Lettres à Lucilius/Lettre 102

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachette2 (p. 359-365).
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LETTRE CII.

Sur l’immortalité de l’âme. Que l’illustration après la mort est un bien.

Comme on désoblige l’homme qu’on arrache aux visions d’un songe agréable, car on lui enlève un plaisir qui, tout illusoire, a pourtant l’effet de la réalité, ta lettre m’a fait le même tort : elle m’a tiré d’une douce méditation où je me laissais aller et qui, si je l’avais pu suivre, m’eût conduit plus avant. Je me complaisais dans le problème de l’immortalité des âmes ; et j’étais même, oui j’étais pour l’affirmative : j’entrais avec confiance dans l’opinion de tant de grands hommes, dont les doctrines si consolantes promettent plus qu’elles ne prouvent85. Je me livrais à leur espoir sublime ; déjà j’éprouvais un dégoût de moi-même et regardais en mépris les restes d’un corps brisé par l’âge, moi pour qui cette immensité du temps, cette possession de tous les siècles allait s’ouvrir, quand tout à coup je fus réveillé par la remise de ta lettre, et tout mon beau rêve fut perdu. J’y reviendrai quand je serai quitte avec toi : je veux le ressaisir à tout prix.

Tu dis au début de ta lettre que je n’ai pas entièrement développé ma thèse stoïcienne « que l’illustration qui s’obtient après la mort est un bien, qu’en effet je n’ai pas résolu l’objection qu’on nous oppose : « Jamais il n’y a de bien où il y a solution de continuité ; or ici cette solution a lieu. » — Ta difficulté, Lucilius, se rattache à la question, mais doit être vidée ailleurs : c’est pourquoi j’avais différé d’y répondre, comme à d’autres choses qui ont trait au même sujet. Car en certains cas, tu le sais, les sciences rationnelles rentrent dans la morale. J’ai donc traité, comme touchant directement aux mœurs, cette thèse-ci : « Si ce n’est pas chose folle et sans objet que d’étendre ses soins au delà du jour suprême ? Si les biens de l’homme périssent avec nous, et s’il n’y a plus rien pour qui n’est plus ? Si une chose qui, lorsqu’elle existera, ne sera pas sentie par nous, peut offrir, avant qu’elle existe, quelque fruit à recueillir ou à désirer ? » Tout ceci est de la morale : aussi l’ai-je placé en[1] son lieu. Quant à ce que disent contre cette opinion les dialecticiens, je devais le réserver et je l’ai fait. Maintenant que tu veux le tout ensemble, j’exposerai leurs arguments en bloc pour y répondre ensuite en détail.

À moins de quelques préliminaires, ma réfutation ne serait pas comprise. Et quels préliminaires veux-je présenter ? qu’il est des corps continus, tels que l’homme ; des corps composés, comme un vaisseau, une maison, enfin tout ce qui forme unité par l’assemblage de diverses parties ; des corps divisibles, aux membres séparés, tels qu’une armée, un peuple, un sénat : car les membres qui constituent ces corps sont réunis par droit ou par devoir, mais distincts et isolés par nature. Que faut-il encore que j’avance ? que, selon nous, il n’y a pas de bien où il y a solution de continuité ; vu qu’un même esprit devant contenir et régir un même bien, l’essence d’un bien unique est une. Si tu en désires la preuve, elle est par elle-même évidente ; mais je devais poser ce principe, puisqu’on nous attaque par nos propres armes.

« Vous avouez, nous dit-on, qu’il n’y a pas de bien où il y a solution de continuité. Or l’illustration, c’est l’opinion favorable des honnêtes gens. Comme en effet la bonne renommée ne vient pas d’une bouche unique, ni la mauvaise de la mésestime d’un seul, ainsi l’illustration n’est pas dans l’approbation d’un seul homme de bien. Il faut l’accord d’un grand nombre d’hommes marquants et considérables pour qu’elle ait lieu. Mais elle est le résultat du jugement de plusieurs, c’est-à-dire de personnes distinctes ; d’où il suit qu’elle n’est pas un bien.

« L’illustration, dit-on encore, est l’éloge donné aux bons par les bons ; l’éloge est un discours ; le discours, une voix qui exprime quelque idée : or la voix, même des gens de bien, n’est pas un bien. Car ce que fait l’honnête homme n’est pas toujours un bien : il applaudit, il siffle ; et ni cette action d’applaudir ni celle de siffler, quand on admirerait et louerait tout de lui, ne s’appellent biens, non plus que sa toux ou ses éternuements. Ce n’est donc pas un bien que l’illustration.

« Enfin dites-nous : ce bien appartient-il à qui donne l’éloge, où à qui le reçoit ? Si vous dites que c’est au premier, votre assertion est aussi ridicule que de prétendre que c’est un bien pour moi qu’un autre soit en bonne santé. Mais louer le mérite est une action honnête : ainsi le bien est à celui qui loue, puisque l’action vient de lui, et non à nous qui sommes loués ; or tel était le fait à éclaircir. »

Répondons sommairement à chaque point. D’abord, y a-t-il bien, quand il y a solution de continuité ? Cela fait encore doute, et les deux partis ont leurs arguments. Ensuite l’illustration n’a pas besoin d’une foule de suffrages ; l’opinion d’un seul homme de bien peut lui suffire ; car l’homme de bien est capable de porter jugement de tous ses pareils. « Quoi ! l’estime d’un seul donnera la bonne renommée, le blâme d’un seul l’infamie ? Et la gloire aussi je la comprends large, étendue au loin, car elle veut le concert d’un grand nombre. » La gloire, la renommée, différent de l’illustration, et pourquoi ? Qu’un seul homme vertueux pense bien de moi, c’est pour moi comme si tous les gens vertueux avaient de moi la même pensée, ce qui aurait lieu si tous me connaissaient. Leur jugement est pareil, identique ; or c’est toujours tenir la même voie que de ne pouvoir se partager. C’est donc comme si tous avaient le même sentiment, puisqu’en avoir un autre leur est impossible. Quant à la gloire, à la renommée, la voix d’un seul ne suffit pas. Si, au cas précité, un seul avis vaut celui de tous, parce que tous, interrogés, n’en auraient qu’un seul ; ici les jugements d’hommes dissemblables sont divers et les impressions variées : tout y est douteux, inconséquent, suspect. Comment croire qu’un seul sentiment puisse être embrassé par tous ? Le même homme n’a pas toujours le même sentiment. Le sage aime la vérité, qui n’a qu’un caractère et qu’une face ; c’est le faux qui entraîne l’assentiment des autres. Or le faux n’est jamais homogène : ce n’est que variations et dissidences86.

« La louange, dit-on, n’est autre chose qu’une voix ; or une voix n’est pas un bien. » Mais en disant que l’illustration est la louange donnée aux bons par les bons, nos adversaires rapportent cela non à la voix, mais à l’opinion. Car encore que l’homme de bien se taise, s’il juge quelqu’un digne de louange, il le loue assez. D’ailleurs il y a une différence entre la louange et le panégyrique : il faut, pour louer, que la voix se fasse entendre ; aussi ne dit-on pas la louange funèbre87, mais l’oraison funèbre, dont l’office consiste dans le discours. Dire que quelqu’un est digne de louange, c’est lui promettre non pas les paroles, mais le jugement favorable des hommes. Il y a donc aussi une louange muette, une approbation de cœur, une conscience qui applaudit à l’homme de bien. Répétons en outre que la louange se rapporte au sentiment, non aux paroles, lesquelles expriment la louange conçue et la portent à la connaissance de plusieurs. C’est me louer que me juger digne de l’être. Quand le tragique romain[2] s’écrie : « Il est beau d’être loué par l’homme que chacun loue88 ; » il veut dire l’homme digne de louange. Et quand un vieux poëte dit :

Oui, la louange est l’aliment des arts89,

il ne parle pas de cette louange bruyante qui les corrompt ; car rien ne perd l’éloquence et en général les arts faits pour l’oreille comme l’engouement populaire. La renommée veut, elle exige une voix ; l’illustration s’en passe : elle peut s’obtenir sans cela, se contenter de l’opinion ; elle est complète en dépit même du silence, en dépit des oppositions. En quoi l’illustration diffère-t-elle de la gloire ? En ce que la gloire est le suffrage de la foule ; l’illustration, le suffrage des gens de bien. « On demande à qui appartient ce bien qu’on nomme illustration, cette louange donnée aux bons par les bons ; est-ce à celui qui loue, ou à celui qui est loué ? » À tous les deux : à moi qui suis loué, parce que la nature m’a fait ami de tous, que je m’applaudis d’avoir bien fait, que je me réjouis d’avoir trouvé des cœurs qui comprennent mes vertus et qui m’en savent gré ; à mille autres aussi pour qui leur gratitude même est un bien, mais d’abord à moi, car il est dans ma nature morale d’être heureux du bonheur d’autrui, surtout du bonheur dont je suis la cause. La louange est le bien de ceux qui louent : car c’est la vertu qui l’enfante, et toute action vertueuse est un bien. Mais c’est une jouissance qui leur échappait, si je n’avais été vertueux. Ainsi c’est un bien de part et d’autre qu’une louange méritée, tout autant certes qu’un jugement bien rendu est un avantage pour le juge comme pour celui qui gagne sa cause. Doutes-tu que la justice ne soit le trésor et du magistrat qui l’a dans son cœur et du client à qui elle rend ce qui lui est dû ? Louer qui le mérite c’est justice : c’est donc un bien des deux côtés.

Voilà suffisamment répondre à ces docteurs en subtilités. Mais notre objet ne doit pas être de discuter des arguties, et de faire descendre la philosophie de sa hauteur majestueuse dans ces puérils défilés. Ne vaut-il pas bien mieux suivre franchement le droit chemin, que de se préparer soi-même un labyrinthe, pour avoir à le reparcourir à grand’peine ? Car toutes ces disputes ne sont autre chose que jeux d’adversaires qui veulent se tromper avec art. Dites-nous plutôt combien il est plus naturel d’étendre dans l’infini sa pensée. C’est une grande et noble chose que l’âme humaine : elle ne se laisse poser de limites que celles qui lui sont communes avec Dieu même. Elle n’accepte point une étroite patrie telle qu’Éphèse ou Alexandrie, ou toute autre ville, s’il en est, plus populeuse en habitants, plus ample en constructions ; sa patrie, c’est ce vaste circuit qui enceint l’univers et tout ce qui le domine, c’est toute cette voûte sous laquelle s’étendent les terres et les mers, sous laquelle l’air partage et réunit à la fois le domaine de l’homme et celui des puissances célestes, et où des milliers de dieux, chacun à son poste, poursuivent leurs tâches respectives. Et elle ne souffre pas qu’on lui circonscrive son âge, elle se dit : « Toutes les années m’appartiennent ; point de siècle fermé au génie, point de temps90 impénétrable à la pensée. Quand sera venu le jour solennel où ce corps, mélange de divin et d’humain, se dissoudra, je laisserai mon argile où je l’ai prise, et moi, je me réunirai aux dieux. Ici même je ne suis pas sans communiquer avec eux ; mais ma lourde et terrestre prison me retient. Ces jours mortels sont des temps d’arrêt, préludes d’une existence meilleure et plus durable. Comme le sein maternel qui nous garde neuf mois nous forme non pour lui, mais en apparence pour ce monde où nous sommes jetés assez forts déjà pour respirer l’air et résister à l’extérieur, ainsi le temps qui s’écoule de l’enfance à la vieillesse nous mûrit pour un second enfantement. Une autre origine, un monde nouveau nous attend. Jusque-là, nous ne pouvons souffrir du ciel qu’une vue lointaine.

« Sache donc envisager sans frémir cette heure qui juge la vie[3] ; elle n’est pas la dernière pour l’âme, si elle l’est pour le corps. Tous les objets qui gisent autour de toi, vois-les comme les meubles d’une hôtellerie : tu ne dois que passer. La nature nous fait sortir nus, comme nous sommes entrés. On n’emporte pas plus qu’on n’a apporté91. Que dis-je ? tu laisseras sur le seuil une grande part du bagage apporté pour cette vie. Tu dépouilleras cette peau, première enveloppe qui tapisse tes organes ; tu dépouilleras cette chair, ce sang qui la pénètre et court se distribuer par tous tes membres ; tu dépouilleras ces os et ces muscles qui maintiennent les parties molles et fluides du corps ; ce jour, que tu redoutes comme le dernier, te fait naître pour un jour sans fin92. Dépose ton fardeau : tu hésites ! n’as-tu pas déjà quitté de même le corps où tu étais caché, pour te produire à la lumière ? Tu résistes, tu te jettes en arrière : jadis aussi à grand effort ta mère t’expulsa de son sein. Tu gémis, tu pleures ; et ces pleurs mêmes annoncent l’avènement à la vie. On dut les excuser, quand tu arrivais novice et étranger à tout ; quand au sortir des entrailles maternelles, de ce tiède et bienfaisant abri, tu fus saisi par un air trop vif et offensé par le toucher d’une main rude ; quand, faible encore, au milieu d’un monde inconnu, tu éprouvais la stupeur d’une complète ignorance. Aujourd’hui, ce n’est pas pour toi chose nouvelle d’être séparé de ce dont tu faisais partie. Abandonne de bonne grâce des membres désormais inutiles, laisse là ce corps que tu fus si longtemps sans habiter. Il sera mis en pièces, écrasé, réduit en cendres : tu t’en affliges ? Cela se fait toujours. Elles périssent de même[4] les membranes qui enveloppent le nouveau-né. Pourquoi tant chérir ces débris, comme ta chose propre ? Ils n’ont fait que te couvrir. Voici venir le jour où tomberont tes voiles, où tu seras tiré de ta demeure, de ce ventre immonde et infect.

« D’ici même, dès aujourd’hui, fais effort et prends ton élan : attache-toi à tes amis, à tes parents comme à choses qui ne sont pas tiennes ; élève-toi d’ici à de plus hautes et plus sublimes méditations. Quelque jour la nature t’ouvrira ses mystères, la nuit présente se dissipera, et une lumière pure t’inondera de toutes parts. Représente-toi de quel éclat vont briller ces milliers d’astres confondant ensemble leurs rayons. Pas un nuage ne troublera cette sérénité ; toutes les plages du ciel se renverront une égale splendeur. La nuit ne succède au jour que dans notre infime atmosphère. Alors tu confesseras avoir vécu dans les ténèbres, quand ton être complet envisagera la complète lumière que d’ici, à travers l’étroite orbite de tes yeux, tu entrevois obscurément et que pourtant tu admires de si loin. Que te semblera-t-elle cette divine clarté, contemplée dans son foyer93 ? »

De telles pensées ne laissent séjourner dans l’âme aucun penchant sordide, bas ou cruel. « Il est des dieux, nous disent-elles, témoins de tout ce que fait l’homme : soyez purs devant eux, rendez-vous dignes de les approcher un jour, proposez-vous l’éternité. Si l’homme l’embrasse comme son idéal, ni les armées ne lui font peur, ni la trompette ne l’étonne, ni les menaces ne l’intimident. Comment craindrait-il ? pour lui la mort est une espérance. Celui même qui ne croit à l’âme et à sa durée qu’autant que la retiennent les liens du corps, d’où elle se dégagerait pour s’évaporer aussitôt, s’il travaille à se rendre utile même après son trépas, alors tout ravi qu’il soit à nos yeux, cependant

Et ses hautes vertus et l’éclat de sa race

Vivent dans la mémoire…[5]


Songe combien les bons exemples servent l’humanité, et reconnais que le souvenir des grands hommes ne profite pas moins que leur présence.



LETTRE CII.

85. Somnia sunt non docentis, sed optantis, dit Cicéron sur le même sujet. (Quæst. acad. , IV.)

86. « Si, comme la vérité, le mensonge n’avait qu’un visage, nous serions en meilleur terme ; mais le revers de la vérité a un champ indéfini : mille routes dévoyent du blanc, une y va. » (Montaigne, III, viii.) «Par combien d’erreurs, mille fois plus dangereuses que la vérité n’est utile, ne faut-il point passer pour arriver à elle ! Le faux est susceptible d’une infinité de combinaisons ; la vérité n’a qu’une manière d’être. » (Rousseau, Discours sur les sciences.) Voy. aussi Lettre cxx, vers la fin.

87. On lit pourtant dans Tite Live laudes funebres, VIII, xl. Est-ce de la patavinité ?

Mais de tous les plaisirs le plaisir le plus doux.
C’est de se voir loué de ceux que chacun loue.

(La Fontaine, Quatrain à M***.)

Tel était ce Grillon, chargé d’honneurs suprêmes,
Nommé brave autrefois par les braves eux-mêmes. (Henriade.)

89. La louange agréable est l’âme des beaux vers. (Boil. , Ép. ix.)

« À la douce rosée de la louange les vertus croissent comme les plantes à la rosée du ciel. » (Pindare, Ném. viii.)

« Mais l’homme de bien seul sait louer les gens de bien. » (Pind., Ném. II.)

C’est par l’étude que nous sommes
Contemporains de tous les hommes,
Et citoyens de tous les lieux. (Lamothe.)

91. « Car nous n’avons rien apporté en ce monde, et sans nul doute nous n’en pouvons rien emporter. » (Saint Paul à Timoth., vi, 7.

La voilà , cette heure suivie
Par l’aube de l’éternité,
Cette heure qui juge la vie
Et sonne l’immortalité !
Et tu pâlirais devant elle ?
Âme à l’espérance infidèle !
Tu démentirais tant de jours,
Tant de nuits passés à te dire :
a Je vis, je languis, je soupire. »
Ah ! mourons, pour vivre toujours.

(Lamartine, Harm., IV, I.)

Nous fûmes à la vie enfantés avec peine ;
Et cet heureux trépas, des faibles redouté,
N’est qu’un enfantement à l’immortalité.

(Id. , Mort de Socrate.)

93. Imité par Lucain, liv. IX :

   Illic postquam se lumine vero
Implevit, stellasque vagus miratus et astra
Fixa polis , vidit quanta sub nocte jaceret
Nostra dies.

Voir aussi Consol. à Marcia, xxvi. «Nous voyons maintenant par reflet, en énigme ; alors nous verrons face à face. Je connais maintenant en partie ; alors je connaîtrai et je serai connu.» (Saint Paul, I Corinth. , xiii.)

Fénelon, dans le tableau qu’il fait des Champs-Elysées, semble n’avoir que développé les idées de Sénèque : « Le jour n’y finit point, et la nuit, avec ses sombres voiles, y est inconnue ; une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes et les environne de ses rayons comme d’un vêtement. Cette lumière n’est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels, et qui n’est que ténèbres ; c’est plutôt une gloire céleste qu’une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais, que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal : elle n’éblouit jamais ; au contraire, elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l’âme je ne sais quelle sérénité : c’est d’elle seule que ces hommes bienheureux sont nourris ; elle sort d’eux et elle y entre ; elle les pénètre et s’incorpore en eux comme les aliments s’incorporent en nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent…Ils ne veulent plus rien ; ils ont tout sans rien avoir, et leur plénitude les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre… Tous les maux s’enfuient loin de ces lieux tranquilles et ne peuvent y avoir aucune entrée. » Et plus loin, même pensée qu’au c. xxv de la Consol. à Marcia : « Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs comme un torrent de la divinité même qui s’unit à eux ; ils ne font, tous ensemble, qu’une seule voix, une seule pensée, un seul cœur… Une même félicité fait comme un flux et reflux dans ces âmes unies. » (Télémaque, l. XIX.)

  1. Dans son grand Traité de morale qui est perdu.
  2. Nævius.
  3. Voir Lettre XXVI.
  4. Je lis avec Gruter: pereunt æque. Lemaire: sæpe.
  5. Énéide, IV, 3.