Lettres à Lucilius/Lettre 86

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Traduction par J. Baillard.
Hachette (2pp. 254-258).
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LETTRE LXXXVI.

Maison de campagne et bains de Scipion l’Africain. Bains modernes. Plantation des oliviers.

Je t’écris de la villa même de Scipion l’Africain où je me repose, non sans avoir religieusement salué ses mânes et l’autel que je présume être le sépulcre du grand homme. Pour son âme, elle est remontée au ciel sa patrie ; et je me le persuade, non parce qu’il a conduit de grandes armées, honneur qu’il partage avec ce fou de Cambyse qui réussit par sa folie même, mais à cause de sa rare modération et de son patriotisme plus admirable lorsqu’il s’exile que lorsqu’il défend son pays. Ou Scipion devait être perdu pour Rome, ou Rome pour la liberté. « Je ne veux, se dit-il, blesser en rien nos lois ni nos institutions : que le droit reste égal pour tous ; jouis sans moi, ô ma patrie ! du bienfait que tu tiens de moi : j’ai été le sauveur et je serai la preuve de ton indépendance. Je pars, si tu me crois devenu plus grand qu’il ne te convient. »

Comment n’admirerais-je pas cette magnanimité qui embrasse un exil volontaire pour soulager Rome d’un nom qui l’offusque ? Les choses en étaient venues au point que la liberté allait faire outrage à Scipion, ou Scipion à la liberté. Sacrilège des deux parts : donc il céda la place aux lois et prit Liternum pour retraite, laissant à son pays la honte de son exil, comme avait fait Annibal.

J’ai vu cette villa toute en pierre de taille, cette muraille qui ceint la forêt, ces tours de défense élevées sur les deux flancs de l’édifice, cette citerne masquée de constructions et de verdure et qui suffirait aux besoins d’une armée, ce bain tout étroit, et ténébreux selon l’usage antique : nos pères n’imaginaient pas qu’il fît chaud dans une pièce, à moins qu’il n’y fît pas clair. De quelle douce émotion je fus saisi en comparant les habitudes de Scipion aux nôtres ! Voilà l’humble recoin où la terreur de Carthage, où celui à qui Rome doit de n’avoir été qu’une fois prise, baignait ses membres fatigués de rustiques travaux : car tels étaient ses exercices, et, comme faisaient nos aïeux, il domptait le sol de ses propres mains. Il habita sous ce toit grossier, ce vil pavé portait le héros. Qui consentirait de nos jours à se baigner si mesquinement ? On s’estime pauvre et misérablement logé, si les murs de nos bains ne resplendissent d’astragales dont l’ampleur égale la richesse ; si les marbres numides, pour trancher de couleurs, ne s’incrustent dans ceux d’Alexandrie ; si des festons de mosaïque, prodiges de travail et rivaux de la peinture, ne serpentent tout autour ; si le verre ne lambrisse les plafonds ; si la pierre de Thasos, jadis la rare curiosité de quelque temple, ne revêt ces piscines où nous plongeons nos corps desséchés par d’excessives transpirations, et si des bouches d’argent n’y vomissent l’onde à grands flots. Et je ne parle encore que de bains plébéiens : si je décrivais ceux de nos affranchis ! Que de statues, que de colonnes qui ne soutiennent rien, qu’ils dressent là comme décor, par besoin de dépense ! Quelles masses d’eaux tombant en cascades avec fracas ! Nous voilà blasés à tel point que nos pieds ne veulent plus fouler que des pierres précieuses. Il y a dans ce bain de Scipion de faibles jours, fentes plutôt que fenêtres, pratiqués dans la pierre du mur pour recevoir la clarté sans nuire aux fortifications. Aujourd’hui on appelle nid de cloportes un bain qui n’est point disposé de telle façon que de vastes fenêtres y admettent le soleil à toute heure du jour, que l’on puisse tout ensemble et se laver et se brunir la peau, et que de sa baignoire on découvre au loin la campagne et les mers. Aussi des édifices qui attiraient le concours et l’admiration de tous le jour de leur dédicace, sont rejetés au rang des antiquités à mesure que le luxe trouve par de nouveaux moyens à s’éclipser lui-même. Jadis les bains publics étaient rares, et nul embellissement ne les ornait : à quoi bon orner ce qui coûtait d’entrée le quart d’un as, ce que l’on créait pour l’utilité, non pour l’agrément ? L’eau ne montait point du fond des bassins et ne se renouvelait pas sans cesse comme le courant d’une source thermale : on n’attachait pas tant de prix au degré de transparence d’une eau où le corps allait déposer ses souillures. Mais, ô dieux ! quel plaisir n’est-ce pas d’entrer dans ces bains obscurs, revêtus d’un crépi grossier, quand vous savez qu’un édile comme Caton, ou Fabius Maximus, ou l’un des Cornélius Scipions y mettaient la main pour en régler la chaleur ! Car c’était aussi pour ces grands hommes une des fonctions de l’édilité de visiter les lieux qui s’ouvraient pour le peuple, d’y faire régner la propreté, une convenable et saine température, non point celle dont on s’est naguère avisé, température d’incendie, au point qu’un esclave convaincu d’un crime devrait n’être que baigné tout vif. Je ne vois plus en quoi diffère un bain chaud d’un bain d’eau bouillante. Combien aujourd’hui certaines gens ne taxent-ils pas Scipion de rusticité ! Ne devait-il point faire entrer le jour dans son étuve par de larges spéculaires, et rôtir en plein soleil, en attendant d’être cuit dans son bain ? L’infortuné mortel ! Il ne sut pas jouir. Son eau n’était pas filtrée, mais bien souvent trouble et, s’il avait plu un peu fort, presque bourbeuse. Or il ne s’inquiétait guère de la trouver telle : il y venait laver sa sueur et non ses parfums. Ici, dis-moi ; n’entends-tu pas d’avance ces exclamations : « Je n’envie guère ce Scipion : oui, c’était vivre en exilé que se baigner de la sorte. » Et même, le sais-tu, il ne se baignait pas tous les jours. Car, au dire de ceux qui nous ont décrit les usages de la vieille Rome, on se lavait chaque jour les bras et les jambes, à cause des souillures contractées par le travail ; mais l’ablution du corps entier n’avait lieu qu’aux jours de marché. Sur quoi l’on va me dire : « Ils étaient donc bien sales ! Quelle odeur ils devaient avoir ! » Ils sentaient la guerre, le travail, l’homme enfin. Depuis que les bains sont devenus si nets, les corps sont plus souillés que jamais. Si Horace veut peindre un infâme trop connu par ses raffinements sensuels, que dit-il ?

Rufillus sent le musc.

Rufillus vivrait aujourd’hui qu’il semblerait sentir le bouc, qu’il serait comme ce Gorgonius que le même Horace lui oppose. Prendre des parfums n’est plus rien, si on ne les renouvelle deux, trois fois le jour, de peur que tout s’évapore. Et ces gens font gloire de leurs odeurs, comme si elles venaient d’eux ! Si tu trouves ceci trop austère, accuses-en l’influence du lieu. Là j’ai appris d’Ægialus, chef d’exploitation très-intelligent et possesseur actuel de ce domaine, que même les vieux arbres peuvent se transplanter. Chose essentielle à savoir pour nous autres vieillards qui ne mettons pas en terre un olivier qui ne soit pour un autre. Ægialus en a transplanté devant moi en automne un de trois ou quatre ans dont les fruits ne l’avaient point satisfait. Toi aussi tu pourras t’abriter sous cet arbre lent à venir

Qui, né pour un autre âge,
À nos futurs neveux réserve son ombrage.

comme dit notre Virgile, moins soigneux de l’exacte vérité que de la grâce parfaite des détails ; il a voulu non pas instruire l’homme des champs, mais charmer ses lecteurs. En effet, sans parler de mainte autre erreur, il a fallu qu’aujourd’hui je le prisse en défaut sur le point que voici

Sème au printemps la fève ; au printemps les sainfoins
Et le millet doré redemandent tes soins.

N’y a-t-il qu’une époque pour semer ces trois choses, et chacune doit-elle se semer au printemps ? Tu vas en juger. Je t’écris au moment où juin décline déjà vers juillet : eh bien ! je viens de voir, le même jour, semer le millet et récolter la fève.

Revenons à l’olivier, que j’ai vu aussi transplanter de deux manières. Figure-toi des arbres de belle grandeur, tous leurs rameaux coupés à un pied du tronc : ils ont leur tige, on a retranché, sans toucher à la souche principale où elles tiennent, le chevelu des racines : cette souche frottée de fumier est plongée dans la fosse ; puis non content d’y amonceler la terre, on la presse en piétinant. Rien, à ce que dit Ægialus, n’est plus efficace que cette pression : elle ferme passage au froid et au vent, rend l’arbre moins mobile et permet aux racines nouvelles de s’étendre et de mordre le sol : elles sont si tendres et si faiblement adhérentes que la moindre agitation les arracherait infailliblement. De plus, avant d’enfouir l’arbre, il ratisse légèrement l’écorce ; car il prétend qu’il repousse des racines de toute la partie mise à nu. Le tronc ne doit pas s’élever de terre au delà de trois ou quatre pieds, vu qu’en très-peu de temps il se garnira de branches depuis le bas et ne restera pas en grande partie, comme les vieux oliviers, aride et rabougri.

Voici quel fut son second mode de transplantation : de fortes branches, dont l’écorce non durcie encore ressemble à celle des jeunes arbres, se plantaient comme des troncs. Leur croissance est un peu plus lente ; mais, comme s’ils partaient d’une tige mère, ils n’ont rien qui choque le toucher ni la vue. J’ai vu encore un vieux cep de vigne qu’on détache du tronc pour le transplanter : il faut ramasser en faisceau, s’il se peut, jusqu’aux moindres poils des racines, puis coucher le plant bien au long, pour que le cep même en jette de nouvelles. Et j’en ai vu de plantés en février, et même à la fin de mars, qui déjà tiennent embrassé l’ormeau de leur voisin. Au surplus tous ces arbres que j’appelle à haute tige veulent, suivant Ægialus, être arrosés d’eau de citerne : si ce moyen est bon, nous avons la pluie à commandement. Je ne veux pas t’en apprendre plus, de crainte de te mettre en état, comme Ægialus l’a fait avec moi, de disputer contre ton maître.