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Lettres à Lucilius/Lettre 101

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 356-359).
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LETTRE CI.

Sur la mort de Sénécio. Vanité des longs projets. Ignoble souhait de Mécène.

Chaque jour, chaque heure démontre à l’homme tout son néant79 : toujours quelque récente leçon lui rappelle sa fragilité qu’il oublie, et de l’éternité qu’il rêve rabat ses pensées vers la mort80. « Où tend ce début ? » vas-tu dire. Tu connaissais Cornelius Sénécio, ce chevalier romain si magnifique et si obligeant : parti d’assez bas il s’était élevé par lui-même, et n’avait plus qu’une pente aisée pour courir à tous les succès. Car les honneurs croissent plus facilement qu’ils ne commencent ; comme l’aspirant aux richesses, que la pauvreté retient dans sa sphère, a longtemps à lutter et à ramper pour en sortir. Sénécio visait même à l’opulence, où le conduisaient deux moyens des plus efficaces, la science d’acquérir et celle de conserver ; et l’une des deux seule l’eût fait assez riche. Cet homme donc, d’une sobriété extrême, non moins soigneux de sa santé que de son patrimoine, m’avait fait visite le matin selon sa coutume, avait passé le reste du jour jusqu’à nuit close, au chevet d’un ami malade d’une affection grave et désespérée ; il avait soupé gaiement, quand une indisposition subite le saisit : une angine, lui rétrécissant le gosier, comprima son souffle ; à peine alla-t-il, tout haletant, jusqu’au jour. Ainsi en très-peu d’heures, et venant de remplir toutes les fonctions d’un homme sain et plein de vie, Sénécio s’est éteint. Lui qui faisait travailler ses capitaux sur terre et sur mer qui, essayant, sans en négliger aucun, de tous les genres de profit, était même entré dans les fermes publiques, alors que tout succède à ses vœux, que des torrents d’or courent s’engloutir dans ses coffres, le voilà enlevé.

    Et puis va, Mélibée,
Plante, aligne tes ceps et greffe tes poiriers[1].

Qu’insensé est l’homme qui jette ses plans pour toute une vie ! Il n’est pas maître de demain. Oh ! quelles sont folles, ces longues espérances qu’il aime à bâtir81 ! « J’achèterai, je construirai, je ferai tel prêt, telle rentrée, je remplirai telles dignités ; puis enfin, las et plein de jours, je me recueillerai dans le repos. » Crois-moi, tout, même pour les heureux, n’est qu’incertitudes : nul n’a le droit de se rien promettre de l’avenir. Que dis-je ? ce que nous tenons glisse de nos mains ; et l’heure présente, qu’on croit bien saisir, le moindre incident nous la vole82. Le temps se déroule suivant des lois fixes, mais impénétrables ; or que gagné-je à ce que la nature sache de science certaine ce que moi je ne sais pas ? On projette des traversées lointaines, et, après maintes courses aux plages étrangères, un tardif retour dans la patrie ; on prendra l’épée, puis viendront les lentes récompenses des travaux militaires ; puis des gouvernements, des emplois qui mènent à d’autres emplois, et déjà la mort est à nos côtés, la mort à laquelle on ne pense que quand elle frappe autrui ; en vain elle multiplie à nos yeux ses instructives rigueurs[2], leur effet ne dure pas plus que la première surprise. Et quelle inconséquence ! On s’étonne de voir arriver un jour ce qui chaque jour peut arriver. Le terme de notre carrière est où l’inexorable nécessité des destins l’a fixé : mais nul de nous ne sait de combien il en est proche.

Aussi faut-il disposer notre âme comme si nous y touchions déjà : ne remettons rien au futur, réglons journellement nos comptes avec la vie. Car elle pèche surtout en ceci que, toujours inachevée, on l’ajourne d’un temps à un autre. Qui sut chaque jour mettre à sa vie la dernière main n’est point à court de temps. Or de ce manque de temps naissent l’anxiété et la soif d’avenir qui ronge l’âme. Rien de plus misérable que ce doute : les événements qui approchent, quelle issue auront-ils ? Combien me reste-t-il de vie, et quelle sorte de vie ? Voilà ce qui agite de terreurs sans fin l’âme qui ne se recueillit jamais. Quel moyen avons-nous d’échapper à ces tourmentes ? un seul : ne pas lancer notre existence en avant, mais la ramener sur elle-même. Si l’avenir tient en suspens tout mon être, c’est que je ne fais rien du présent. Si au contraire j’ai satisfait à tout ce que je me devais ; si mon âme affermie sait qu’entre une journée et un siècle la différence est nulle, elle regarde d’en haut tout ce qui peut survenir encore d’événements et de jours, et se rit fort dans sa pensée de la vicissitude des temps. Comment en effet ces chances variables et mobiles te bouleverseraient-elles, si tu demeures stable en face de l’instabilité ?

Hâte-toi donc de vivre, cher Lucilius, et compte chaque journée pour une vie entière. Celui qui s’est ainsi préparé, celui dont la vie s’est trouvée tous les jours complète, possède la sécurité. Vivre d’espérance, c’est voir le temps, à mesure qu’il arrive, échapper à notre croissante avidité, et nous laisser ce sentiment si amer, qui remplit d’amertume tous les autres, la peur de la mort. De là l’ignoble souhait de Mécène[3], qui ne refuse ni les mutilations, ni les difformités, ni enfin le pal sur la croix, pourvu qu’au milieu de tant de maux la vie lui soit conservée.

Qu’on me rende manchot, cul-de-jatte, impotent83 ;


Sur ce corps que le mal déforme
Qu’il s’élève une bosse énorme ;
Que dans ma bouche branle une dernière dent ;
Si je respire encor, c’est bien, je suis content.

Même en croix, sur le pal, laissez, laissez-moi vivre84.

Ce qui serait, si la chose arrivait, le comble des misères, il le souhaite, il demande, comme si c’était vivre, une prolongation de supplice. Je le jugerais déjà bien méprisable s’il n’arrêtait son vœu que devant la mise en croix ; mais que dit-il ? « Mutilez tous mes membres, pourvu qu’en un corps brisé et impotent il me reste le souffle, et que, défiguré, monstrueusement contrefait, j’obtienne encore quelque répit sur le bois même où l’on me clouerait, sur le pal où vous m’asseyeriez ! » Est-ce donc la peine de comprimer sa plaie, de pendre à une croix les bras étendus, afin de reculer ce qui, pour tout patient, est une grâce, le terme du supplice ? N’avoir de souffle que pour expirer sans cesse ? Que souhaiter à ce malheureux, sinon des dieux qui l’exaucent ? Que veut dire cette turpitude de poëte et de femmelette, ce pacte insensé de la peur ? Pourquoi mendier si bassement l’existence ? Penses-tu que Virgile ait jamais dit pour lui ce beau vers :

Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre[4] ?

Il invoque les derniers des maux ; les plus cruelles souffrances, la croix et le pal, il les désire ; et qu’y gagnera-t-il ? Eh ! certes de vivre un peu plus. Or quelle vie est-ce qu’une longue agonie ? Il se trouve un homme qui aime mieux sécher dans les tourments, et périr par lambeaux, et distiller sa vie goutte à goutte, que de l’exhaler d’un seul coup ! Il se trouve un homme qui, hissé sur l’infâme gibet, déjà infirme et défiguré, les épaules et la poitrine comprimées par une difformité hideuse, ayant déjà, même avant la croix, mille motifs de mourir, veut prolonger une existence qui prolongera tant de tortures ! Nie maintenant que la nécessité de mourir soit un grand bienfait de la nature ! Et bien des gens sont prêts pour des pactes encore plus infâmes, prêts même à trahir un ami pour quelques jours de vie de plus, à livrer de leur main leurs enfants à la prostitution, pour obtenir de voir cette lumière témoin de tous leurs crimes. Dépouillons-nous de la passion de vivre, et sachons qu’il n’importe à quel moment on souffre ce qu’il faut souffrir tôt ou tard. L’essentiel est une bonne et non une longue vie ; et parfois bien vivre consiste à ne pas vivre longtemps.


LETTRE CI.

79. « Heu ! Heu ! nos miseros ! Quam totus homuncio nil est ! » (Pétrône, xxxiv.) Et l’exclamation de Bossuet : «Ah ! que nous ne sommes rien ! »

Et par le tourbillon au néant emporté,
Abattu par le temps, rêve l’éternité. (Lamart. Méditat. I, iv.)

81. Voir Lettres xiii et xxiii. Horace, I, Ode iv : Vitae summa brevis spem nos vetat inchoare longam. Et ailleurs : Spem longam reseces.

Quittez le long espoir et les vastes pensées. (La Font.)

 Eh ! tient-on le présent dans sa main ?
Est-on sûr d’aujourd’hui pour rêver à demain ?

(Sophocle, Trachiniennes.)

83. La Fontaine n’ayant fait qu’imiter ce passage de Mécène, on ne pouvait conserver ici qu’une partie du premier vers. Voy. la Mort et le bûcheron.

84. En quelque état qu’on soit, il n’est rien tel que d’être.

(Gresset, Sydnei.)

  1. Virg., Églog., I.
  2. Voy. De la tranquillité de l'âme, XI.
  3. Voy, sur Mécène, de la Providence, III, . Lettres XCII, CXIV.
  4. Énéide, XII, 646. Trad. par Racine (Phèdre).