les arts, le gain, la perte, les événements amenés par des révolutions et retentissant au loin, la vie nomade, celle des villes, les faits accomplis et ceux auxquels on doit s’attendre, j’ai tout embrassé et j’en ai exposé clairement les preuves et les causes. De cette manière, l’ouvrage est devenu un recueil unique, attendu que j’y ai consigné une foule de notions importantes et de doctrines na­guère cachées et maintenant faciles à entendre.

J’avoue toutefois que, parmi les hommes des différents siècles, nul n’a été plus incapable que moi de parcourir un champ si vaste ; aussi je prie les hommes habiles et instruits d’examiner mon ouvrage avec attention, sinon avec bienveillance, et, lorsqu’ils rencontreront des fautes, de vouloir bien les corriger, en me traitant toutefois avec indulgence. La marchandise que j’offre au public aura peu de valeur aux yeux des savants ; mais, par un aveu franc, on peut détourner le blâme, et l’on doit toujours compter sur l’obligeance de ses confrères. Je prie Dieu de rendre mes actions pures devant lui ; je compte sur lui, et c’est un excellent protecteur. (Coran, sour. III, vers. 167.)

Introduction.[modifier]

De l’excellence de la science historique ; établissement des principes qui doivent lui servir de règle ; aperçu des erreurs et des méprises auxquelles les historiens sont exposés ; indications de quelques‑unes des causes qui produisent ces erreurs.

Importance de la science historique. — Erreurs commises par les historiens. — Leurs exagérations en matière de nombres. — Récits invraisemblables. — La ville d’Irem. — Cause de la chute des Barmekides. — Yahya et Abbasa. — Haroun er-­Rechîd. — El‑Mamoun et Bouran. — Origine des Fatemides. — Origine des Idricides. — Le Mehdi des Almohades. — Qualités requises dans un historien. — Chan­gements qui surviennent dans les usages des peuples. — Les jugements fondés sur des analogies sont très souvent faux. — El‑Haddjadj, maître d’école. — Des cadis qui ont commandé des armées. — Le Moroudj‑ed‑Deheb de Masoudi. — Système adopté par l’auteur afin de peindre certains sons qui n’ont pas de représentants dans l’alpha­bet arabe.

————————————————

Livre premier[modifier]

De la société humaine et des phénomènes qu’elle présente, tels que la vie nomade, la vie sédentaire, la domination, l’acquisition, les moyens de gagner sa subsis­tance, les sciences et les arts. Indication des causes qui ont amené ces résultats.

Comment les erreurs et les mensonges s’introduisent dans les récits historiques. — ­Anecdotes absurdes. — Alexandre le Grand et le coffre de verre. — La ville de cuivre. — Nouvelle science inventée par l’auteur et qui a pour objet de distinguer entre le vrai et le faux. — La fable du hibou. — Le traité de politique attribué à Aristote. — Ibn el-Mocaffa. — Tortouchi. — Les attributs de l’humanité. — Les six sections dont se compose le livre premier, c’est‑à‑dire, les Prolégomènes.

————————————————

Première section.[modifier]

Sur la civilisation en général

Premier discours préliminaire.[modifier]

La réunion des hommes en société est une chose nécessaire, parce qu’ils ne peuvent subsister à moins de s’entr’aider. — Nécessité d’un modérateur qui puisse maintenir les hommes dans l’ordre, et les empêcher de s’attaquer les uns les autres. — Opinion des philosophes à ce sujet.

Ce discours préliminaire servira à démontrer que la réunion des hommes en société est une chose nécessaire. C’est ce que les philosophes ont exprimé par cette maxime : « L’homme, de sa nature, est citadin. » Ils veulent dire, par ces mots, que l’homme ne saurait se passer de société, terme que, dans leur langage, ils remplacent par celui de cité. Le mot civilisation exprime la même idée. Voici la preuve de leur maxime : Dieu le tout puissant a créé l’homme et lui a donné une forme qui ne peut exister sans nourriture. Il a voulu que l’homme fût conduit à chercher cette nourriture par une impulsion innée et par le pouvoir qu’il lui a donné de se la procurer. Mais la force d’un individu isolé serait insuffisante pour obtenir la quantité d’aliments dont il a besoin, et ne saurait lui procurer ce qu’il faut pour soutenir sa vie. Admettons, par la supposition la plus modérée, que l’homme obtienne assez de blé pour se nourrir pendant un jour ; il ne pourrait s’en servir qu’à la suite de plusieurs manipulations, le grain devant subir la mouture, le pétrissage et la cuisson Chacune de ces opérations exige des ustensiles, des instruments, qui ne sauraient être confectionnés sans le concours de divers arts, tels que ceux du forgeron, du menuisier et du potier. Supposons même que l’homme mange le grain en nature, sans lui faire subir aucune préparation ; eh bien ! pour s’en procurer il doit se livrer à des travaux encore plus nombreux, tels que l’ensemencement, la moisson et le foulage, qui fait sortir le blé de l’épi qui le renferme. Chacune de ces opérations exige encore des instruments et des procédés d’art beaucoup plus nombreux que ceux qui, dans le premier cas, doivent être mis en usage. Or il est impossible qu’un seul individu puisse exécuter cela en totalité, ou même en partie. Il lui faut absolument les forces d’un grand nombre de ses semblables afin de se procurer la nourriture qui est nécessaire pour lui et pour eux, et cette aide mutuelle assure ainsi la subsistance d’un nombre d’individus beaucoup plus considérable. Il en est de même pour la défense de la vie : chaque homme a besoin d’être soutenu par des individus de son espèce. En effet, Dieu le très haut, lorsqu’il organisa les animaux et leur distribua des forces, assigna à un grand nombre d’entre eux une part supérieure à celle de l’homme. Le cheval, par exemple, est beaucoup plus fort que l’homme ; il en est de même de l’âne et du taureau. Quant au lion et à l’éléphant, leur force surpasse prodigieusement celle de l’homme. Comme il est dans la nature des animaux d’être toujours en guerre les uns avec les autres, Dieu a fourni à chacun un membre destiné spécialement à repousser ses ennemis. Quant à l’homme, il lui a donné, au lieu de cela, l’intelligence et la main. La main, soumise à l’intelligence, est toujours prête à travailler aux arts, et les arts fournissent à l’homme les instruments qui remplacent, pour lui, les membres départis aux autres animaux pour leur défense. Ainsi les lances suppléent aux cornes, destinées à frapper ; les épées remplacent les griffes, qui servent à faire des blessures ; les boucliers tiennent lieu de peaux dures et épaisses, sans parler d’autres objets dont on peut voir l’énumération dans le traité de Galien sur l’usage des membres . Un homme isolé ne saurait résister à la force d’un seul animal, surtout de la classe des carnassiers, et il serait absolument incapable de le repousser. D’un autre côté, il n’a pas assez de moyens pour fabriquer les diverses armes offensives, tant elles sont nombreuses, et tant il faut d’art et d’ustensiles pour les confectionner Dans toutes ces circonstances, l’homme doit nécessairement recourir à l’aide de ses semblables, et tant que leur concours lui manque, il ne saurait se procurer la nourriture ni soutenir sa vie. Dieu l’a ainsi décidé, ayant imposé à l’homme la nécessité de manger afin de vivre. Les hommes ne sauraient non plus se défendre s’ils étaient dépourvus d’armes ; ils deviendraient la proie des bêtes féroces ; une mort prématurée mettrait un terme à leur existence, et l’espèce humaine serait anéantie. Tant qu’existera chez les hommes la disposition de s’entr’aider, la nourriture et les armes ne leur manqueront pas : c’est le moyen par lequel Dieu accomplit sa volonté en ce qui regarde la conservation et la durée de la race humaine. Les hommes sont donc obligés de vivre en société ; sans elle, ils ne pourraient pas assurer leur existence ni accomplir la volonté de Dieu, qui les a placés dans le monde pour le peupler et pour être ses lieutenants . Voilà ce qui constitue la civilisation, objet de la science qui nous occupe. Dans ce qui précède nous avons établi, pour ainsi dire, que la civilisation est réellement l’objet de la branche de science que nous allons traiter. Cela n’est cependant pas une obligation pour celui qui traite d’une branche des connaissances quelconque, attendu que, d’après les règles de la logique, celui qui traite d’une science n’est pas tenu d’établir que ce qu’il pose comme étant l’objet de cette science l’est en effet . La chose n’est cependant pas défendue, et elle entre dans la classe des actes purement facultatifs. Dieu est celui qui seconde les hommes par sa grâce. La réunion des hommes en société étant accomplie, ainsi que nous l’avons indiqué, et l’espèce humaine ayant peuplé le monde, un nouveau besoin se fait sentir, celui d’un contrôle puissant qui les protège les uns contre les autres ; car l’homme, en tant qu’animal, est porté par sa nature à l’hostilité et à la violence. Les armes dont il se sert pour repousser les attaques des animaux brutes ne suffisent pas à le défendre contre ses semblables, attendu qu’ils ont tous ces armes à leur disposition. Il faut donc absolument un autre moyen qui puisse empêcher ces agressions mutuelles. On ne saurait trouver ce modérateur parmi les autres espèces d’animaux, parce que ceux ci sont loin d’avoir autant de perceptions et d’inspirations que l’homme ; aussi faut il que le modérateur appartienne à l’espèce humaine et qu’il ait une main assez ferme, une puissance et une autorité assez fortes pour empêcher les uns d’attaquer les autres. Voilà ce qui constitue la souveraineté. On voit, d’après ces observations, que la souveraineté est une institution particulière à l’homme, conforme à sa nature, et dont il ne saurait se passer. On la retrouve, s’il faut en croire les philosophes, chez certaines espèces d’animaux tels que les abeilles et les sauterelles, parmi lesquelles on a reconnu l’existence d’une autorité supérieure, de l’obéissance et de l’attachement à un chef appartenant à leur espèce, mais qui se distingue par la forme et la grandeur du corps. Mais, chez les êtres qui diffèrent de l’homme, la chose existe par suite de leur organisation primitive et de la direction divine, et ne provient pas d’un effet de la réflexion ni par l’intention de se procurer une administration régulière. Dieu a donné à tous les êtres une nature spéciale, puis il les a dirigés. (Coran, sour. XX, vers. 52.) Les philosophes enchérissent sur cet argument, lorsqu’ils veulent établir, au moyen de preuves fournies uniquement par la raison, l’existence de la faculté prophétique, et démontrer qu’elle appartient à l’homme, comme inhérent à sa nature. Ils poussent cet argument jusqu’à sa dernière limite, en démontrant qu’il faut aux hommes une autorité capable de les contrôler, que cette autorité ne saurait exister qu’en vertu d’une loi émanant de Dieu, et conférée à un individu de l’espèce humaine favorisé spécialement de la direction divine, et que l’homme ainsi distingué a le droit d’exiger de tous les autres la soumission et la foi à sa parole, jusqu’à ce que l’autorité qu’il doit exercer parmi eux et sur eux ne trouve plus d’opposition. Cette conclusion n’est pas régulièrement déduite, ainsi qu’il est facile de le voir ; car, avant le prophétisme, l’existence de l’espèce humaine était déjà assurée. Elle se maintenait par l’influence d’une autorité supérieure, qui, tenant sa puissance d’elle même ou d’un parti qui la soutenait, avait les moyens de contraindre les hommes à lui obéir et à marcher dans la voie qu’elle leur avait tracée. Les hommes qui possèdent des livres révélés, et ceux qui suivent les enseignements des prophètes sont peu nombreux, en comparaison des païens. Ceux ci n’ont pas de révélation écrite ; ils forment la plus grande partie de la population du monde, et cependant ils ont eu leurs dynasties, ils ont laissé des monuments de leur puissance et, à plus forte raison, ont existé. Encore de nos jours ils possèdent des empires dans les régions reculées du nord et du midi ; leur état n’est donc pas celui des hommes laissés à eux mêmes et n’ayant aucun chef pour les contenir, état qui, du reste, ne saurait exister. On voit par là combien on a tort de vouloir prouver la nécessité de la faculté prophétique par des preuves fournies par la raison. Les fonctions d’un prophète se bornent à prescrire des lois, ainsi que les anciens (docteurs de l’islamisme) l’ont reconnu. Un concours efficace, une bonne direction ne se trouvent qu’auprès de Dieu.

Second discours préliminaire.[modifier]

Traitant de la partie habitée de la terre, des prin­cipales mers, des grands fleuves et des climats.

Forme de la terre. — L’Océan. — Le zodiaque. — La ligne équinoxiale. — Les climats. — La mer Romaine (la Méditerranée). — La mer de Venise (l’Adriatique). — La mer de Chine, appelée aussi mer de l’Inde et mer Abyssinienne. — La mer d’Es‑Souîs (la mer Rouge). — Le canal vert ou mer de Fars (golfe Persique). — La mer de Djordjan ou de Taberistan (la mer Caspienne). — Le Nil. — L’Euphrate. — Le Tigre. — Le Djeïhoun (Oxus).

Dans les livres des philosophes qui ont pris l’univers pour le sujet de leurs études, on lit que la terre a une forme sphérique, qu’elle est plongée dans l’Océan, sur lequel elle semble flotter comme un grain de raisin sur l’eau, et que la mer s’est retirée de quelques côtés de la terre, parce que Dieu voulait former des animaux qui devaient vivre sur le sol laissé à découvert, et y mettre comme population la race humaine, pour lui servir de lieutenant à l’égard des autres animaux. D’après cela, quelques personnes ont pensé, mais à tort, que l’eau était placée sous la terre. Le véritable dessous de la terre c’est le point central de sa sphère, vers lequel tout se dirige par suite de sa pesanteur. Les autres côtés de la terre, avec la mer qui les entoure, forment le dessus. Donc si l’on dit, en parlant d’une portion de la (terre), qu’elle est placée en dessous, cela veut dire que cette portion l’est ainsi par rapport à une autre (partie du monde) . La partie de la terre que l’eau a laissée à découvert occupe la moitié de la surface du globe. Cette partie, qui est d’une forme circulaire, est entourée de tous les côtés par l’élément humide, c’est à dire par une mer que l’on nomme l’Environnante. On la désigne aussi par le mot Leblaïa , dont le second l se prononce d’une manière emphatique. On l’appelle aussi Okîanos (Ωκεανός), qui est un mot étranger, ainsi que le précédent. Enfin on la nomme mer Verte, ou mer Noire. La terre, laissée à découvert pour servir d’habitation, renferme des lieux déserts, et la portion inhabitée est plus grande que celle où se trouvent des populations. Ces déserts sont plus nombreux au midi qu’au nord. La région habitée s’étend davantage vers le nord et offre la forme d’une surface convexe. Du côté du midi, elle touche à l’équateur, et du côté du nord à un cercle de la sphère, au delà duquel se trouvent les montagnes qui la séparent de l’élément humide et au milieu desquelles s’élève la barrière de Gog et Magog . Ces montagnes s’étendent obliquement vers l’orient ; de ce côté, ainsi que du côté de l’occident, elles ont pour limites l’élément humide et elles coupent deux segments le cercle qui entoure la terre habitable . La partie découverte de la terre occupe, dit on, à peu près la moitié du globe ; la partie habitée n’en occupe que le quart et se divise en sept climats. L’équateur s’étend de l’occident à l’orient et partage la terre en deux moitiés. Il traverse la partie la plus allongée de la terre et forme le plus grand des cercles qui entourent le globe, de même que le zodiaque et la ligne équinoxiale sont les plus grands cercles de la sphère céleste. Le zodiaque se partage en trois cent soixante degrés ; un degré de la surface terrestre a une longueur de vingt cinq parasanges ; la parasange se compose de douze mille coudées, formant trois milles, car le mille a quatre mille coudées de longueur ; la coudée se partage en vingt quatre doigts ; le doigt a pour mesure six grains d’orge alignés les uns à côté des autres, dos contre ventre. La ligne équinoxiale est dans le même plan que l’équateur ; entre elle et chacun des deux pôles il y a quatre vingt dix degrés. La partie habitée du monde s’étend depuis l’équateur jusqu’au soixante quatrième degré de latitude septentrionale. Au delà tout est désert et sans habitants, à cause de l’extrême froid et de la glace. La partie de la terre située au sud de l’équateur est aussi entièrement déserte  ; mais c’est par l’effet de la chaleur. Plus loin nous expliquerons toutes ces matières. Les auteurs qui ont décrit la partie habitée du monde, ses limites, ce qu’il renferme de villes, de centres de population, de montagnes, de fleuves, de déserts et de sables, Ptolémée, par exemple, dans son Traité de géographie, et, après lui (Idrîci), l’auteur du livre de Roger, ont partagé cet espace en sept portions, qu’ils nomment les sept climats. A chaque climat ils assignent des limites imaginaires qui s’étendent de l’est à l’ouest. Tous les climats ont la même largeur, mais ils diffèrent sous le rapport de la longueur : le premier est plus long que le second ; celui-ci est plus long que le troisième, et ainsi de suite. Le septième est le plus court de tous, en conséquence de la forme circulaire de cette portion du globe que les eaux ont laissée à découvert. Les géographes divisent chaque climat en dix parties, qui se suivent d’occident en orient, et qui forment chacune le sujet d’un chapitre dans lequel se trouvent exposés ce qui les distingue et le caractère des peuples qui les habitent. Les mêmes auteurs font mention d’une branche de l’océan Environnant, laquelle se trouve dans le quatrième climat et part du côté de l’occident ; on la connaît sous le nom de la mer Romaine (la Méditerranée). Elle commence par un détroit qui, entre Tanger et Tarifa, n’a qu’une largeur d’environ douze milles, et qui s’appelle Ez Zocac (le Passage étroit). De là elle s’étend vers l’orient et acquiert graduellement. une largeur de six cents milles. Elle se termine à l’extrémité orientale de la quatrième partie du quatrième climat, à onze mille cent soixante parasanges du lieu où elle commence . Là, sur ses bords, est le littoral de la Syrie ; au midi, elle baigne les côtes du Maghreb, à partir de Tanger ; ensuite elle longe successivement l’Ifrîkiya et le territoire de Barca (la Cyrénaïque), jusqu’à Alexandrie. Au nord, elle a pour limites les côtes de l’Empire byzantin, puis celles de Venise, puis le pays de Rome, ensuite les côtes de la France et celles de l’Espagne jusqu’à Tarifa, lieu situé sur le détroit, vis à vis de Tanger. Cette mer porte le nom de mer Romaine et de mer Syrienne ; elle renferme un grand nombre d’îles, dont les plus grandes, telles que la Crète, Chypre, la Sicile, Majorque, la Sardaigne et Dénia , sont habitées. Suivant les mêmes géographes, deux autres mers sortent de celle ci, en traversant chacune un détroit, et se dirigent vers le nord. Le premier détroit est auprès de Constantinople ; à l’endroit où il communique avec la mer (Méditerranée), on pourrait lancer une flèche d’un bord à l’autre. Après s’être avancé l’espace de trois journées de navigation (dans la mer de Marmara), ce détroit arrive à Constantinople ; ensuite il prend une largeur de quatre milles, se prolonge l’espace de soixante (sic) milles et reçoit le nom de canal de Constantinople. Sortant par une ouverture qui a six milles de largeur, cette mer forme la mer de Nîtoch , qui, à partir de cet endroit, s’étend vers l’orient, baigne la province d’Héraclée et s’arrête au pays des Khazars , à treize cents milles de son origine. Des deux côtés, sur les bords de cette mer, habitent des peuples grecs, des Turcs, des Bordjan (Bulgares) et des Russes. La seconde mer qui sort de la mer Romaine à travers un détroit s’appelle la mer de Venise. Elle commence à la hauteur du pays de la Grèce, en se dirigeant vers le nord. Arrivée à Sant Andjel (monte San Angelo), elle se détourne vers l’occident pour atteindre le territoire de Venise et se termine, près d’Ankaliya (le pays d’Aquilée), à onze cents milles de son point de départ. Sur ses deux rives habitent des Vénitiens, des Grecs et d’autres peuples. Cette mer porte le nom de canal de Venise. Selon les mêmes auteurs, une vaste mer (l’océan Indien) se détache de l’océan Environnant, du côté de l’orient, à treize degrés au nord de l’équateur, et s’incline un peu vers le sud, jusqu’à ce qu’elle atteigne le premier climat. Elle y pénètre en se dirigeant vers l’occident, jusqu’à la cinquième partie de ce climat ; elle baigne l’Abyssinie, le pays des Zendj (Zanguebar), et s’arrête à Bab el-Mandeb, localité de cette dernière contrée, et située à quatre mille cinq cents parasanges de l’endroit où cette mer commence. On la désigne par les noms de mer de Chine, mer de l’Inde, mer Abyssinienne. Sur ses bords, du côté du midi, sont les contrées des Zendj et des Berbera , dont Amro’lcaïs fait mention dans ses poésies . Il ne faut pas confondre ce dernier peuple avec les Berbers, race organisée en tribus, qui habite le Maghreb. Ensuite cette mer passe successivement auprès de la ville de Macdachou (Magadoxo), du pays de Sofala, de la contrée des Ouac Ouac et d’autres peuples, au delà desquels il n’existe que des déserts et de vastes solitudes. Sur cette mer, près de son origine, du côté du nord, est la Chine, puis l’Inde, puis le Sind, puis le littoral du Yémen, où se trouvent les Ahkaf , Zebîd et autres lieux ; ensuite vient le pays des Zendj, placé à l’extrémité de cette mer, puis la contrée des Bedja . Selon les mêmes écrivains, deux autres mers sortent de la mer Abyssinienne. L’une commence à l’extrémité de cet océan, près du Bab el Mandeb ; elle est d’abord fort étroite, puis elle va en s’élargissant, et se dirige vers le nord, avec une légère inclinaison vers l’ouest. Elle s’arrête à la ville de Colzom (Clysma ou Suez), située dans la cinquième partie du second climat, et se termine ainsi à quatorze cents milles de son lieu de départ. On la nomme la mer de Colzom et la mer d’Es Souis (Suez). De son extrémité jusqu’à la ville de Fostat (le Vieux Caire), en Égypte, on compte trois journées de marche. Sur ses bords, du côté de l’orient, se voient les côtes du Yémen, puis le Hidjaz, Djidda, Median, Aïla, et Faran, qui se trouve à son extrémité. Du côté de l’occident sont les rivages du Saïd (la Haute Égypte), Aïdab, Souaken, Zeilâ, puis le pays des Bedja, qui touche à l’endroit où cette mer commence. Son extrémité, près de Colzom, se trouve vis à vis d’El Arîch, située sur la mer Romaine. La distance qui sépare ces deux points est d’environ six journées de marche. Plusieurs souverains, avant et depuis l’islamisme, ont essayé de percer cet isthme, sans pouvoir y parvenir. La seconde mer qui se détache de la mer Abyssinienne porte le nom d’El-Khalîdj el Akhdar (le Canal vert ), et commence entre la contrée du Sind et les Ahkaf du Yémen. Elle se dirige vers le nord, en tournant un peu vers l’ouest, jusqu’à ce qu’elle se termine à Obolla, l’une des villes maritimes du canton de Basra, située dans la sixième partie du second climat. Là cette mer se trouve à quatre cent quarante parasanges de son point de départ. On lui donne le nom de mer de Fars (la Perse). Du côté de l’orient, elle parcourt le littoral du Sind, du Mekran, du Kerman, de Fars et d’Obolla, où elle s’arrête. Du côté de l’occident elle longe les côtes de Bahrein, du Yemama, d’Oman, d’Es Chiher et des Ahkaf, pays situé près du point où elle commence. La presqu’île des Arabes, située entre la mer de Fars et celle de Colzom, est comme une péninsule qui s’avance dans la mer. Elle est limitée, au midi, par la mer des Abyssins ; à l’occident, par celle de Colzom, et, à l’orient, par la mer de Fars. Elle confine à cette partie de l’Irac qui sépare Basra de la Syrie et qui s’étend l’espace de quinze cents milles. Là se trouvent les villes de Koufa, de Cadeciya, de Baghdad, d’Eiwan Kisra (Ctésiphon) et d’El Hîra. Au delà habitent les Turcs, les Khazars et autres peuples étrangers. La presqu’île Arabique renferme, du côté de l’occident, la contrée de Hidjaz ; du côté de l’orient, les provinces de Yemama, d’El Bahreïn et d’Oman ; du côté du midi, le pays du Yémen et les rivages baignés par la mer des Abyssins. Dans le nord de cette partie du monde habitable, c’est à dire, dans le pays de Deïlem, se trouve une mer tout à fait isolée des autres. On l’appelle la mer de Djordjan et la mer de Taberistan . Sa longueur est de mille milles, et sa largeur de six cents. Elle a, du côté de l’occident, les provinces d’Aderbeïdjan et de Deïlem ; à l’orient, la contrée dès Turcs et celle de Kharezm ; au midi, le Taberistan ; au nord, les pays des Khazars et des Alains. Voilà les plus remarquables des mers dont les géographes ont fait mention. Ils nous disent aussi que la partie habitable du monde est arrosée par un grand nombre de fleuves, dont les plus considérables sont : le Nil, l’Euphrate, le Tigre et le fleuve de Balkh, autrement nommé le Djeïhoun. Le Nil prend naissance dans une grande montagne, située à seize degrés au delà de l’équateur, et sous la méridienne qui traverse la quatrième partie du premier climat. Elle porte le nom de montagne d’El Comr, et l’on n’en connaît pas au monde de plus élevée. De cette montagne sortent de nombreuses sources, dont quelques unes vont décharger leurs eaux dans un lac situé de ce côté là, pendant que le reste se jette dans un autre. De ces deux bassins s’échappent plusieurs rivières qui se jettent toutes dans un seul lac situé auprès de l’équateur, à dix journées de marche de la montagne . De ce lac sortent deux fleuves, dont l’un coule directement vers le nord et traverse la Nubie et l’Égypte. Après avoir dépassé le Caire, il se divise en plusieurs branches ayant toutes la même grandeur, et dont chacune porte le nom de khalîdj (canal) ; elles se déchargent toutes dans la mer Romaine, du côté d’Alexandrie. Ce fleuve se nomme le Nil d’Égypte. Sur la rive orientale s’étend le Saïd ; à l’occident se trouvent les Oasis. L’autre fleuve se détourne vers l’ouest, et coule dans cette direction jusqu’à ce qu’il se jette dans la mer Environnante ; celui-ci est le Nil des noirs, et c’est sur ses deux rives que demeurent tous les peuples nègres. L’Euphrate prend sa source en Arménie, dans la sixième partie du cinquième climat. Il coule au sud à travers le territoire grec, et passe auprès de Malatiya, de Manbedj, de Siffîn, de Racca et de Koufa ; puis il atteint les marais (bat’ha) qui séparent Basra de Ouacit, et va se jeter dans la mer des Abyssins . Pendant son cours, il reçoit un grand nombre de rivières et donne naissance à quelques autres qui vont se décharger dans le Tigre. Le Tigre sort de plusieurs sources situées dans la province de Khalat, qui fait également partie de l’Arménie : Il coule vers le sud et passe auprès de Mosul, de l’Aderbeïdjan, de Baghdad et de Ouacit ; là il se partage en plusieurs branches, qui toutes s’écoulent dans le lac de Basra, d’où elles vont atteindre la mer de Fars. Ce fleuve est situé à l’orient de l’Euphrate. Dans son cours, il reçoit, de chaque côté, un grand nombre de fortes rivières. Entre l’Euphrate et le Tigre, vers la partie supérieure de ce dernier fleuve, est la presqu’île de Mosul , qui est séparée de la Syrie par les deux rives de l’Euphrate, et de l’Aderbeïdjan par les deux rives du Tigre. Quant au Djeïhoun (l’Oxus), il prend naissance près de Balkh, dans la huitième partie du troisième climat. Sorti d’un grand nombre de sources, il reçoit dans son cours plusieurs grandes rivières, et, se dirigeant du midi au nord, il traverse la province de Khoraçan, entre dans le Kharezm, situé dans la huitième partie du cinquième climat, et va se décharger dans le lac d’El Djordjaniya (l’Aral), sur lequel est située une ville du même nom . La longueur de ce bassin est d’un mois de marche ; sa largeur est d’autant. Il reçoit aussi les eaux de la rivière qui porte le nom de rivière de Ferghana et de Chach (le Sîhoun ou Iaxartes), et qui vient du pays des Turcs. Sur la rive occidentale du Djeïhoun, s’étendent le Khoraçan et le Kharezm ; à l’orient se trouvent les provinces de Bokhara, de Termid et de Samarcand. Au delà de ce pays sont la contrée des Turcs, celle de Ferghana, celle des Kharlodjiya et d’autres nations barbares. Tous ces renseignements sont fournis par Ptolémée dans son livre, et par le cherîf (Idrîci) dans l’ouvrage intitulé le Livre de Roger. Ces traités géographiques offrent des cartes qui représentent tout ce que le monde habitable renferme de montagnes, de mers et de rivières. Ils fournissent, sur ces matières, des notions trop nombreuses pour être reproduites ici ; car, en composant cet ouvrage, nous avons eu surtout en vue l’Occident (Maghreb), qui est le pays des Berbers, et les territoires de l’Orient habités par les Arabes. C’est Dieu qui donne du secours.

Supplément du second discours préliminaire.[modifier]

Pourquoi le quart septentrional de la terre a‑t‑il une population plus nombreuse que le quart méridional ?

Notions préliminaires. — L’équateur. — Mouvement du soleil dans l’écliptique. — ­La latitude d’un endroit. — Selon Averroès, la région équatoriale est habitée, ainsi que les contrées au delà.

Description du planisphère terrestre.[modifier]

Quelle est la portion habitée de la terre ? — Les sept climats et leurs dimensions. — On divise chaque climat en dix sections égales.

Le premier climat. — Le second climat. — Le troisième climat. — Le quatrième climat. — Le cinquième climat. — Le sixième climat. — Le septième climat.

Troisième discours préliminaire.[modifier]

Qui traite des climats soumis à une température moyenne ; de ceux qui s’écartent des limites où cette température domine, et de l’influence exercée par l’atmosphère sur le teint des hommes et sur leur état en général.

Caractère particulier de chaque climat. — Les habitants des pays du Nord et des pays du Sud. — Les Esclavons. — Les Nègres. — Les Zendj. — Sur la couleur noire de la race nègre.

Quatrième discours préliminaire.[modifier]

Qui traite de l’influence exercée par l’air sur le caractère des hommes.

Les Nègres. — Les habitants des pays maritimes. — Opinion de Masoudi touchant le caractère léger et étourdi des Nègres.

Cinquième discours préliminaire.[modifier]

Qui traite des influences diverses que l’abon­dance et la disette exercent sur la société humaine, et des impressions qu’elles laissent sur le physique et le moral de l’homme.

Les habitants des pays chauds et stériles sont mieux constitués physiquement et moralement que ceux des autres contrées. — Explication de ce fait. — Indication des effets produits par une nourriture trop abondante. — On peut s’habituer à vivre d’une faible quantité d’aliments. — La faim. — L’abstinence complète de toute nourriture. — Anecdotes à ce sujet. — Influence de la chair des animaux sur le corps et sur l’es­prit de ceux qui en font leur principale nourriture.

Sixième discours préliminaire.[modifier]

Concernant les hommes qui, par une disposition innée ou par l’exercice de pratiques religieuses, ont la faculté d’apercevoir les choses du monde invisible. Ce chapitre commence par des observations sur la nature de la révélation et des songes.

Il y a certains hommes auxquels Dieu communique des révélations. — Comment on les reconnaît. — Parole du Prophète au sujet de la révélation. — Signes qui caracté­risent les personnages inspirés. — Les miracles. — Comment ils se produisent. — L’annonce préalable (tahaddi) du miracle. — Nature des prodiges opérés par un homme qui est favorisé de Dieu sans être prophète. — Le Coran est le miracle le plus grand. — De la divination. — Une ordonnance parfaite règne entre tous les êtres du monde sensible. — L’âme et la faculté perceptive. — Les âmes qui sont capables de s’exalter jusqu’à la perception des choses du monde invisible. — Il y en a de di­verses classes. — La révélation. — Comment elle arrive. — Les effets qu’elle produit sur celui qui la reçoit. — La divination. — Les diverses catégories de devins. — Opi­nion de certains philosophes relativement à la faculté divinatoire. — Les songes et leurs divers genres. — Elles font une partie du prophétisme. — Comment l’âme se dégage du voile des sens au moyen du sommeil. — Charme employé pour se procurer des songes. — Les sachants. — Les aruspices. — Les augures. — Comment l’âme acquiert la disposition de recueillir des perceptions dans le monde invisible. — Les divers genres de divination. — Les devins. — Les augures. — Les insensés. — Les sachants. — Des paroles qui échappent à l’homme qui est sur le point de s’endormir ou de mourir. — Des exercices magiques. — Des djoguis. — Des soufis. — Des ins­pirés (mohaddeth). — Anecdotes d’Omar et d’Abou‑Bekr. — Les idiots. — Les astro­logues. — Les géomanciens et leur manière d’opérer. — Le calcul nommé Hiçab en­-nîm. — La zaïrdja d’Es‑Sibti. — Problèmes d’arithmétique assez curieux.