Monseigneur Henry Verjus/Texte entier

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MONSEIGNEUR
HENRY VERJUS
DU MÊME AUTEUR

I
Avant Malherbe. Études littéraires sur les poètes du quinzième et du seizième siècle. In-18 
 2 francs.
Études littéraires sur le dix-neuvième siècle, avec une introduction de Léon Gautier, membre de l’Institut, 4e édition. In-8  
 4 francs.
Par monts et par vaux. 3e édition. In-18. 
 3 francs.
Portraits Limousins, par l’abbé C. Artiges, avec une préface du P.Vaudon. In-18 
 3 fr. 50
Pluie et Soleil. Poésies. In-18 
 3 fr. 50
II
L’Évangile du Sacré-Cœur. Les Mystères d’amour du Cœur de Jésus. In-18 
 Epuisé.
Pour les Jeunes gens. Entretiens et discours. Un vol. in-18 
 Epuisé.
Pour les Jeunes gens. Nouveaux Entretiens et discours. In-18 
 3 fr. 50
La Douleur et la Mort. Entretiens et discours. Un vol. in-18 
 3 fr. 50
Entretiens eucharistiques et Discours de premières Messes. In-18 
 3 francs.
EN PRÉPARATION

Nouvelles Études littéraires sur le dix-neuvième siècle.

Église et Patrie. Entretiens et discours.


Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899 page 000.jpg
MGR HENRY-STANISLAS VERJUS,
26 Mai 1860 _ 13 Novembre 1892.

MONSEIGNEUR
HENRY VERJUS
ÉVÊQUE TITULAIRE DE LIMYRE
DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIONNAIRES DU SACRÉ-CŒUR
PREMIER APÔTRE DE LA NOUVELLE-GUINÉE

SA VIE
PAR
LE PÈRE JEAN VAUDON
DE LA MÊME SOCIÉTÉ
PARIS
VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR
82, RUE BONAPARTE, 82
1899
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays
y compris la Suède et la Norvège

DÉCLARATION DE L’AUTEUR

Si, dans le courant de cet ouvrage, nous donnons quelquefois à Mgr Verjus ou à tout autre personnage le nom de vénérable, de saint ou de martyr, nous n’entendons en aucune manière prévenir le jugement du Souverain Pontife, auquel nous soumettons humblement notre personne et nos écrits.


IMPRIMI POTEST.
J. CHEVALIER, sup. g. m. s.-c.
Exolduni, die 25e martii 1899.
À
MONSEIGNEUR LOUIS-ANDRÉ NAVARRE
ARCHEVÊQUE DE CYR
VICAIRE APOSTOLIQUE DE LA NOUVELLE-GUINÉE
ET
À SES COMPAGNONS D’APOSTOLAT

À
LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE-LIGUORI
SUPÉRIEURE DES FILLES DE NOTRE-DAME DU SACRÉ-CŒUR
ET
À SES SŒURS MISSIONNAIRES
ce livre est humblement dédié
J. V.
Miss. du S.-C.

LETTRE
DE
SA GRANDEUR MGR L’ARCHEVÊQUE DE BOURGES
À L’AUTEUR


Mon cher et vénéré Père,

Pendant que vous prêchiez la Station du carême à ma cathédrale, je vous lisais. Je lisais en épreuve la Vie de Mgr Verjus qui va s’ajouter demain à la liste de vos belles publications. Ce nouveau livre est à tous égards digne de ses aînés. Il est de ceux qui émeuvent et captivent.

Aussi cette œuvre est-elle autre chose qu’un éloge compassé et monotone de la vie du saint Missionnaire.

C’est cette vie, rendue présente et agissante par une sorte d’évocation ; cette vie, surprise dans des notes et des correspondances qui nous livrent, jour par jour, ce qui en fit le secret ; ses pensées, ses sentiments, ses joies, ses aspirations, ses espoirs, ses enthousiasmes, ses élans de piété, et aussi — car les natures d’élite n’ont point le privilège d’y échapper — ses peines d’esprit et de cœur, ses craintes, ses luttes, ses abattements, ses souffrances ; cette vie, enfin, replacée par une merveilleuse reconstruction de scènes, naïves ou touchantes, gracieuses ou austères, familières ou poignantes, sur les théâtres divers où elle s’est formée, développée, dévouée et finalement sacrifiée.

C’est en connaisseur d’âmes que vous avez retracé ces états d’âme, et, sans parler du lettré qui se décèle partout, c’est en véritable artiste que vous avez su mettre en jeu, pour peindre les lieux et les choses, cette admirable gamme de couleurs, dont les reflets délicatement nuancés, se jouent dans la trame de votre récit. Plus d’un lecteur ajoutera que vous avez fait aussi œuvre de savant et vous saura gré de la très inédite et large contribution que votre livre apporte à l’étude d’une vaste contrée, à peine mentionnée jusqu’ici sur les cartes du monde.

Mais le pieux souci d’éclairer d’une vive et belle lumière tout ce qui par quelque côté touche à l’histoire du vénérable apôtre ne vous a point fait perdre de vue ce qui fut la passion ardente, et peut-être unique de son âme, je veux dire la soif de l’immolation et du sacrifice. Passion innée et jamais assouvie ! Nous la voyons percer dans les naïves confidences du jeune âge, grandir ensuite à chaque nouvelle étape de la vie religieuse ou sacerdotale et atteindre rapidement, vers les dernières années, les proportions de l’héroïsme.

Vous avez pris soin, au cours de votre récit, de la mettre en un saisissant relief et c’est là proprement ce qui constitue la pensée dominante et comme l’âme de votre livre, j’allais dire de votre poème, depuis les premières lignes jusqu’à cette dernière page, véritable chant de triomphe à la gloire du martyr.

Votre livre aurait fait œuvre féconde s’il parvenait à ranimer au sein de notre société contemporaine, volontiers oublieuse de tout ce qui crucifie la nature, cette flamme généreuse de l’esprit de sacrifice qu’il réfléchit si bien.

Les âmes religieuses viendront s’y chercher, et beaucoup d’autres s’y trouveront aussi, car, je n’en doute pas, votre ouvrage dépassera le cercle de lecteurs choisis auxquels vous le destinez modestement…

Recevez, je vous prie, mon cher et vénéré Père, l’expression de mes sentiments les plus affectueux et les plus dévoués en Notre-Seigneur.

† PIERRE,
Archevêque de Bourges.
Bourges, le 30 mars 1899,
en la solennité du Jeudi-Saint
.

IMPRIMATUR
Parisiis, die 19 Aprilis 1899.
† FRANCISCUS, CARD. RICHARD,
Arch. Parisiensis.

Préface

I

« J’ai toujours beaucoup aimé les Vies de Saints, disait Mgr Dupanloup. Ce sont mes lectures de prédilection. Après la sainte Écriture, rien ne m’attire, rien ne me repose et ne me charme davantage. »

Dans le vrai, connaissez-vous rien qui soit plus utile aux âmes ? Il n’est pas un état de la vie chrétienne pour lequel on ne puisse y trouver consolation, encouragement, lumière. Sainte Thérèse les conseillait à toutes les âmes pieuses et très particulièrement aux âmes fatiguées[1].

Autrefois, tous les soirs, à la tranquille lumière de la lampe familiale, après la lecture du Livre de Raison, l’aïeule, d’une voix émue, lisait dans la Vie des Saints le récit du jour. Un moment le vieillard consolé entrevoyait une jeunesse immortelle ; le lendemain, plus vaillamment, l’homme mûr portait le poids du jour ; l’adolescent trouvait moins pénible et il trouvait glorieuse la lutte contre ses passions naissantes ; l’enfant lui-même apprenait à mieux connaître et à mieux aimer le Dieu dont le poète avait dit par la bouche d’un enfant comme lui :

Aux petits des oiseaux il donne la pâture,
Et sa bonté s’étend sur toute la nature[2].

Ces douces et fortifiantes lectures en valaient d’autres, hélas ! aujourd’hui plus communes, dont le moindre défaut est d’amollir les cœurs et d’énerver les courages. Tel roman dont les premières pages vous ont troublé délicieusement, vous laisse en proie à l’ennui des devoirs domestiques et à l’amer dégoût des vertus nécessaires. N’appuyons pas. Avouons plutôt qu’il serait injuste de nous plaindre. Au dix-neuvième siècle comme au dix-septième, nous aimons les saints. Et même, les âmes généreuses ne manquent point, qui se sont éprises de passion pour ces admirables natures, les plus tendres et les plus vaillantes que l’humanité ait produites. C’est une des raisons, entre bien d’autres, pour le dire en passant, qui nous font croire à notre pays. Assurément, la pratique féconde des vertus privées et des vertus sociales dont les saints nous ont donné de si beaux exemples, contribuera plus aux reconstructions de l’avenir que la politique desséchante et stérilisante.

A l’heure qu’il est, on n’étudie pas seulement l’histoire profane. On ne se contente même pas de rééditer les Pères de l’Église, les Conciles, les Docteurs, les théologiens, les auteurs ascétiques. A côté des savants qui déchiffrent les manuscrits, les inscriptions, les chartes, les médailles, il y a l’élite ardente de ceux qu’a séduits la radieuse beauté des saints.

Les « anciens » nous ont raconté avec quel enthousiasme fut saluée l’apparition d’un livre exquis entre tous : Sainte Élisabeth de Hongrie, la « chère sainte ». Ce fut dans le ciel de l’hagiographie comme une clarté d’aube nouvelle, un nouveau printemps, je ne sais quoi que l’on ne connaissait pas encore ; oserai-je dire, quelque chose de nuptial tout à la fois et de virginal ?

Depuis lors, et certainement sous l’influence bénie de ces premiers rayons, que de fleurs charmantes sont écloses, que de fruits savoureux ont mûri : sainte Chantal, sainte Monique, sainte Paule, saint Paulin, saint Jean, saint Dominique, saint François d’Assise, saint Bernard, saint Bernardin de Sienne..., le P. de Ravignan et le P. Lacordaire, Mgr Dupanloup et le cardinal Pie, Augustin Cochin et Montalembert ! Demain ce sera Louis Veuillot. Les belles monographies abondent ; la science hagiographique a été renouvelée.

Le temps n’est plus où le lecteur s’accommodait de renseignements de seconde ou même de troisième main ; il veut boire aux sources vives. La légende l’intéresse toujours, mais seulement à titre de légende : il demande qu’on la démêle de l’histoire. Nous vous faisons grâce des généralités vagues ; mais donnez-nous des détails, des particularités, des faits et encore des faits. Prenez garde néanmoins d’étouffer le personnage sous l’amas d’événements collatéraux : — j’entends dire que c’est le défaut de l’hagiographie allemande. Choisissez vos matériaux ; ordonnez-les, et racontez : c’est ici le lieu de déployer toutes vos qualités de style et d’âme. Surtout, ne retardez pas votre récit par de fastidieuses réflexions. « Il faut un peu, disait Fénelon, laisser remarquer les choses à l’auditeur. »

Ce qui, jusqu’à ces derniers temps, a manqué aux familles chrétiennes, c’est une « collection » de Vies de Saints. Il y avait bien l’anglais Butler, librement traduit par Godescard , et l’espagnol Ribadeneira[3] . Leur œuvre est correcte sans doute, parfois même agréable, mais trop souvent vulgaire, et mesquine presque toujours. La candeur et la naïveté des anciens jours ont disparu ; les fières réponses des premiers moines se sont adoucies. On a poli les aspérités, fait sécher la goutte de rosée, arraché du champ le liseron et le bleuet. Ces compilations ressemblent à une forêt que l’hiver a dépouillée de son feuillage. « Les arbres sont bien à leur place, a-t-on dit justement[4], mais la verdure frémissante, le rayon qui se joue à travers les rameaux en fleurs, la vie qui s’y meut, ont fui avec le charme et le mystère. »

Cependant, le P. Giry ne doit pas être confondu dans la foule des abréviateurs. Quoique panégyriste, au fond, plutôt qu’historien, le pieux Minime n’est pas dépourvu de tout mérite.

Reste l’immense collection des Acta Sanctorum. Évidemment, il ne viendra à la pensée de personne que l’œuvre bollandienne, si admirable qu’elle soit, puisse jamais devenir un livre de lecture courante.

Mais, ne pourrait-on pas utiliser ses richesses incomparables ? Croyez-vous qu’il soit impossible de faire passer dans un ouvrage, relativement court, la substance et la fleur de ces vastes in-folio ? On garderait sur tous les points l’exactitude la plus sévère ; on mettrait à profit les meilleurs travaux de la critique moderne, et de charmants récits s’épanouiraient à toutes les pages, dans la trame d’un style simple, noble et pur. L’œuvre demanderait, il est vrai, d’effrayantes recherches, de longs et persévérants efforts, des soins infinis, une âme d’artiste, un cœur d’apôtre...

Hâtons-nous de le dire, l’œuvre est en train de se faire dans la belle collection de la maison Lecoffre : « les Saints », que dirige, avec tant de compétence, M. Henri Joly, un lettré.

II

Mgr Dupanloup, dans sa lettre célèbre sur « la manière d’écrire la Vie des Saints », disait :

« Avant tout et par-dessus tout, l’amour du saint ; puis une étude approfondie de son âme et de sa vie, dans les sources, dans les documents contemporains : pour cela, le temps et le labeur nécessaires ; puis la peinture de cette âme, de ses luttes, de ce que furent en elle la nature et la grâce ; tout cela tracé avec simplicité, vérité, noblesse, pénétration profonde et vivants détails, de telle sorte que le saint et son temps soient fidèlement représentés... »

« Vivants détails », disait l’illustre évêque. Il y revenait et il insistait :

« Des détails, des particularités, et surtout des paroles, parce que ce sont les paroles qui expriment les âmes : laissez souvent parler le saint lui-même ; sans quoi tout ce qui est personnel et vivant disparaît, et alors tous les saints se ressemblent. » En voilà bien long pour arriver à dire que nous avons écrit la vie de Mgr Verjus avec amour.

Nous l’avons écrite longuement, trop peut-être pour les gens du monde ; et, cependant, d’être lu par eux ce nous serait une joie, sinon une récompense : ils apprendraient dans ce livre à quel prix s’achètent les âmes.

Plus d’une fois, en composant cet ouvrage, nous avons songé à tant de chers jeunes gens de nos collèges et séminaires qui ont au cœur la flamme. Ils interrogent tous les points de l’espace. Ils appellent une cause sainte. Ils la cherchent. Pour elle, ils sont prêts à combattre, à souffrir, à mourir.

La lecture de ces pages orientera peut-être leurs belles ardeurs.

A dire vrai, nous avions en vue, surtout et tout d’abord, ceux de la maison : enfants des écoles apostoliques, frères coadjuteurs, novices, scolastiques, professeurs, missionnaires.

Voilà pourquoi nous n’avons reculé, ni devant les détails, ni devant les paroles. Que de citations nous avons faites ! Au détriment de l’art, assurément ; car nous n’avons pas su les encadrer toujours et moins encore les enchâsser ; c’est à peine si nous pouvons dire avec le vieux Montaigne : « Je n’y ai fourni du mien que le filet à les lier » ; mais en un sujet pareil, qu’importe l’art !

Donc des citations fort nombreuses... ; et nous aurions pu les multiplier encore. Que de hautes pensées, que de beaux élans, combien de sentiments généreux restent « ensevelis » dans la volumineuse correspondance de l’apôtre et dans son Journal ! Un autre biographe, dans quelque vingt-cinq ans pourra les explorer de nouveau : il en rapportera plus que des glanes.

Parler des lettres, pour ainsi dire innombrables, et jetées aux quatre vents du ciel ; parler des notes quotidiennes, fidèlement prises depuis l’adolescence jusqu’à la mort, partout, même au fond des bois d’Océanie, même en pirogue de sauvages sur les fleuves et sur la mer, c’est indiquer les sources très pures et on ne saurait plus authentiques, auxquelles nous avons puisé.

Pour les années d’enfance, nous avons interrogé le frère de Mgr Verjus, celui qu’il appelait « mon Jean bien-aimé », et aussi la Sœur qui a été durant plusieurs années sa maîtresse d’école, Louise de la Sainte-Croix, religieuse de Saint-Joseph d’Annecy.

A l’un et à l’autre, pour leurs précieux renseignements, nous disons merci.

A plusieurs de nos confrères, condisciples d’Henry, nous sommes redevable d’un riche appoint de souvenirs pour les années de la Petite-Œuvre, du noviciat et du scolasticat. Tous, nous les prions d’agréer l’expression cordiale de notre reconnaissance ; tous, et plus particulièrement le R. P. Eugène Meyer, assistant du T. R. Père supérieur général, et le R. P. Pierre Tréand, supérieur de la procure des Missions à Sydney, l’ami intime du grand mort et son confident. Enfin, au P. André Jullien, Missionnaire en Nouvelle-Guinée, nous devons un document de particulière valeur : la carte du vicariat de Mélanésie.

A ce propos, une remarque est nécessaire : Les noms géographiques, sur cette carte, sont orthographiés à l’anglaise. Dans notre livre, suivant la coutume de nos pères qui disaient et écrivaient : Londres et non pas London, Gênes et non Genova, Aix-la-Chapelle et non pas Aachen, nous avons orthographié tout ou à peu près tout, à la française... Honni soit qui mal y pense !


Il ne nous reste qu’à faire une déclaration : Nous soumettons cet ouvrage, comme tous ceux que nous avons publiés jusqu’ici, ceux que nous publierons encore, s’il plaît à Dieu, au jugement et à la sanction de notre Mère la sainte Église. Par avance, d’un cœur docile et joyeux, nous réprouvons, condamnons, effaçons tout ce que le Souverain Pontife, juge suprême de la doctrine et des directions, y pourrait trouver à reprendre, à condamner, à effacer. Natio enim illorum obedientia et dilectio[5].

  Jean VAUDON,
Miss. du S.-C.
Issoudun, 18 janvier 1899,
En la fête de la Chaire de Saint-Pierre,
à Rome.
 


MONSEIGNEUR HENRY VERJUS

OLEGGIO — SEYNOD — ANNECY

I

Le 16 août 1861, au matin, un homme sortait d’Oleggio, petite ville du Piémont, avec deux voitures de déménagement. Une femme s’était installée, comme elle avait pu, parmi les meubles et les ustensiles de ménage, avec ses deux enfants. L’un avait trois ans : il s’appelait Jean ; l’autre avait quinze mois : il s’appelait Henry. C’étaient de ces pauvres gens que le Sauveur Jésus aimait.

La femme était bien triste. Elle venait de quitter son père et sa mère. Elle s’en allait dans un pays dont elle ignorait la langue.

L’homme non plus ne partait point sans émotion. Carabinier dans l’armée sarde, Philippe Verjus était resté une vingtaine d’années en garnison à Oleggio. C’est là qu’après avoir été admis à la retraite, il avait épousé Laure Massara, pieuse jeune fille qui lui avait donné deux enfants. Jamais peut-être il n’aurait songé à regagner la Savoie, son pays natal, s’il avait pu obtenir du gouvernement italien la pension sur laquelle il comptait en sa qualité de militaire. Mais, quand il la réclama, on le renvoya au gouvernement français. Effectivement, comme il était Savoyard d’origine et qu’il n’avait pas opté pour l’Italie, il était, par le fait même de l’annexion de la Savoie à la France, devenu Français. Le gouvernement de Napoléon III lui fit la modique pension de trois cent soixante francs par an ; un franc par jour. C’est peu pour quatre personnes ; mais, Dieu aidant, et, avec du travail, personne ne mourra de faim. Et le binier conduit ses attelages à travers les rudes lacets de la montagne.

Dans la nuit du 19 au 20, on arrive à Saint-Michel en Maurienne. C’est là que l’on prendra le chemin de fer pour Annecy. Du bourg, un sentier conduit à la gare à travers une prairie. Le père marchait le premier, tenant par la main son fils aîné. La mère portait sur un bras le petit Henry et de l’autre un panier où étaient les langes de l’enfant. On a gardé le souvenir de cette nuit-là. Il était environ une heure du matin. Il n’y avait point de lune ; mais, dans le ciel sans nuage, des feux étincelants. Tout à coup la mère entend le bruit que fait l’eau en courant sur des cailloux. « Philippe, dit-elle, cherche donc le ruisseau. » A la clarté des étoiles, le père l’eût bientôt trouvé. La mère dépose Henry dans l’herbe et fait asseoir Jean à ses côtés. Le père les garde, tandis qu’elle lave le linge. « Ah ! disait-elle plus tard, les langes de mon Henry, je les ai autant lavés de mes larmes que de l’eau de Saint-Michel ! » Le soir même de ce jour, le père, la mère et les deux enfants couchaient à l’auberge des Quatre-Colonnes, dans Annecy.

II

Henry Verjus, le futur évêque de Limyre, naquit le 26 mai 1860, à sept mois, comme le doux évêque de Genève, saint François de Sales. On devine les soins assidus dont il fut pour ainsi dire enveloppé par sa mère ; mais, chrétienne toute pénétrée de la foi la plus vive, elle se dévoua plus encore à former l’âme de son enfant. Elle y réussit à merveille.

Presque aussitôt qu’il put marcher seul, Mme Verjus confia Henry à la sœur Louise de la Sainte-Croix, institutrice à Seynod, commune voisine d’Annecy, où la famille s’était fixée. « Je n’ai pas connu, lisons-nous dans les notes de la Sœur, d’enfant plus pieux, plus obéissant, plus exact et plus sérieux qu’Henry. Il était le modèle de tous. On l’avait surnommé le petit ange. » La première année de sa scolarité, l’enfant, à raison de l’exiguïté du local et de sa petite taille, fut installé sur le pupitre de la maîtresse. Si parfois la Sœur était obligée de sortir, c’était Henry qui surveillait. L’ascendant qu’il avait sur ses condisciples, maintenait le plus parfait silence. Mais, quand sonnait la fin de la classe, le grave surveillant prenait ses ébats plus joyeusement et plus bruyamment que pas un.

Qu’il fût turbulent et même étourdi, la chose est certaine. Son bon ange sans doute l’a plus d’une fois porté dans ses mains ; sans quoi, il eût été victime de ses imprudences. À Annecy, un jour de grand marché, il avise, sur la Place-au-Bois, une voiture, attelée d’un gros mulet, qui stationnait en face des Quatre-Colonnes. Tout droit, Henry va se placer sous l’animal. Comment faire, quand on est si petit, pour atteindre du front le Ventre du mulet ? Henry se met à sauter, en riant aux éclats. La bête commençait à perdre patience et à ruer, lorsque Jean, le frère aîné, qui était là, pousse un cri. Un domestique sort de l’hôtel, se précipite, arrache l’enfant... À l’instant même, le mulet s’emporte et s’enfuit dans une course furibonde. Quelques secondes de plus, Henry eût été écrasé.

Une autre fois, à Seynod, Henry aperçoit un nid dans un peuplier qui s’élevait au milieu d’une forte haie. Malgré la défense que lui en avaient fait souvent son père et sa mère, il grimpe au nid. Au moment d’y mettre la main, la branche qui le portait, casse. Le dénicheur tourne dans l’air et s’abat sur la haie. Son frère qui le croyait mort ou gravement blessé, essaie, tout tremblant, de le dégager des épines. Henry, voyant sa pâleur et sa frayeur, éclate de rire ; puis, tendrement : « N’aie pas peur, mon petit Jean, je ne recommencerai pas ; je ne désobéirai plus au papa et à la maman. »

Henry n’avait peur de rien ni de personne. Citons encore un trait ou deux qui mettront en lumière l’intrépidité du futur apôtre. Les deux frères revenaient d’Annecy. Chemin faisant, ils rencontrent deux enfants effrayés. Un homme était couché en travers de la route, et ils n’osaient avancer. « Jean, dit Henry d’un air grave, prends mon sac. Je vais couper un bâton... Maintenant, suivez-moi, d’un peu loin. » — « Jugez, écrit l’un des témoins, si le cœur battait fort dans la poitrine ! » L’homme effrayant était endormi. Henry le réveille d’un coup de bâton. L’ivrogne — car, c’en était un — injurie ce vaurien qui se permet de le réveiller de si étrange façon. « Vous voyez bien, riposte Henry, que, si vous barrez la route, les voitures vont vous passer sur le corps. » Et comme l’ivrogne ne bougeait point : « Venez, vous autres, et n’ayez pas peur, je suis là ! » Quand ils furent passés, Henry prend l’homme par les jambes et le tire un peu à l’écart : « Il se ferait écraser tout de même, dit-il, et, s’il a des enfants... »

Un dimanche, en attendant l’heure des vêpres, Henry s’arrêta à regarder des joueurs de boule. Quelqu’un, parce qu’il avait perdu, faisait-il mauvaise figure, Henry ne pouvait comprimer un sourire. « Va-t’en aux vêpres, espèce de bigot ! lui dit un mécontent. — Bien sûr, répond l’espiègle, il vaut mieux aller aux vêpres que d’être aussi maladroit que vous. » Et il part, mais pas assez prestement pour esquiver une pierre que lui lance le drôle. Le coup atteint Henry à la tête, et le voilà tout en sang. « Ce n’était pas lui qui pleurait, remarque son frère ; c’était moi. » À quelque temps de là, Henry aperçoit l’individu qui l’avait blessé, près d’une fontaine où il puisait de l’eau. Henry s’approche doucement, saisit brusquement le seau rempli jusqu’au bord et il en coiffe son homme.

En tout ceci, comme en bien d’autres aventures que nous savons, pas ombre de méchanceté. Histoire de rire. Jamais de rancune. S’était-il battu avec des écoliers de son âge pour défendre son frère, le lendemain il était le premier à proposer la paix et à la cimenter par quelque beau tapage. S’il voyait, au milieu des jeux, pleurer quelque camarade, il quittait sur-le-champ la partie la mieux engagée et ne la reprenait que lorsqu’il avait séché les larmes. Aussi, comme on l’aimait !

III

Après le jeu, l’un des plus doux passe-temps d’Henry Verjus était de construire de petits oratoires. Il les recouvrait de branches vertes et les décorait à l’intérieur de figurines d’un art plus ou moins rudimentaire, auxquelles il donnait, suivant le plus ou moins de vraisemblance, le nom de saint Joseph ou de saint François de Sales. Quelquefois il s’exerçait devant ses chapelles à dire la messe. Le plus souvent, revêtu, en guise de surplis, d’une camisole blanche de sa mère, il montait sur une chaise et répétait avec le plus grand sérieux du monde les sermons de M. le curé. Un lendemain de lessive, il s’empare du cuvier. Voilà qui vaut mieux pour la prédication qu’une chaise ! Et puis, tout à son aise, comme faisait sans doute le bon curé lui-même, il pourra frapper sur le rebord. Dans un mouvement d’éloquence frappa-t-il trop fort ? Toujours est-il qu’en un clin d’œil l’orateur se trouva sous la chaire, au grand effroi de son auditoire. On relève le cuvier. Henry souriait de son bon sourire.

M. Viannay, curé de Seynod, aimait les enfants. De bonne heure il distingua Henry Verjus. L’enfant n’avait pas trois ans. Un jour que le bon prêtre visitait l’école des garçons, un peu courbé et appuyé sur une canne, Henry va droit à sa rencontre : « Monsieur le curé, pourquoi donc as-tu un bâton ? — Petit curieux, c’est pour corriger les méchants. Tiens ! tiens ! — Ah ! tu crois, monsieur le curé, que je vais me laisser battre… » Et l’enfant saisit une de ces baguettes dont on se sert dans les classes enfantines pour faire épeler l’alphabet. Puis se dressant : « À nous deux, monsieur le curé ! Tu verras si j’ai peur. » M. Viannay se prit à rire et fut désarmé. Depuis lors, à chaque entrevue, c’était entre l’enfant et le vieillard une partie d’escrime, une rencontre à l’épée.

Henry était encore en robe que M. le curé de Seynod l’enrôla dans la Sainte-Enfance. Le soir du 28 décembre 1863, il rentrait tout joyeux à la maison : « Maman, je serai parrain d’un petit Chinois. » A partir de ce moment, il fit tous les jours quelque chose pour le rachat des infidèles, et déjà sa maîtresse, la sœur Louise, l’appelait « le petit missionnaire ».

En 1865, à la distribution des prix, on joua une pièce empruntée aux Annales de la Sainte-Enfance. Le rôle d’Henry consistait à prendre son repas à la mode chinoise, assis par terre, mangeant du riz à l’aide de morceaux de bois. Ils étaient six à ce banquet. Henry était le plus jeune. Il s’acquitta de son rôle avec un tel sérieux et un semblant d’appétit si naturel qu’on l’eût pris aisément pour un Chinois de Chine. Plus tard, il tint le rôle principal dans les petites comédies des jours de fête.

En 1867, le 10 juin, Mgr Magnin, évêque d’Annecy, se rendit à Seynod pour y bénir de nouvelles cloches et donner la confirmation. Henry, malgré son jeune âge, fut au nombre des confirmands. Il n’oubliera point cette date et, chaque année, ce jour-là, en action de grâce, il récitera le Veni Creator Spiritus. Ce fut lui qui complimenta Monseigneur. Sa bonne tenue et la netteté de son langage ne passèrent point inaperçues. Quelque temps après, il rencontra Mgr Magnin qui se promenait dans la campagne. Il l’aborde et lui récite ingénument un compliment qu’il avait l’ait à M. le Maire au jour des prix, non pas, bien entendu, sans changer le nom de l’officier municipal. Monseigneur fut charmé de la candeur et de la gentillesse d’Henry. Il lui prend la tête dans ses deux mains, le baise au front, le bénit et lui fait cadeau d’une belle médaille d’argent.

L’année qui suivit la confirmation, M. le curé de Seynod avertit Mme Verjus qu’il allait préparer Henry à la première communion. La mère se récria, objectant son âge, — il n’avait pas encore huit ans, — et son étourderie. « Laissez-moi faire, répondit le vénérable prêtre ; vous ne savez point ce qui se passe dans le cœur de cet angélique enfant ; moi, je le sais. » Chaque année, le 5 avril, Henry Verjus ravivait au fond de son âme les inoubliables émotions de cette première journée eucharistique.

Le 29 janvier 1870, ce fut un grand deuil dans la famille Verjus. Le père venait de mourir. Un jour la pauvre veuve arrosait de ses larmes le travail de couture qu’elle tenait à la main, Henry détache de la muraille un crucifix et il le dépose sur les genoux de sa mère : « Regarde, maman ! Notre-Seigneur a plus souffert que nous. »

IV

Avec la mort, l’extrême pauvreté allait peut-être entrer dans la maison ; mais la Providence a veillé jusqu’à présent sur cette pieuse famille, elle ne l’abandonnera pas. Une personne charitable qui l’appréciait, la recommanda aux Sœurs de Saint-Joseph d’Annecy[6]. Il fut convenu que Mme Verjus irait avec ses deux fils habiter aux Molasses, la campagne des religieuses. Il y avait là une petite magnanerie. Mme Verjus soignerait les vers à soie. Le P. Vandel, missionnaire du Sacré-Cœur, dont le nom reviendra quelquefois dans cette histoire, faisant plus tard allusion à la vocation d’Henry, dira : « Les Molasses nous ont donné le plus beau cocon qui ait jamais paru. Cet enfant deviendra la gloire de notre petite Société. Son nom remplira le monde. »

La maison des Molasses est entourée d’arbres : saules, acacias, peupliers. Les pommiers et les poiriers ne manquent pas non plus, ni les cerisiers. D’un rond-point qui est tout proche, la vue est charmante sur Annecy dans la vallée et grandiose sur les montagnes.

Les deux frères passèrent là des journées délicieuses. Henry s’y montra, comme toujours, hardi, ardent, malicieux et bon, par-dessus tout plein de foi. Il lui arriva de renverser une planche sur laquelle étaient placées des branches de bruyère chargées de vers à soie. Désolée de cette maladresse, Mme Verjus prend une verge pour fustiger le coupable. Celui-ci cherche à désarmer la main maternelle. Impossible. Il s’évade. Au soir, la faim le ramène au logis. Voyant que sa mère est toujours fâchée et qu’elle se dispose à le châtier, Henry, saisi d’une inspiration soudaine, décroche un crucifix : « Maman, dit-il, voyez Jésus, dans quel état on l’a mis, et pourtant il ne s’est point fâché ! » La mère dissimule son émotion et comprend une fois de plus que le bon Dieu lui a confié un trésor.

Nous savons que cet enfant de dix ans se privait de nourriture en faveur d’un pauvre vieillard qui n’avait d’autre domicile que le grand chemin.

La bonté de son cœur se manifestait même à l’égard des animaux. Que de fois, durant l’hiver, on l’a surpris endettant aux passereaux son morceau de pain !

Un jour qu’il était occupé, devant une table, dans la cour des Molasses, à finir un long et laborieux devoir, l’écolier entend tout à coup les enfants du voisin qui prennent leurs ébats. Vite il se lève et s’en va, laissant là livre et cahier. Au bout de quelque temps, la troupe joyeuse aperçoit près de la table une chèvre. Les enfants accourent. La chèvre les regarde philosophiquement, en achevant de manger la dernière feuille du cahier d’Henry. L’écolier s’élance. La chèvre s’enfuit. Henry la poursuit.

Mais, soudain : « Non, dit-il, je ne la frapperai pas : la pauvre bête n’a pas l’intelligence de ses actes. » Prenant alors sa voix la plus douce, il la rappelle, il la ramène, il la caresse, il la prend dans ses bras ; puis, courageusement, se remet au travail.

V

Les Sœurs de Saint-Joseph ne tardèrent pas à soupçonner les desseins de Dieu sur ce béni enfant. Sa tenue à l’église, son maintien dans la prière, les longues stations qu’il faisait devant le Saint Sacrement avant d’aller en classe, sa manière surtout de servir la messe, frappaient d’étonnement et quelquefois d’admiration les bonnes religieuses. L’une d’entre elles, plus particulièrement, sœur Saint-François, aimait à s’entretenir avec Henry. Un jour, elle le prend à part, et, à brûle-pourpoint, lui demande ce qu’il compte devenir. « Moi, dit-il fermement, je serai Missionnaire. — Missionnaire ! reprend la Sœur. Mais, mon pauvre Henry, tu n’y songes pas ! Pour être Missionnaire, il faut être instruit. Il faut savoir le latin, le grec, les sciences, la théologie, et bien d’autres choses encore... — Après, ma Sœur ? — Après ? Souvent tu seras seul dans les bois, dans les déserts, dans les montagnes. Des bêtes féroces viendront et elles te mangeront. — Et après ? — Tu souffriras du froid, du chaud, de la faim, de la soif, de toutes les maladies. — Et après ? — On t’enverra peut-être dans ces pays sauvages où les hommes se mangent entre eux. Ils te tueront et ils te mangeront. — Et après ? » Aux effroyables peintures de la vie de Missionnaire que lui faisait la Sœur, Henry restait impassible et invariablement répondait : « Et après ? » Enfin, la Sœur, un instant décontenancée, croit avoir trouvé l’objection décisive : « Mais’, mon pauvre enfant, y as-tu pensé ? — A quoi, ma Sœur ? — Une fois parti pour ces pays lointains, tu ne reverras plus ta mère !... » La Sœur avait frappé au point sensible. « Ah ! cela, dit-il, c’est différent. » Et l’enfant, songeant à sa mère qu’il pourrait ne plus revoir jamais, se met à marcher de long en large, la main au front et l’esprit comme plongé dans un abîme. Au bout de quelques instants, il s’arrête ; il regarde la Sœur d’un calme et profond regard, semblable à un homme qui vient de prendre une résolution suprême : « Ma Sœur, je serai Missionnaire. » Henry avait onze ans.

En ce temps-là, au centre de la France, dans le Berry, une congrégation, jeune encore, avait fondé une École apostolique qui portait un nom déjà populaire : la Petite-Œuvre du Sacré-Cœur. Les Sœurs de Saint-Joseph, notamment sœur François et sœur Flavie[7], en étaient les zélatrices ferventes. Elles écrivirent à Issoudun en faveur de leur protégé. On décida qu’il serait bon qu’Henry connût les éléments de la langue latine. M. le curé de Seynod lui donna les premières leçons ; puis, Mme Verjus étant revenue habiter Annecy, l’écolier suivit les cours de la maîtrise de la cathédrale.

La porte de la maîtrise ne s’ouvrit pas d’elle-même : « Il n’y a pas une seule place, disait Mgr Magnin ; il n’y a plus un seul pupitre. — Oh ! qu’à cela ne tienne, Monseigneur ! répondit au bon évêque sœur Saint-François. Saint-Joseph, notre patron, était charpentier : il fera bien encore un pupitre. » Et la porte s’ouvrit.

Les commencements furent pénibles. Henry eut à lutter contre les difficultés de l’étude. Un instant même, on le découragea. Mais, le bon Dieu lui donna, dans la personne de l’un des professeurs, un ami perspicace et dévoué.

Écoutons M. l’abbé Veyrat[8] : « J’étais professeur de latin à la maîtrise d’Annecy. Un jour, Henry Verjus arrive dans ma chambre avec sa mère. Ils étaient désolés tous les deux. Quelqu’un avait déclaré que l’enfant était dépourvu de moyens et qu’il ne fallait pas songer à devenir prêtre. Henry désirait pourtant beaucoup entrer chez les Pères d’Issoudun, et la constatation, en quelque sorte autorisée, de son inaptitude, le jetait dans un vrai désespoir. En m’exposant sa peine, le pauvre enfant pleurait à chaudes larmes et sa mère aussi. Moi-même, je me sentis tout ému d’un pareil chagrin et je me dis qu’il n’était pas possible que Dieu eût mis dans l’âme d’un enfant un tel désir d’être prêtre, sans y mettre en même temps, au moins en germe, les qualités indispensables pour le devenir. » Et le clairvoyant professeur, pour relever le courage et raviver l’espérance, apprend à l’enfant que semblable décision avait été prise à l’égard d’un jeune berger de la vallée de la Saône, qui devait être un jour le saint curé d’Ars ; que Jean-Baptiste Vianney ne s’était pas laissé abattre, mais qu’il avait poursuivi son but humblement et généreusement ; que les facultés sommeillent parfois assez longtemps ; qu’à la fin elles s’éveillent ; et que, d’ailleurs, pour aller chez les sauvages, il n’était pas toujours nécessaire d’être un grand savant, pourvu que le Missionnaire fût un homme dévoué, sacrifié, persévérant, un homme de Dieu.

C’en était assez, comme bien l’on pense, pour ranimer le courage du futur apôtre et rallumer ses ardeurs. Henry n’oublia jamais cette intervention providentielle du bon prêtre. Lorsqu’en 1884 le P. Verjus fit un voyage en Savoie avant de partir pour les Missions, il rappela à M. Veyrat que c’était à ses encouragements de 1872 qu’il devait le bonheur du sacerdoce. Peu de temps avant sa mort, dans le dernier voyage qu’il fit à Annecy, comme, dans un repas, on l’avait loué de ses travaux apostoliques magnifiquement : « Monsieur l’abbé, dit l’évêque en répondant au toast, prenez pour vous une bonne part de tout ce que vous venez d’entendre. » Henry Verjus, s’il n’eût guère, comme on le verra plus tard, la mémoire de l’esprit, eut, à un rare degré, la mémoire du cœur. Au printemps de cette même année 1872, le 17 avril, à l’âge où l’Enfant Jésus entrait au Temple, Henry Verjus entrait à la Petite-Œuvre du Sacré-Cœur.



II

LA PETITE-ŒUVRE

CHEZAL-BENOIT

I

Au mois de mars de l’année 1866, dans une station thermale des Pyrénées, à Amélie-les-Bains, deux prêtres demandaient à la douceur du climat et à la bienfaisance des eaux la réparation de leurs forces. L’un était le T. R. P. Chevalier, et l’autre l’abbé Vandel.

Le 8 décembre 1854, jour de la proclamation du dogme de l’Immaculée-Conception, le P. Chevalier avait jeté les fondements de la petite société des Missionnaires du Sacré-Cœur.

Le même jour de la même année, l’abbé Vandel, ancien curé de Nyon, dans le canton de Vaud, en Suisse, où il avait fait, malgré les protestants, un bien immense, eut, en célébrant la sainte messe, l’idée nette de l’Œuvre des Campagnes.

Toute sa vie, l’abbé Vandel avait eu une dévotion spéciale au Cœur de Jésus. Ordonné prêtre le 7 juin 1846, il attendit, pour célébrer sa première messe, jusqu’au 19, fête du Sacré-Cœur. La consécration qu’il avait faite, ce jour-là, de tout lui-même, au Cœur du divin prêtre, il la renouvellera, dix ans plus tard, dans l’église de Notre-Dame-des-Victoires, à Paris, « pour que ses affections, ses souffrances, ses désirs, tous ses projets arrivent, par Marie, au Sacré Cœur de Jésus » ; et cet acte, écrit de sa main, il le signera de son sang. L’abbé Vandel et le P. Chevalier, on le voit, étaient nés pour se comprendre.

Ils se comprirent.

« J’avais proposé au conseil de l’Œuvre des Campagnes, disait un jour l’abbé Vandel, un moyen bien simple d’obtenir des ressources ; à mon grand regret, on le refusa. — Quel est donc ce moyen ? répondit le P. Chevalier. — Je n’ose vous le dire ; vous allez peut-être, vous aussi, rire de moi. — Parlez toujours. — Eh bien, voici : Je proposai au conseil général de ne demander aux associés de l’Œuvre qu’un sou par an. Un sou ! Personne ne l’aurait refusé, et ce sou multiplié aurait fini par donner des sommes considérables. » Ce fut un trait de lumière pour le R. P. Chevalier. Depuis quelque temps il était préoccupé du moyen de trouver des recrues pour sa petite société. « Cher Père Vandel, dit-il vivement, j’accepte votre idée. Vous aussi, vous allez être Missionnaire du Sacré-Cœur. Vous y songez depuis longtemps déjà. Nous allons créer ensemble une École apostolique et nous lui appliquerons l’idée, qui me paraît féconde, du « Sou par an ».

L’accord était fait. Séance tenante, pour ainsi dire, on esquissa le plan de l’Œuvre, et, à cause même de la petitesse du moyen qu’on allait employer, on la nomma la Petite-Œuvre, — la Petite-Œuvre du Sacré-Cœur. C’était aux approches du 25 mars. Or, en France, cette année-là, la fête de l’Annonciation de la très sainte Vierge, tombant le dimanche des Rameaux, était renvoyée au lundi de Quasimodo. Mais, comme en Espagne, elle est fête d’obligation et par conséquent célébrée le jour même, les deux prêtres, voulant à tout à prix mettre leur projet sous la protection de la Mère de Dieu, gravirent les hauts sommets pyrénéens et dirent la messe dans une chapelle du versant espagnol. Le P. Vandel écrira plus tard : « La Petite-Œuvre a eu pour berceau un autel. »

Il n’entre pas dans notre plan de raconter les commencements de l’École apostolique. C’est proprement l’affaire de l’historien du P. Vandel. A l’époque où nous sommes de la vie d’Henry Verjus, elle est installée, à quatre lieues d’Issoudun, au département du Cher, à Chezal-Benoît, casale benedictum, « maison bénie », dans un ancien monastère de Bénédictins, tout près d’une belle église romane, et à la lisière d’une forêt de chênes. C’est là que le P. Vandel lui-même conduisit Henry Verjus.

II

Quelles furent les premières impressions d’Henry à la Petite-Œuvre ? « Deux choses, lisons-nous dans son Journal, me resteront longtemps gravées dans le cœur ; je veux dire ma première retraite qui me fit beaucoup de bien et ma première confession générale à la Petite-Œuvre. Ces deux choses m’impressionnèrent très fortement et me firent un peu comprendre la piété. » La retraite fut donnée par le P. Vandel. Henry prit soigneusement des notes sur les instructions du prédicateur et les histoires qu’il racontait, sur ses propres lectures, ses pensées personnelles, et il nota ses résolutions. Voici une prière qu’il rédigea et adressa à Notre-Seigneur : « Mon Jésus, faites-moi la grâce de me corriger, de devenir Missionnaire du Sacré-Cœur et de porter votre dévotion jusque chez les sauvages. Vous savez, ô mon Jésus, que, dès ma plus tendre enfance, je vous ai aimé de tout mon cœur. Toujours j’ai voulu être prêtre. Ô mon amour, faites que je sois martyr pour votre gloire ! » Ne l’oublions pas, Henry n’avait encore que douze ans.

Suivons-le maintenant en l’année scolaire 1873-1874. Malheureusement sa correspondance des deux premières années avec sa mère et ses bienfaitrices du couvent Saint-Joseph d’Annecy a été perdue. Voici ce qu’on nous écrivait d’Annecy à la date du 19 juillet 1893 : « Après la mort de notre vénérée sœur Flavie, nous n’avons pas retrouvé vestige des lettres charmantes qui lui avaient été adressées par le jeune Henry Verjus. Chacune de nous se souvient parfaitement de les avoir lues ou entendu lire ; mais, comme elles étaient pleines de témoignages de tendresse et de reconnaissance pour la chère Sœur, nous pensons que son humilité et son esprit de mortification les lui auront fait détruire. Nous le regrettons vivement ; car elles auraient été pour l’historien une mine très riche... » À défaut de ses lettres, nous avons un résumé de sa vie d’écolier fait par lui-même avant son entrée au noviciat et, de plus, nous avons des témoins authentiques : ses condisciples et ses maîtres.

En ce temps-là, les élèves des hautes classes formant une sorte de juvénat, à Saint-Gérand-le-Puy, au diocèse de Moulins, ils étaient douze à la Petite-Œuvre de Chezal-Benoît, douze comme au collège apostolique ; tous groupés dans une classe unique ; quelque chose qui pouvait ressembler à une sixième. Un Père et un Scolastique gouvernaient ce petit monde. Le Père, curé dans le voisinage, n’avait pu résister aux attraits du Sacré Cœur : il était venu à Issoudun. L’étudiant, hier encore pastoureau dans la plaine champenoise, gardait les agneaux de la Petite-Œuvre. On n’a pas oublié ces années déjà lointaines. Les Pères vivaient de la vie des enfants, travaillant, jouant, priant avec eux. C’était un régime affectueux, très simple, très doux, presque naïf. L’enseignement n’était pas plus élevé que le reste. Lhomond en faisait tous les frais. Le maître disait et l’élève croyait que rien n’était beau comme une règle de grammaire bien apprise ou comme une page d’analyse grammaticale bien faite. On goûtait fort, en été du moins et à l’automne, la manière d’enseigner du professeur d’arithmétique. Économe en même temps que professeur, souventes fois, avant de se rendre en classe, le maître passait par le fruitier ; il y cueillait pommes et poires, les exposait aux regards des élèves, puis, pour mieux expliquer les fractions, il les divisait et les distribuait. Excellente façon, disait-on parmi la gent écolière, d’ouvrir les intelligences.

Henry Verjus était l’aîné et aussi, étant arrivé à Pâques de l’année précédente, le plus ancien. Ajoutez que pour les études il avait quelques mois d’avance sur ses camarades. Or, comme on avait à la Petite-Œuvre un grand respect pour tout ce qui était hiérarchie et tradition, son droit d’aînesse et d’ancienneté lui donnait sur les nouveaux qui, pour la plupart, n’avaient pas encore ouvert le rudiment latin, sinon du prestige, au moins une certaine autorité. Il n’en abusa jamais. Au contraire, il était joyeusement empressé à faire plaisir. Très volontiers il mettait au service de tous et de chacun ses petites lumières que les plus jeunes croyaient très grandes. « C’est à lui, nous écrit en souriant l’un d’eux, que je suis redevable d’avoir compris, après des fouilles inutiles dans mon dictionnaire, qu’en latin le que enclitique remplace l’et conjonctif. »

Il avait une façon charmante d’accueillir les nouveaux. Écoutez : « C’était le soir du 15 août 1874. J’arrivai à Chezal-Benoît, conduit par le vénéré P. Vandel. A peine avais-je franchi le grand portail qui ouvre sur la cour, que je vis venir à moi un enfant dont la joie débordait. Me sauter au cou et m’embrasser fut son premier mouvement ; puis, apercevant le lourd sac qui contenait mon trousseau, il l’enleva des deux mains, le hissa, comme il put, sur ses épaules et courut le porter au vestiaire, racontant, chemin faisant, aux camarades, sa bonne fortune. Cet enfant n’était autre qu’Henry Verjus. » Il était déjà plein de charité et de dévouement. Ayant appris l’arrivée d’un nouveau, il n’avait pu se contenir, et, muni de l’autorisation du supérieur, il avait brusquement quitté l’étude pour lui offrir ses services. « Cet acte d’exquise fraternité chez un enfant, ajoute son condisciple, fit sur moi l’impression la plus vive, et, aujourd’hui encore, après vingt ans, je m’en souviens comme si c’était d’hier. »

Un autre élève avait de la peine à s’habituer. Le mal du pays le prenait souvent et lui arrachait des larmes. Un jour d’hiver qu’il fallait, par un froid très vif, cirer ses souliers dans la cour, Frédéric se désolait plus encore que de coutume et pleurait dans un coin. Henry qui lui avait été donné pour « ange gardien », l’aperçoit. Il court à lui, il le console, le brosse et le cire avec un tel entrain et une cordialité si franche qu’il a du coup et pour toujours chassé les idées noires. « Certainement, dira plus tard Frédéric, c’est à Henry Verjus que je dois d’avoir gardé ma vocation. » En juin 1873, le mois des grands pèlerinages, le Berry envoya une députation à Paray-le-Monial. Paray, c’est tout à la fois le berceau de la dévotion au Cœur de Jésus et le tombeau de la glorieuse visitandine qui en fut l’apôtre. Les Missionnaires d’Issoudun étaient là, escortant la bannière de Notre-Dame du Sacré-Cœur. Les élèves de rhétorique représentaient le juvénat. Deux élèves de sixième représentaient la Petite-Œuvre. L’un était Henry. C’est assez dire l’estime qu’avaient pour lui ses maîtres.

Peut-être aussi l’avait-on choisi pour sa voix. Il avait une belle voix de soprano dans laquelle passait son âme. À l’entendre, à la chapelle, chanter des cantiques avec tant d’émotion et de piété, on priait mieux et l’on devenait meilleur. Sans maître, il jouait aussi de l’harmonium, et d’aucuns prétendent qu’il accompagnait bien le plainchant. Au besoin, pour être agréable à ses condisciples, il se faisait compositeur. « Je me rappelle, lisons-nous dans les notes d’un contemporain, avoir chanté, un soir d’Épiphanie, une jolie bluette, intitulée : le Roi de la Fève, dont la musique était de lui. »

Henry excellait déjà dans la déclamation, surtout la comique. Sans tomber dans la charge ou la bouffonnerie, il lançait les mots, les regards, les gestes, les saillies, d’une manière si spirituelle et si plaisante qu’il déridait les plus graves et enlevait les applaudissements. « Je le vois encore, dit un bon juge, costumé en Scaramouche, dans la pièce intitulée : Qui casse les verres, les paie, et faisant, d’une mine impayable, mille évolutions drôles. » Son triomphe était la Chanson de Robinson :

Mes enfants, faut que j’vous raconte
Les aventur’s de Robinson.
C’est un’ histoire qu’est pas un conte
Et qui contient plus d’un’ leçon...

Comme il s’agit d’aventures dans cette chansonnette, de voyages sur mer, d’îles lointaines, de combats avec les sauvages, Henry était là dans son élément. Avec quel accent il chantait, surtout le dernier couplet, ce couplet ajouté par un Père, ce couplet qui avait trait aux missions, rêve déjà de son âme ardente, ce couplet qui était pour lui « la morale de l’histoire » !

Et nous aussi, chez les sauvages,

Nous irons faire la leçon ;

J’espèr’que nous serons plus sages

Et plus util’s que Robinson.

Sans avoir peur,

Et de bon cœur,

À les sauver nous mettrons notre ardeur.

S’il faut souffrir,

S’il faut mourir,

Oui, nous irons un jour les convertir.

Mais, avant de fair’le voyage,

Mes amis, il faut travailler ;

Il nous faut écrire, étudier,

Et ne jamais perdre courage.

Les petites séances récréatives n’étaient pas les seuls délassements de nos écoliers. Chacun cultivait dans la cour, au pied des acacias, un jardinet. C’était à qui épanouirait les plus belles fleurs. L’un montrait avec orgueil ses dahlias et ses pavots ; l’autre ses capucines, celui-là ses gueules-de-lion et celui-ci les souples enroulements des plantes volubiles. Rivalités innocentes.

Aux jours fixés par la règle, on s’enfonçait dans la forêt voisine, sous les chênes. Parfois, dans les vertes profondeurs, on s’en allait jusqu’à Notre-Dame-de-l’Image. Aux heures chaudes, on côtoyait, parmi les ajoncs et les bruyères, l’étang de Bourniziou aux rives mélancoliques et l’on s’y baignait, ou bien l’on poussait jusqu’à la fraîche vallée de Sarmel et l’on péchait dans l’Arnon. Il arriva qu’aux vacances de Pâques on fit un pèlerinage dans l’Indre, près de Châteauroux, à Notre-Dame de Touvent, ravissante chapelle de la propriété du général Bertrand[9], et à Notre-Dame de Déols, la Vierge des miracles. Pendant les grandes vacances, ce fut merveille : une promenade dura quatre jours. On visita les bords de la Creuse, le petit séminaire de Saint-Gaultier, si pittoresque au penchant de la bourgade, et la blanche abbaye de Fontgombault qui se réveille, dans ses ruines splendides, et rajeunit. Au 8 septembre, à Issoudun, trente mille pèlerins acclament Notre-Dame du Sacré-Cœur. Les enfants de Chezal-Benoit y portent la bannière de la Petite-Œuvre en avant du cortège triomphal où figurent les abbés mitrés d’Aiguebelle, de Staouéli, des Dombes, de Fontgombault, les évêques de Séez, de Mende, de Limoges, de Châlons, Mgr le prince de la Tour-d’Auvergne, archevêque de Bourges, et Son Éminence le cardinal Donnet. Journées mémorables ; inoubliables vacances.

Cependant, le dirai-je ? Nulle joie humaine n’était comparable pour ces enfants à la joie que leur procurait la visite du vénéré P. Vandel, directeur, non pas immédiat, mais général, de la Petite-Œuvre, et son pourvoyeur. Le cœur, vraiment, faisait explosion. Lisez plutôt :

« Le Père ne laissait pas quelquefois de nous surprendre agréablement par une arrivée imprévue. Nous étions en étude, travaillant comme on travaille à la Petite-Œuvre. La salle se trouvait au rez-de-chaussée, et, à l’extrémité opposée de la cour, s’ouvrait la porte qui donnait accès sur la voie publique. Il y avait bien des persiennes qui essayaient de faire obstacle à la curiosité ; mais quelques fentes secrètes livraient un passage clandestin aux œillades furtives, et l’on pouvait se faire une idée confuse de l’étranger qui arrivait. Car c’était tout un événement que la présence d’un visiteur au milieu de nos bois rustiques. Mais quand une soutane de grande stature se dessinait au travers des platanes, le cœur battait. Un instant encore et le doute s’évanouissait : c’est lui, c’est le P. Vandel ! Jamais branle-bas ne produisit une telle soudaineté de mouvements. En un clin d’œil, surveillant en tête, on évacuait le local, et lui, le grand vieillard, calme et bon, voyait en souriant accourir toute sa famille. Il serrait chacun dans ses bras, avait une bonne parole pour tous, s’informait tout au long de la santé des infirmes… « Cependant, l’on voyait les croisées s’ouvrir précipitamment, et professeurs et directeur, étonnés de cette rumeur inopinée, lancer des regards sévères et scrutateurs. Ah ! le mal les prenait à leur tour, et c’était fête dans toute la maison, depuis le haut jusqu’en bas, et il n’y avait pas jusqu’à la cuisinière et au jardinier, dont les visages ne fussent rayonnants, tellement cet homme bon et simple avait gagné tous les cœurs. Au reste, on savait qu’il apportait d’intéressantes nouvelles, de pieuses histoires, de saints encouragements, et souvent encore… de bonnes choses. Car il nous aimait de toute façon, saintement et matériellement, sachant bien que l’un n’exclut pas l’autre. Lequel d’entre nous, anciens élèves de la Petite-Œuvre, n’a gardé le souvenir de ces journées bonnes et heureuses, et n’aime à y revenir par la pensée, afin de renouveler en lui les salutaires impressions qu’excitaient toujours la présence et la parole de notre bien-aimé Père ? »

Assurément, Henry Verjus prenait sa part de ces joies en quelque sorte filiales. D’une lettre qu’il écrivait à sa mère, après une de ces visites, nous détachons un court passage qui en dira long : « Le R. P. Vandel me charge de vous saluer. Il garde d’Annecy et de vous un bon souvenir. — J’ai reçu la fleur que vous m’avez envoyée de la tombe de mon très cher père. Oh ! j’ai pleuré en voyant la fleur ; et le P. Vandel m’a dit : « Prenez cette fleur, c’est un don de la tendresse de votre mère. » Et il a pleuré avec moi[10]

III

Cette première année, Henry, grâce à ce qu’il avait acquis d’avance, se soutint assez bien dans ses études. Il fut même couronné à la distribution des prix. C’est avec une sorte de fierté qu’il montrait les deux volumes de la Vie de saint François de Sales par M. Hamon. Cet ouvrage représentait les deux premiers prix de thème latin et de version latine. Ces triomphes ne se renouvelleront plus. Est-ce à dire que notre écolier fut inintelligent ? On l’a prétendu. La manière dont il chantait et déclamait prouve déjà le contraire. Pour bien interpréter un morceau, il faut d’abord le bien comprendre. L’infériorité de Henry venait de l’ingratitude de sa mémoire et de la légèreté de son esprit. Le maître parvenait-il à fixer sur une page incorrecte cette tête mobile, l’élève notait de lui-même les fautes et les corrigeait. Dans les petits travaux plus personnels, la narration, par exemple, Henry presque toujours réussissait. Fallait-il décrire une fête religieuse ou raconter une histoire des Missions, Henry ne le cédait à personne et son me jetait un rayon. Dès la cinquième, son professeur disait : « Nul de ses condisciples ne parlera mieux que lui. Les uns construiront des discours plus parfaits et des thèses plus savantes. Nul, autant que lui, ne touchera les cœurs. » Remarquons, en outre, que cette classe était pourvue exceptionnellement. La plupart des condisciples de Henry Verjus ont conquis leurs grades littéraires ou scientifiques, et tous ou presque tous sont docteurs en philosophie et en théologie. Lui, grâce à un courageux et persévérant travail sur lui-même, gravira des hauteurs plus abruptes et des cimes autrement radieuses. Un souvenir de la cinquième. Une fois, en classe d’arithmétique, le professeur fit, un peu vivement, quelque reproche à l’écolier. Celui-ci répond et boude. De là, une note, sinon mauvaise, du moins inférieure. Or, le P. Vandel se trouvait à Chezal-Benoît et il devait assister à la lecture publique des notes. Henry était morfondu, désolé. Il conjura le professeur de lui pardonner et d’effacer la vilaine note. Le professeur fut inflexible. « Eh bien, soit ! dit l’enfant, cela me servira de leçon. » Et, de bon cœur, il accepta l’humiliation.

Au milieu du résumé qu’il a fait de sa vie en l’année 1874-1875, Henry Verjus écrit : « Ici commence pour moi un temps de deuil, d’épreuves de tous genres. Notre-Dame du Sacré-Cœur, c’est à vous que je dois le triomphe ; merci ! Bonne Mère, vous avez sauvé ma vocation. Sans vous j’étais perdu ! Merci ! » Oui, cet enfant, dont l’âme était toute blanche, avait couru, sous l’influence criminelle d’un malheureux qui s’était glissé on ne sait comment à la Petite-Œuvre, le risque horrible d’être non pas seulement troublé, mais corrompu. Par un miracle de la grâce, il ne vit rien, il ne comprit rien. Quand le directeur lui eut fait entrevoir l’abîme où il aurait pu tomber, Henry eut un instant de désespoir, et il se crut damné. La secousse violente passa, mais un profond découragement resta. Les études s’en ressentirent, et aussi la piété. « J’avais perdu, écrit-il, le goût de la prière. Je n’aimais plus personne. Mais je savais encore dire de tout mon cœur : Notre-Dame, ayez pitié de moi. » Et le pauvre enfant ajoute : « Notre-Dame du Sacré-Cœur m’a sauvé. Elle m’avait conduit à la Petite-Œuvre. Elle m’y a conservé. Pourquoi ? Je serai martyr du Sacré Cœur. »

L’année 1875 ne s’acheva pas sans de graves changements à la Petite-Œuvre. Vers la fin de septembre, le R. P. Vandel arriva inopinément à Chezal-Benoit avec d’autres Pères. On conclut aussitôt, dans ce petit monde, à quelque chose d’insolite et de grave. En effet, le Révérend Père rassemble les enfants à la chapelle et il annonce que leur supérieur va les quitter pour aller à Rome où l’on vient d’ouvrir un scolasticat et que le R. P. Marie lui succédait. D’instinct, les enfants comprirent que tout allait changer dans leur vie : les enfants ont l’intuition des différences qu’il y a entre les hommes. Jusqu’ici la simplicité, l’ingénuité, la candeur avec un peu de laisser-aller peut-être. Du P. Marie, ils ne connaissaient que l’air austère, imposant, majestueux, et, pour l’avoir entendue une fois ou deux à la distribution des prix du collège, la voix éloquente. On ne rompt point si facilement, n’eût-on pas encore atteint la quinzième année, avec tout un passé. On pleura beaucoup au départ du Père. Henry Verjus, plus particulièrement, était inconsolable. « C’est à lui, après Dieu, écrit-il, que je dois d’avoir été sauvé. » Hâtons -nous de dire qu’il fut bientôt l’un des enthousiastes admirateurs du P. Marie. Ce n’était pas cette fois légèreté de nature et inconstance, mais plutôt l’effet naturel d’une âme spontanée et franche, d’un cœur droit et bon.

Le P. Marie avait d’ailleurs tout ce qu’il faut pour être aimé de la jeunesse : il l’aimait lui-même à plein cœur. Qu’on en juge par les lignes suivantes, empruntées à une lettre qu’il écrivait, l’année même de sa mort, à l’un de ses enfants d’autrefois, devenu à son tour directeur de la Petite-Œuvre : « Quels souvenirs vous me rappelez, mon bien-aimé Père et Enfant ! Que j’aime à y penser et à vous revoir tous autour de moi, à l’étude, dans la cour, en promenade, à la chapelle surtout ! Cette union des âmes en Dieu et pour Dieu nous était un avant-goût du Paradis. Qu’il est rare, hélas ! de trouver le bonheur au degré où nous avons joui ! Au ciel, nous verrons que nous nous en rapprochions alors, et que nos joies en descendaient[11] ... »

Si le Père se souvenait, les enfants n’oubliaient pas. L’un d’eux écrivait, à l’occasion des noces d’argent de la Petite-Œuvre, cette page émue : « Il nous appartenait tout entier : ses jours et ses nuits, son cœur si tendre et si élevé, sa haute et belle intelligence, son admirable éloquence qui retentit si souvent dans les chaires les plus illustres, et dont Bruxelles conserve encore, après quinze années, un vivant souvenir[12] ; tout cela, il le consacrait exclusivement à quarante petits enfants, souvent incapables de le comprendre, mais incapables aussi d’échapper à l’ascendant de sa vertu et de sa piété. De quelle manière suave et vigoureuse à la fois il façonna ces jeunes âmes d’enfants qu’il s’était inviolablement attachés pour les donner plus sincèrement et plus entièrement à Dieu ! Non, tant que vivra un seul de ceux qui furent formés à son école, l’ empreinte qu’il laissa ne s’effacera pas de son âme, pas plus que la filiale affection que nous lui avons vouée[13]. » Henry Verjus prenait sa part de l’élan commun et s’en donnait à cœur joie. Il écrivait, en juin, à un ami de sa famille[14] : « Ah ! monsieur, pourrez-vous jamais comprendre notre bonheur ! Communions fréquentes, messes tous les jours, instructions réitérées, d’excellents maîtres, un supérieur qui est pour nous comme un père, et qui veut que nous soyons avec lui comme avec une bonne-maman ! Loin du monde, nous travaillons à devenir des saints et des savants. Vraiment ! Nous sommes gâtés par le Sacré Cœur. »

IV

Cette année de quatrième fut marquante dans la vie de Henry Verjus et l’on peut dire décisive. A l’admiration que l’enfant ressentait pour le P. Marie s’ajouta bientôt la reconnaissance.

Assurément, et nous l’avons dit, Henry était pieux, charitable ; personne ne douta jamais de son cœur ; mais, en même temps, l’ardeur de son âme et la fougue de son tempérament l’emportaient quelquefois jusqu’à la violence, jusqu’à la colère. Alors il lui arriva de parler et même d’agir sous le coup de ces impressions vives. L’irréflexion qui apparaissait dans ses études, éclatait quelquefois dans sa conduite.

Le P. Marie, d’ordinaire si affectueux, savait être aussi, quand il le fallait, « terrible ». Au commencement de l’année 1876, à la lecture des notes, sa voix tonnante ébranle l’âme de Henry jusqu’en ses profondeurs. « Si vous ne changez pas, mon enfant, on sera obligé de vous rendre à votre famille. » — « Cette parole, écrit Henry Verjus, m’accable, me terrifie. Je pense à ma vocation de Missionnaire, au martyre ! Je pense à ma mère mourant de désespoir. Tout cela me tue. La fièvre me prend. » Survient le P. Vandel, à qui, depuis quelque temps, on répétait qu’étant donnés ses difficultés pour l’étude, ses défauts de caractère et sa légèreté, sa paresse, vraisemblablement Henry Verjus n’avait pas la vocation ecclésiastique. D’une anxieuse timidité, quand il s’agissait de vocation, le Père était en même temps d’une admirable longanimité et patience. « N’y a-t-il donc aucune espérance de voir réussir cet enfant, l’un des plus anciens de la Petite-Œuvre ? » dit-il un jour au P. Marie. Le supérieur, dès le premier regard, avait deviné, sous les impétueux dehors d’une nature toute neuve, avec une pureté d’ange, une générosité sans égale. « Rassurez-vous, mon Père. Cet enfant sera prêtre. Je réponds de sa vocation. » Le bon P. Vandel s’en retourna tout heureux et comme déchargé d’un poids lourd. Aussitôt le P. Marie fait venir l’enfant dans sa chambre. Ce n’est plus la foudre cette fois qui retentit ; c’est le cœur qui parle au cœur : « Voilà, mon enfant, la responsabilité que j’ai prise devant le P. Vandel et devant Dieu... Ma parole de prêtre est engagée... Est-ce que mon Henry, mon enfant, me ferait mentir ? » Henry Verjus, sanglotant, promit de faire tous ses efforts pour devenir en peu de temps non pas seulement un bon élève de la Petite-Œuvre, mais un saint ; et, baigné de larmes, il se précipite à la chapelle et il confie à Notre-Dame du Sacré-Cœur sa résolution vaillante et sa promesse loyale. Une seconde fois il était sauvé.

Nous lisons, dans une page écrite de la main de l’Évêque-Missionnaire : « Notre-Dame du Sacré-Cœur a sauvé ma vocation le jour de l’Épiphanie 1876. » Tous les ans, ce jour-là, jusqu’à sa mort, en actions de grâces, Henry Verjus dira un chapelet, récitera le Veni Creator et le Te Deum, puis renouvellera sa consécration à Notre-Dame du Sacré-Cœur.

Dans une autre page, écrite à Rome dans son Journal, par le scolastique, et encadrée de noir, nous lisons : « … 29 avril 1883. — Nous avons appris aujourd’hui la mort de notre vénéré P. Marie. Que le Sacré Cœur de Jésus soit avec lui ! Que son nom soit toujours en vénération parmi nous ! C’était l’idéal du vrai père et du vrai Missionnaire. C’est par son moyen que le Cœur de Jésus m’a conservé ma vocation. Il m’a sauvé.

« … Pauvre Père, il est mort sans avoir autour de lui ses bien-aimés enfants ou ses chers confrères. Quelle peine pour son cœur ! »

Le lendemain, le scolastique reprend la plume :

« Mon pauvre cœur ne peut s’habituer à cette pensée : Mon pauvre P. Marie est mort ! Je ne lui parlerai plus… Mais non, je me trompe : je lui parlerai plus que jamais… Il est avec ses enfants : il les a formés ; il les aime ; il s’occupe toujours d’eux…

« Il faudra bien prier pour notre bon Père. C’est un devoir de reconnaissance et de justice… Oui, mon nom a dû être prononcé à son jugement. Père ! J’espère que ce n’a été que pour l’augmentation de vos mérites…

« … Plus je pense aux vertus de ce vénéré Père, plus je me sens touché d’admiration profonde et de reconnaissance sans bornes… Ô mon Dieu, rendez-lui tout ce qu’il a fait pour votre pauvre enfant ! »

Le 2 mai, on célébra, dans notre église de la place Navone, un service funèbre pour le repos de l’âme du cher défunt. Au sortir de la messe, Henry Verjus ouvre son Journal et il écrit : « J’ai bien prié, je prie, je prierai pour lui toute ma vie. La cérémonie a passé vite, j’aurais voulu la voir durer longtemps ; mais, j’ai élevé à ce bon Père un monument dans mon cœur, et j’espère que rien ne le pourra détruire... »

Enfin, le 7 mai, comme, à la lecture spirituelle, on avait donné des détails sur les derniers moments du Père : « Pauvre bon Père ! écrit Henry, comme il a été sur la croix ! Il ne sentait, disait-il, que les épines du Cœur de Jésus. Que n’ai-je été là pour en arracher quelques-unes !

Ainsi aimait ce généreux cœur.

V

Jusque-là, jusqu’au 6 janvier 1876, Henry Verjus, si bon qu’il fût et si pieux, ne sortait pas du commun.

À partir de ce jour, qu’il appelait le jour de sa conversion, quelque chose de nouveau apparaît en lui, aux regards de ses maîtres et de ses condisciples. C’est la lutte qui commence, et, du premier coup, sur toute la ligne. L’écolier est d’un caractère ardent, nous l’avons dit, même violent. Il travaillera à se modérer, à se posséder. Voyez-le, au jeu de balle, par exemple. Sans sourciller, il reçoit les coups les mieux assénés. Il en rit même le premier et de bon cœur. Ramasser, d’un geste prompt, la balle qui vous arrive, et, d’une main vigoureuse, riposter à l’agresseur, c’était là chez lui, comme chez tout écolier, le premier mouvement. Le voilà maintenant d’une modération calculée et d’une réserve extrême.

Une anecdote fera mieux ressortir encore l’empire étonnant que, de jour en jour, l’écolier prenait sur lui-même. Debout dans le recoin d’un étroit couloir qui formait l’antichambre du directeur de la Petite-Œuvre, il attendait, patiemment, entre deux portes, son tour de direction. Tout à coup arrive un élève qui, brusquement, ouvre la porte du couloir et, de toute la force de son poing, inconsciemment, la lance contre le pauvre Verjus. Abasourdi de ce choc aussi violent qu’inattendu, Henry sent passer comme une secousse électrique dans tout son être. Mais l’occasion est belle de remporter sur soi une victoire. L’impétueux écolier se contient, reste là, les bras croisés, et ne dit mot. Quand l’autre, fort cavalièrement d’ailleurs, — car, tout en admirant les vertus de son condisciple) il y trouvait de l’exagération et n’était pas fâché de lui avoir donné une petite leçon sur les inconvénients d’une humilité excessive, — quand l’autre eut murmuré quelques paroles de banale excuse, Henry lui fit comprendre, d’un signe et d’un sourire, que le mal n’était pas grand.

Le soir, le jeune étourdi, à genoux au pied de son lit où il récitait une dernière prière, entend derrière lui comme un frôlement. Il se retourne. C’était Verjus qui lui baisait les pieds. Alors, tout confus, il se lève : « Que faites-vous donc ? lui dit-il. C’est moi qui devrais vous baiser les pieds. N’est-ce pas moi qui vous ai offensé ? » Très simplement Henry Verjus répond : « Je viens vous demander pardon ; car, durant quelques minutes, j’ai été bien en colère contre vous, intérieurement. Le Père m’a permis de venir vous avouer ma faute, de vous baiser les pieds et de me recommander à vos prières. » Alors, deux mains fraternelles se nouent dans une chaude étreinte, et en voilà pour toujours.

Les efforts continus que faisait Henry Verjus pour arriver à une complète maîtrise de lui-même, donnèrent en peu de temps à son caractère une gravité supérieure à son âge. Ses études elles-mêmes s’en ressentirent. Il apprit peu à peu à réfléchir, à penser, à exprimer droitement, uniment, couramment, ce qu’il voulait dire. N’est-ce donc rien ?

Cependant il s’en fallait que toutes les difficultés eussent disparu du jour au lendemain. La mémoire, surtout, restait revêche. Plus d’une fois, elle fut pour l’écolier une source d’humiliations auxquelles volontiers il se résignait.

Une, entre les autres, fut longtemps célèbre à la Petite-Œuvre. Tous les soirs de dimanche, il y avait une séance dite de déclamation. Aucune espèce d’apparat. Montait à l’estrade qui voulait. On récitait quelques morceaux de littérature appris en classe pendant la semaine ou aux heures libres en supplément. Le P. Marie avait maintes fois exprimé le désir que chacun prît part à cet exercice qu’il couronnait lui-même par une lecture, magistralement faite, de quelque grande page du dix-septième siècle. Un soir, Henry monte en chaire et présente un conte en vers que l’on rencontrait dans les anthologies de ce temps-là : Fanfan et Colas. Durant quinze jours, le pauvre écolier a sué sang et eau pour emmagasiner dans sa mémoire les rimes de l’abbé Aubert : il sait son conte imperturbablement. Aussi a-t-il escaladé l’ambon d’un pied ferme, et, avec une assurance qu’on ne lui connaissait pas, il fait face à l’auditoire ; puis, d’une voix forte, il annonce le titre de son poème : Fanfan-t-et-Colas. La salle entière accueille ce « cuir », comme on dit en terme d’écolier, d’un formidable éclat de rire. Le déclamateur s’aperçoit de sa distraction et rougit. Quand le silence s’est rétabli, il essaie, mais en vain, de déclamer le morceau : il l’a oublié. De retour à sa place, Henry fond en larmes. L’un de ses voisins veut le consoler. « Oh ! répond-il, ce n’est pas parce que l’on s’est moqué de moi que je pleure ; mais je sens que je ne pourrai jamais rien faire. Toute ma vie, je serai inutile, et voilà ce qui me désole. » Bien des années après, il rappelait l’aventure à un de ses amis et il ajoutait : « Ce fut un châtiment de ma présomption ; car, le meilleur moyen d’échouer en tout est de compter sur ses propres forces. » Combien de fois, dans ses conversations, dans ses lettres et dans son Journal, il a gémi de n’avoir pas plus de facilités pour l’étude ! D’instinct il comprenait que la science doublait les forces du prêtre. « Priez, écrivait-il[15] , afin que nous fassions d’excellentes études. Hier, un Père Bénédictin qui est venu nous voir, nous disait : « Mes chers enfants, un prêtre sans science ne peut faire grand bien. Mais, moi, je suis effrayé quand je pense à tout ce que doit savoir un prêtre… Si je n’avais la grâce de Dieu, il me semble que j’y renoncerais. » Plus tard il écrira de Nouvelle-Guinée : « Je sens combien est indispensable la science, et, tous les soirs, avant de me jeter sur ma natte, je repasse quelque chose de nos saints dogmes et de la théologie morale. Je prépare toujours avec soin mes sermons, mes conférences et même mes catéchismes aux sauvages. »

VI

Le trait saillant de la physionomie de Henry Verjus à cette époque fut l’esprit d’apostolat auprès de ses . condisciples, le zèle des âmes. Personne mieux que lui ne savait amener la causerie sur un sujet d’édification. Il excella bientôt dans cet art si difficile pour un enfant, au point qu’il captivait ses condisciples. Un nom revenait de préférence sur ses lèvres, le nom de la très sainte Vierge. Il appelait Notre-Dame « la bonne Mère », comme plus tard, il appellera Notre-Seigneur « le bon Maître ». En ces entretiens intimes, pas ombre d’apprêt. C’était l’effusion candide d’une âme pieuse et d’un cœur aimant. « Henry Verjus, nous assure un témoin, a certainement contribué à augmenter à la Petite -Œuvre la dévotion envers Marie. »

Les paroles ne suffisent point au vrai zèle. L’apôtre veut des actes. Henry Verjus avait tant d’influence sur ses condisciples, ou, comme on dit dans la famille de la Petite-Œuvre, sur ses frères, qu’il groupa autour de lui les plus fervents et non les moins intelligents. De son autorité privée, mais avec l’assentiment formel du Père directeur, il organisa, dans l’ensemble et dans les détails, une sorte de congrégation de la Très-Sainte-Vierge. De temps à autre il distribuait à ses congréganistes des billets écrits de sa main où il spécifiait l’intention qu’ils devaient avoir dans leurs prières et dans leurs actions. La première était naturellement une tendre dévotion à Notre-Dame du Sacré-Cœur. Personnellement, il avait fait le vœu de chasteté entre les mains de la Vierge immaculée. Son confesseur ne lui ayant pas permis de le faire perpétuel, il le renouvelait aux quatre grandes fêtes de Marie. S’il trouvait dans ce don de tout lui-même à la Vierge des vierges un stimulant pour sa piété, il souffrait néanmoins de ne pouvoir s’immoler tout entier et pour toujours. Il fit aussi, en ce temps-là, les vœux temporaires de pauvreté et d’obéissance, le vœu héroïque en faveur des âmes du Purgatoire et aussi le vœu du « plus parfait ».

Il va de soi que le petit groupe avait une dévotion toute particulière au Cœur de Jésus. Nous avons sous les yeux leur acte de consécration, composé par Henry. En voici un passage. Il jette déjà un jour singulier sur la physionomie du pur adolescent qui mourra victime de son dévouement aux âmes :

« Cœur sacré de notre doux Jésus, nous vous aimons de tout notre cœur, et, pour vous prouver notre amour, nous sommes prêts à mourir de la mort la plus cruelle.

« Cœur sacré, nous voulons être vos victimes. Épuisez sur nous votre colère et laissez votre miséricorde s’épancher sur le monde…

« Et maintenant, ô Jésus, que nous sommes à vous, faites de nous ce qu’il vous plaira. Façonnez-nous selon votre bon plaisir, faites de nous des Missionnaires selon le désir de votre Sacré Cœur. Faites de nous des martyrs. »

Et chacun, le Père directeur lui-même, signait de son sang l’acte de consécration, et, tous les jours, au saint sacrifice, pendant que le prêtre élevait le corps et le sang de l’adorable victime, on demandait la grâce de mourir martyr.

Henry en faisait un jour la confidence à sa mère : « Tu m’as donné à Dieu, lui écrivait-il, et Dieu me garde... Je t’aime beaucoup, ma très chère maman, et je te voudrais voir encore une fois ; mais peut-être que Dieu ne le veut pas : qu’il soit béni ! il veut que je sois son Missionnaire et son martyr, et déjà maintenant il m’envoie quelques petits sacrifices afin que je sois prêt quand viendront les grands… Aujourd’hui j’ai fait la sainte communion pour toi, avec deux de mes condisciples qui, eux aussi, veulent être martyrs… Prie, prie pour moi, afin que Dieu m’accorde la grâce de conserver ma sainte vocation et pour que je sois martyr[16]. » Évidemment, on priait pour les sauvages dans le groupe héroïque, et l’on peut dire que, dès ce temps-là, Henry Verjus vivait pour eux. Nature essentiellement expansive, le futur apôtre ne pouvait contenir le feu qui le dévorait. Il fallait qu’il parlât de ses chères Missions. Comme on travaillerait, comme on prêcherait ! Comme on souffrirait ! Assurément, les infidèles se convertiront, et le Missionnaire versera son sang ! Quelle vie ! Quelle mort ! Quel triomphe ! Et tout cela était dit avec tant de conviction, un témoin écrit « avec tant de certitude de l’avenir », que les auditeurs en étaient stupéfaits, quelques-uns embrasés. Toutefois, plusieurs, même parmi ses amis, trouvaient ces belles ardeurs exagérées, et chimériques ces beaux désirs, d’autant que notre petite société n’avait pas encore de Missions étrangères, et que rien ne faisait pressentir qu’elle dût en avoir de sitôt. Henry laissait protester les esprit rassis et rire les railleurs. Il n’en continuait pas moins de vivre dans son rêve, d’aimer ses amis et de se dévouer à tous.

VII

Les joies de la Petite-Œuvre ne lui faisaient point oublier sa famille. Il écrivait, à sa mère, en italien, des lettres parfois délicieuses :

« Ma très chère maman, j’ai prié pour toi afin que le Sacré Cœur te guérisse du mal de tête ; mais, si Dieu veut que ce soit là ta croix, accepte-la de bon cœur, car chacun doit avoir sa croix en ce monde… Je prie beaucoup pour toi, parce que, quand j’étais encore à la maison, souvent je t’ai fait mettre en colère ; mais, maintenant, je vois bien que tu avais raison[17]… »

« … Que le Cœur de Jésus te bénisse, ma très chère maman, pour toutes les bonnes choses que tu m’as dites dans ta lettre ! Tu as l’intention de venir me voir. Oh ! ma mère, viens, viens vite ! Quand tu seras ici, j’aurai de grandes choses à te dire[18]… »

Et, en effet, le pieux et candide enfant rêvait de voir sa mère sous les livrées des Filles de Notre-Dame du Sacré-Cœur et son frère, coadjuteur des Missionnaires. « Oh ! mère, disait-il, quel bonheur ! Tous les trois à Issoudun !

Tous les trois dans le Cœur de Jésus ! Vends tout : viens avec Jean, et reçois mon amour[19]. » La mère vint, en compagnie d’un généreux cœur que l’enfant, en signe de particulière estime et d’affectueuse gratitude, appellera son « parrain » ; elle vint, non pas pour se faire religieuse, mais pour revoir son Henry. Ce furent, de part et d’autre, des heures très douces ; dans les lettres, on les évoquera souvent :

« … Mes professeurs sont contents d’avoir fait ta connaissance, ils me parlent de toi et ils disent que je suis bien heureux d’avoir une si bonne mère[20]. »

« … O ma très chère mère, tu m’aimes trop. Oui, tu es trop bonne pour moi. Je n’ai besoin de rien. Je suis très content. Je ne demande que tes prières… O ma mère, vois combien je t’aime : tout ce que je fais, je le fais d’abord pour l’amour de Dieu et puis pour l’amour de ma très chère maman... Vive le Sacré Cœur qui m’a envoyé ici ! Je suis bien. J’ai une excellente mère. Que Dieu soit béni[21] !… »

Et à son « parrain » :

« … Depuis l’heureux moment où j’eus l’honneur de faire votre connaissance, mon cœur a besoin de vous aimer… Je suis encore tout ému des bonnes paroles qui me témoignaient si bien votre amour et votre intérêt pour moi. Merci, mille fois merci ! Ce qui m’a touché surtout, c’est votre délicate attention pour ma bonne mère. Veuillez lui continuer vos soins si tendres. Le Sacré Cœur vous récompensera au centuple[22] . » Enfin, nous allons citer plus largement une lettre où éclatent en même temps son ardeur déjà apostolique et la surnaturelle tendresse qu’il porte à son Jean bien-aimé : « … Mon bien cher frère, crois bien que je t’aime de tout mon cœur. Je ne puis t’exprimer tout l’amour que je ressens au fond de mon cœur pour toi. Mais, hélas ! Une grande tristesse vient se mêler à ce bonheur que j’éprouve en t’aimant. Tu ne comprends peut-être pas ce que je veux te dire. Je n’ose te l’expliquer, craignant de me mêler d’affaires qui ne me regardent pas. Ah ! mon frère, mon frère très cher, mon frère bien-aimé, elles me regardent cependant, ces affaires, puisque je suis ton frère. Pardonne-moi donc de te supplier de te confesser et de communier plus souvent. Promets-moi de le faire au moins six fois par an. Le démon voudrait te perdre. Oh ! mon frère, je t’en supplie, combats, combats contre lui. Sois fier d’être chrétien et écoute toujours les conseils de notre bonne et sainte mère. Elle m’a dit que tu étais bon pour elle et que tu ne lui désobéissais pas. mon cher frère, continue. Aime Dieu et ta mère. C’est là ton grand devoir[23]. »

VIII

Les dernières lettres de cette année 1876 nous montrent Henry Verjus dans tout l’éclat de son premier dévouement.

Au commencement de l’hiver, une sorte d’épidémie : fièvre scarlatine, fièvre tierce, fièvre intermittente, toux opiniâtre, tomba sur l’École apostolique et désorganisa les classes. Sur quarante élèves, une douzaine au moins étaient au lit. On les avait installés à l’autre bout de la maison, dans les bâtiments les plus reculés, afin de préserver ceux que le mai n’avait pas encore atteints. Henry Verjus paya l’un des premiers son tribut à la contagion. « J’ai été malade quatre jours, écrit-il à sa mère[24] ; maintenant tout est passé. Je soigne les autres. » À peine remis, il voulut être l’infirmier de tous. On le voyait du matin au soir faire le trajet, qui était considérable, de la cuisine à l’infirmerie, portant aux malades remèdes et aliments. Il faisait les lits et ne cédait à personne, pas même à son compagnon d’infirmerie et de sacrifice, Georges Mayer, les besognes les plus répugnantes. C’était pour sa charité une trop bonne aubaine. Jour et nuit, au moindre appel, il était là, toujours affable, toujours souriant, tendre comme une mère, et d’un entrain qui faisait l’admiration de tous.

Sans doute la charge était rude. Il le sentait quelquefois. « Les malades me donnent bien de la peine, écrit-il le 2 janvier 1877[25] ; mais je serais si heureux, de tomber à leur service ! Ils ne savent pas combien je les aime. » Il est exaucé. La fièvre le reprend de temps en temps. Il faut s’aliter. « Elle m’a cloué deux jours. Quelle mortification de me voir, moi aussi, là, sur un lit ! J’ai lâché cependant de profiter des consolations qu’hier je donnais aux autres. Mais, j’ai reconnu qu’il est plus facile de donner des conseils que de les suivre[26] . »

Et il se remet à la besogne avec courage, nous allions dire avec une verve joyeuse. « Je suis tout heureux, écrit-il à son cher parrain, de soigner ces bons malades. J’en remercie bien le Sacré Cœur. A celui-ci il faut mettre une emplâtre ; à celui-là il faut donner un bain ; à cet autre un gargarisme. J’ai toute une pharmacie. Je considère les deux chambres qui composent l’infirmerie comme mes maisons, et il faut que tout aille à merveille[27] . »

À coup sûr, tout, allait bien pour le dévouement. Par exemple le succès dans la préparation des aliments n’était pas toujours à la hauteur de la bonne volonté. Il arriva plus d’une fois que le lait fût brûlé, au désespoir de Henry qui croyait avoir fait merveille. Alors, pour réparer, il le croyait du moins, sa maladresse, il le saturait de sucre, au risque d’entendre les reproches de la Sœur cuisinière qui se lamentait du gaspillage.

Ajoutons que si, d’aventure, le lait était imbuvable, Henry le réservait pour son propre déjeuner, et c’était pour lui un régal. C’était le comble de la joie de dîner avec les restes des malades. On raconte qu’un jour où ces reliefs étaient plus maigres qu’à l’ordinaire et plus rebutants, il les dissimula soigneusement sous son grand paletot ; puis, faisant à Georges Mayer un signe d’intelligence : « Venez, lui dit-il, il y en a pour deux. »

Ainsi, le saint enfant préludait à ces effroyables mortifications que nous devrons révéler à la fin de sa vie.

Déjà, avec de vieilles cordes, il s’était fabriqué une discipline ; et, ne trouvant pas que les nœuds fussent assez durs, il les avait garnis de fils de fer aigus. Nous savons que, lui non plus, ne frappait point en l’air, mais qu’à l’exemple de saint Paul, il châtiait son corps et le réduisait en servitude[28] . « Soyez sûr, nous écrit son plus intime confident, qu’il a emporté au ciel la robe de son baptême. » Sera-t-on surpris maintenant qu’entre le directeur de la Petite-Œuvre et ce béni enfant il y eût une intimité profonde ? Le Père, lui aussi, encore bien qu’il le cachât soigneusement à tous les regards, était avide d’immolation. Ce que le P. Lacordaire faisait devant un Frère convers, le P. Marie le faisait devant Henry Verjus. Il se mettait à ses genoux, lui baisait les pieds et lui commandait de le châtier pour l’amour de Dieu. Puis, il découvrait ses épaules, et, bon gré mal gré, il fallait lui donner la discipline. « Les forces, écrit l’enfant dans son Journal, me manquèrent une première fois. Cet exemple d’humilité de la part de mon supérieur me transporta de colère contre mon orgueil, et je résolus de l’abattre. Le P. Marie, quel saint !... Et, pour moi, quelle grâce ! »

Cependant, l’épidémie qui avait désorganisé la Petite-Œuvre sévissait toujours. On transporta les malades, dans les premiers jours de janvier 1877, à Issoudun. On espérait qu’un changement d’air et de régime aurait enfin raison du mal. Tandis que les infirmes et les convalescents se reposaient à l’ombre de la Basilique du Sacré-Cœur, Henry Verjus, sans client désormais, reprit tranquillement ses études. Ce n’est pas à dire que l’infirmier oubliait ses malades. Il priait pour leur guérison prochaine et répondait à leurs billets reconnaissants par des lettres charmantes dont plusieurs se souviennent encore. « Je suis seul à l’infirmerie, écrit-il[29] ; je puis prier à mon aise. Ce matin je me suis offert au Sacré Cœur comme victime pour réparer la peine que lui font quelques petits. »

Toutefois, les santés ne s’améliorant pas aussi vite qu’on avait pu l’espérer, et cette infirmerie provisoire établie à Issoudun ne pouvant, sans le péril moral qu’engendre partout et toujours l’oisiveté, devenir permanente, on résolut d’interrompre les classes et d’envoyer les élèves les plus âgés au noviciat.

À cette nouvelle, ce fut parmi les convalescents et parmi ceux qui se portaient bien une explosion de joie. Henry Verjus lui-même, tout en pleurant de quitter son cher et vénéré P. Marie, ne put retenir ses transports. Le noviciat, n’est-ce pas la vie religieuse qui approche ? De plus, c’est une étape, il n’en doutait point, vers les Missions lointaines ; et la Mission, c’est le Paradis.

Le 25 janvier 1877, le P. Vandel conduisait à Saint-Gérand-le-Puy les treize aînés de la Petite-Œuvre de Chezal-Benoît.



III

LE NOVICIAT

SAINT-GÉRAND-LE-PUY

I

À l’est du département de l’Allier, dans l’arrondissement de Lapalisse, sur une éminence, un podium, un « puy », de 300 mètres d’altitude, s’étage pittoresquement le gros bourg de Saint-Gérand. Au sommet du mamelon, tout près de la vieille église qui date du onzième siècle, une maison blanche du quinzième, petit manoir à trois tourelles. Elle se détache sur le fond verdoyant d’un massif de très beaux ormes et semble peinte sur la colline. Des vignes grimpent le long des pentes jusqu’aux terrasses superposées. De là l’horizon est immense.

Aux pieds du mamelon, la vallée tranquille où coule un ruisseau : le Rhédan ; çà et là, dans les champs, des maisons d’heureuse apparence ; puis, les ondulations de coteaux gracieux où les beaux arbres abondent ; plus loin, au second plan du tableau, là-bas, dans le soleil, des tourelles et des clochers, des châteaux, des hameaux, des villages et clés églises ; plus haut, la tête dans le ciel, les monts d’Auvergne, le Puy du Montoncel, les Bois-Noirs, le rocher Saint-Vincent en Ferrières et enfin le chaînon sombre des monts de la Madeleine.

Le manoir appartenait à une famille de haute race, éminemment chrétienne et hospitalière. C’est là que descendit Pie VII, lorsqu’il se rendait à Paris pour le sacre de Napoléon Ier. Au temps où nous vivons dans ce récit, les châtelains, M. et Mme de Saint-Gérand, n’avaient pas de récréation plus douce que de chanter des cantiques. Mme de Saint-Gérand faisait les solos et son mari l’accompagnait du violoncelle. Les deux époux, pressentant la mort, se préoccupaient de la maison héréditaire. Autant qu’ils l’avaient pu, et à l’envie l’un de l’autre, ils l’avaient sanctifiée par la vie la plus exemplaire. Il faudrait, pour qu’elle fût toujours saintement habitée, trouver une communauté religieuse. M. de Saint-Gérand mourut. Sa femme, par l’entremise de Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, s’entendit avec les Missionnaires du Sacré-Cœur, puis se retira au Calvaire de Lyon pour y soigner les incurables. Au mois de septembre 1873, les Pères d’Issoudun installèrent dans la maison bénie leur noviciat. Le 25 janvier 1877, nous l’avons dit, Henry Verjus y arrivait.

II

Si nous avons justement crayonné le portrait de cet adolescent de seize ans à peine, — grand, élancé, les cheveux châtains, le regard un peu vague, mais très doux, les lèvres souriantes, et, par-dessus tout, humble, modeste, attirant, — Henry doit nous apparaître déjà dans la lumineuse beauté de la vertu. Candeur et douceur ; tendresse et force ; humilité profonde ; oubli de soi ; besoin joyeux et toujours croissant de donner, de tout donner, et son temps, et sa peine, et sa santé, son âme et sa flamme, voilà les traits saillants de cette physionomie virginale et virile. Le noviciat ne fera guère qu’en accuser le relief.


Ce que c’est que le noviciat, Henry Verjus ne tarda pas à le comprendre. C’est un temps de préparation, la préparation d’un holocauste. Quand un postulant frappe à la porte d’une cellule, il demande à s’immoler. La vie religieuse est un sacrifice perpétuel.

Le P. Vandel prêcha la retraite d’ouverture. Elle fut douce, comme il convenait à des jeunes gens qui sortaient presque tous de maladie. Chaque jour, il y avait une heure de récréation où le Père racontait des histoires édifiantes et reposantes. Une fois même, vers le milieu des exercices, on descendit dans la vallée pour une promenade. Le prédicateur mit dans ses prédications toute son âme, une âme d’une onction pénétrante et d’une suavité sainte. « Nous respirions à la fois, répètent les novices de ce temps-là, le parfum de ses enseignements et l’arôme de ses vertus. »

Du premier coup, Henry Verjus sut apprécier le livre des Exercices spirituels de saint Ignace : « Il me semble, écrit-il dans ses notes, qu’avec ce livre, je deviendrai saint et grand saint... »

« Cette retraite, écrit-il encore, m’a été très utile ; elle fera date dans ma vie. J’aime et je connais mieux le Sacré Cœur. Je ne veux rien épargner pour devenir un saint novice et un saint Missionnaire. »

Ce n’est pas à dire que tout fut consolation et joie pour le retraitant. Il est bien vrai qu’il répandit, surtout au début, des larmes d’amour ; mais il est plus vrai encore qu’il fut en proie le plus souvent à des sécheresses, à des tristesses, à des désolations dont il souffrit beaucoup. « Aussitôt que je commençais à méditer, les distractions venaient avec les tentations. Je les repoussais ; je protestais à Notre-Seigneur que je ne consentais nullement à ce que le diable me mettait dans l’imagination ; mais toujours cela revenait, et je passais tout le temps que j’aurais dû consacrer à la méditation, à combattre contre mon imagination... Le démon me poursuivait avec tant d’acharnement qu’à la fin j’étais fatigué, abattu. Que le Sacré Cœur de Jésus en soit loué et glorifié ! »

Dès le commencement, Henry fut soumis à une petite épreuve. La retraite devait se clore par la prise d’habit. A coup sûr, tous les postulants avaient hâte de revêtir la soutane. Henry était plus impatient que personne. La vêture, c’est l’oblation de la victime. Il lui tardait d’être offert à Dieu et de commencer, pour ainsi dire officiellement, les actes de purification totale sans lesquels l’holocauste ne serait point agréé. Mais, avant toute cérémonie, il fallait être muni des lettres testimoniales des évêques respectifs. Neuf seulement sur treize en étaient pourvus. Ceux-là, le 5 février, eurent la joie de prendre les livrées de Notre-Seigneur. Les jours suivants, trois lettres arrivent, et trois postulants reçoivent le saint habit. Henry reste seul avec les vêtements du siècle un jour encore, deux jours, trois jours, des larmes plein les yeux. Enfin, le 13 lévrier, au soir, on apporte un télégramme de l’évêché de Novare, annonçant l’expédition des lettres attendues. Le lendemain matin, le frère Verjus — nous l’appellerons ainsi jusqu’à son sacerdoce — revêtait la soutane, une longue et vieille soutane, du haut en bas toute rapiécée, et dont la teinte originelle avait depuis longtemps disparu. Mais, qu’importe la valeur et la couleur ! Il suffit que ce soit une soutane, c’est-à-dire le vêtement de l’immolation. Aussi, tel fut le bonheur du Frère qu’il se mit à danser. « J’étais fou de joie, dit-il ; je ne voulais pas y croire. » Dans son élan, la soutane s’accroche je ne sais où, et se déchire. Le novice, un peu confus, attristé surtout, subit de son mieux les traits plaisants de ses jeunes confrères et la première et douce gronderie du Père-Maître. Racontons encore, pour n’y plus revenir, un épisode de ce temps-là.

Le frère Verjus avait un peu de peine, surtout dans les commencements, à donner à sa démarche cette gravité qui est requise par la modestie religieuse. Un jour donc le Père-Maître lui imposa, comme pénitence réformatrice, de traverser la grande cour du noviciat, comme s’il eût dû la mesurer. Il devait, à chaque pas, appliquer le talon d’un pied à l’extrémité de l’autre, et la consigne était de répéter cet exercice à chaque fois que l’ardent savoyard passerait par la cour. Il y eut bien d’abord, de la part des novices, quelques sourires : pour être sur le chemin de la perfection, on n’en est pas moins homme à de certaines heures, et, du reste, c’est un fait d’expérience qu’il faut chercher ailleurs que dans un noviciat la terre classique de la mélancolie[30] ; mais le frère Verjus fit son expériment avec tant de simplicité et une fidélité si scrupuleuse qu’il fut bientôt pour tous, en ceci comme en tout le reste, un sujet d’édification profonde.

III

Que dirons-nous du noviciat de ce cher enfant, sinon que les journées en furent pleines jusqu’au bord, comme cette mesure dont il est parlé dans l’Évangile[31] , pleines de bonnes pensées, de bons désirs, de bonnes paroles, de pieux sentiments et d’actions saintes ? Écoutons le Père-Maître rappelant à lui, après quinze années, ses impressions d’autrefois : « Le frère Verjus était la vivante image d’une âme tout entière abandonnée aux touches les plus délicates de la grâce. Le Sacré Cœur le préparait visiblement à sa grande Mission par un oubli complet de soi. Son âme était de ces âmes dans lesquelles on est heureux d’avoir pénétré, parce qu’il s’en exhale, même après de nombreuses années, un parfum de sainteté. Oh ! qu’ils sont beaux les cœurs où Jésus règne en maître ! » Écoutons encore Mgr Navarre, Missionnaire du Sacré-Cœur, archevêque de Cyr, vicaire apostolique de la Nouvelle-Guinée anglaise, dont le nom se retrouvera plus d’une fois sous notre plume dans le cours de cette histoire. Curé dans l’archidiocèse de Bourges, non loin de Chezal-Benoît, il avait aperçu Henry Verjus à la Petite-Œuvre : « La vue de cet enfant, dit-il, a été pour quelque chose dans ma vocation religieuse. Deux ou trois ans après, je faisais mon noviciat avec lui et je le trouvais déjà un saint religieux [32] . » En ce temps-là, le P. Navarre était loin de se douter que lui deviendrait archevêque et qu’il aurait pour coadjuteur son compagnon de noviciat.

Entrons nous-mêmes dans l’intimité de cette âme exquise. Ouvrons son Journal, au hasard en quelque sorte, et lisons :

« J’ai senti et vu clairement la sainteté de mes frères, et j’ai été écrasé sous le poids de ma misère. J’ai bien pleuré. Cela m’a fait une telle impression que je suis tout ému de respect et de vénération lorsque mes frères me parlent. Je les regarde comme des saints[33] . » — « Le sentiment de la sainteté de mes frères me poursuit partout. J’ai médité avec fruit ces paroles de Notre-Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres. C’est à ce signe que l’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples. » Que c’est bien la marque distinctive des Missionnaires du Sacré-Cœur [34] ! » — « Ma méditation a roulé sur ces paroles : Aimez-vous les uns les autres. Vous savez, ô mon Jésus, mon amour pour tous mes frères ! Je prends la résolution de ne jamais les regarder en face, de ne jamais leur faire de peine, de saluer leur bon Ange ou le Sacré Cœur qui est en eux, toutes les fois que je les aborderai[35] ... » — « Je ne puis m’empêcher d’avoir pour tous mes frères une sorte de culte. Ce sont des saints. Oh ! que je suis loin d’eux[36] ! »

Voilà bien, dans cette estime surnaturelle que le frère Verjus a pour ses compagnons de noviciat, ce que les Maîtres appellent la charité de l’esprit, préface en quelque sorte de la charité affective et effective dont le cœur est le centre et le foyer. C’est de la foi qu’elle tire ses lumières. En ces âmes fraternelles, Henry voit l’œuvre de Dieu, et c’est pourquoi il les vénère : il a pour elles « une sorte de culte ».

Connaissait-il la parole de saint Jérôme : « L’hostie et l’holocauste du Christ, c’est la virginité[37] » ? En tout cas, il écrit :

« À partir d’aujourd’hui et tous les jours, je veux demander au Sacré Cœur d’être aussi pur que mon bon ange[38] . » — « J’ai lu dans Rodriguez le traité sur la chasteté. J’ai senti en mon cœur un si grand amour pour cette vertu et un si grand désir de l’acquérir que je n’ai fait que la demander avec larmes toute la journée[39] . » — « Quel bonheur ! Le Sacré Cœur m’exauce. Je suis bien tranquille. Le démon cherchera à me salir ; mais il n’y réussira pas. Je ne dis point cela par présomption. Je me jette dans le Cœur de Jésus. Qu’il vienne m’y chercher, s’il le peut ! J’aime beaucoup saint Stanislas, saint Louis de Gonzague et la très sainte Vierge. Oui, je veux que la sainte pureté soit l’objet de tous mes désirs et de tous mes efforts[40] . »

Plus tard, en temps opportun, nous citerons sur ce même sujet de très belles notes du frère Verjus. Nous ne sommes encore qu’aux premiers jours du noviciat. Rien n’est beau comme ces âmes de quinze ans, de dix-huit ans, de vingt ans, ces âmes vierges, qui, volontairement, joyeusement, s’immolent. Quelle suave odeur devant Dieu s’exhale du sacrifice, et, sur le front des victimes, aux regards des hommes qui ont des yeux pour voir, quelle transparence ! elle vient de l’âme ; quel rayonnement ! il vient de Dieu. Continuons de feuilleter ces notes du noviciat :

« Ce matin, à la méditation, je n’ai pu demander au Sacré Cœur que des souffrances et des croix. Il m’a semblé que ma place était dans les humiliations et les abjections[41] ! » — « Des souffrances ! des souffrances et encore des souffrances ! puis la mort la plus ignominieuse, la plus cachée et la plus cruelle ! Voilà ce que je veux, ce que j’aurai !...

« Lorsque je souffrirai, je serai plus gai, plus doux, plus affable.

« À partir d’aujourd’hui, je veux m’immoler et me dépenser tout entier[42]. » — « J’ai commencé, d’après le conseil de mes frères, une neuvaine au vénéré P. Chanel[43], pour obtenir la grâce d’être un saint Missionnaire et un saint martyr[44] . »

Ces dernières notes sont d’avril. En ce mois, le 26, une nouvelle foudroyante consterna le noviciat. On attendait le P. Vandel pour une profession. Il avait promis sa présence ; il avait même annoncé son arrivée, et l’on apprend sa mort. Il venait d’expirer à Issoudun de la rupture d’une veine au cœur, dans la nuit du 25 au 26. La veille au soir, il était resté plus de trois heures devant la statue de Notre-Dame du Sacré-Cœur, à genoux, immobile, ravi. Le frère Verjus écrit dans son Journal : « Il était pour moi un père. Je ne l’oublierai jamais. » Personne parmi ses enfants ne l’a oublié. Il reste pour eux l’idéal du prêtre ; pour eux aussi, par excellence, il est le Missionnaire du Sacré Cœur.

IV

« Je veux m’immoler et me dépenser tout entier », lisions-nous tout à l’heure dans les notes du Frère. La charge d’infirmier qu’il avait eue à la Petite-Œuvre et que le Père-Maitre lui confia de nouveau, fut pour Henry Verjus une occasion de satisfaire son besoin de dévouement.

Il avait le don de gouverner les malades. « Quels gracieux entretiens, nous écrit-on, son cœur lui dictait au chevet des infirmes ! Il établissait le patient dans la paix, puis dans les sentiments de la piété la plus douce, et, peu à peu, dans la joie de souffrir. » Souvent il exprimait son désir de changer de rôle, d’être malade à son tour et à la place de ses frères, d’être soigné par eux, d’être un enfant entre leurs mains, un petit enfant sans impatience ni murmure, joyeux malgré tout et, s’il se peut, souriant à la maladie et à la mort elle-même.

Que de fois il a demandé à Notre-Seigneur toutes les infirmités du noviciat, attendu que ses compagnons profiteraient des leçons du Père-Maître, des impulsions de la grâce, des saints exemples et que, lui, n’était qu’un pauvre être inutile et stupide !

« En de certains colloques de piété, nous écrit encore le même témoin, je l’ai vu ardent et enflammé, si ému qu’il en avait les larmes aux yeux. »

Mais, les envolées dans les hauteurs mystiques ne lui faisaient point oublier le côté matériel de sa charge. Content de tout pour lui-même, il ne trouvait rien d’assez bon pour ses chers infirmes. Il devinait non pas seulement leurs besoins, mais leurs moindres désirs. Ne lui dites pas que ce sont là des fantaisies et des caprices ; il a, pour les justifier, les mille ressources de la charité la plus ingénieuse, et, pour les défendre, au besoin même devant les supérieurs, les chauds accents de la plus persuasive éloquence. « Un malade dans une famille, disait-il volontiers, n’est-ce pas la bénédiction du bon Dieu ? » Un jour de la « grande retraite » dont nous parlerons bientôt, cinq Anglais ou Irlandais entrèrent à l’école préparatoire que l’on avait fondée, à côté du noviciat, pour la Petite-Œuvre. L’un d’eux, David O’S***, tombe malade. Le frère Verjus ne l’avait vu qu’à la chapelle, mais si profondément et si pieusement recueilli que, du premier regard, il l’aima[45]. Cet enfant fut pris de crises nerveuses et épileptiques. En même temps une effroyable maladie de peau, sorte de gale, se déclara. Le Père-Maître appela le Frère : « Je vous confie cet enfant. Soignez-le bien. » — « Mon Jésus, écrit l’infirmier, merci !… Je suis heureux ; mais, guérissez-le… Quel spectacle !… Faites-moi souffrir pour lui… Sauvez-le… Il est digne de devenir Missionnaire du Sacré-Cœur. » Une mère, au témoignage du Père-Maître, n’aurait pas soigné son enfant avec un dévouement plus entier. Quand on voit Jésus dans un malade et quand on aime, les fatigues sont des jouissances. Jamais de plainte. Nul souci de la contagion. Le jour, deux ou trois fois, l’infirmier prenait le malade dans ses bras, et, du second étage, il le descendait à la salle de bains. La nuit, sur un lit de camp, il était tout près, plus éveillé qu’endormi, debout au moindre appel. À l’heure des crises, il y a des luttes corps à corps, des luttes qui durent une demi-heure, une heure même. Quelquefois elles sont si violentes que le courageux et robuste gardien n’en peut plus, et qu’il est contraint d’appeler au secours. Quand les crises sont passées, plus doux que jamais, compatissant et caressant, il s’approche de son malade et tâche à le distraire un peu, à l’encourager, à le consoler. Au surplus, David ne voulait point d’autre infirmier. Seul, le frère Verjus pouvait lui faire accepter les prescriptions du médecin, dont quelques-unes, à la lettre, le martyrisaient. De temps à autre, pour extirper sans doute l’affreux germe, on lui appliquait sur la peau une chemise enduite de je ne sais quel ingrédient. Le martyre commençait. « Je brûle ! Je brûle ! » criait le pauvre enfant. Et pour le contraindre à subir, le temps voulu, ce remède horrible, il ne fallait rien moins que le génie et le cœur de notre bon Frère.

L’enfant fut rendu à sa famille où il mourut. L’infirmier l’avait soigné durant plus de quatre-vingts jours. Pendant ce temps-là, faute de loisir, il n’ouvrit son Journal que pour y écrire très simplement ces mots sublimes : « J’ai passé là trois mois de délices. »

V

Se dévouer aux malades, c’est bien ; s’immoler pour les âmes, c’est mieux. Toute la vie d’Henry Verjus sera une immolation. Dès le noviciat, il demande à se sacrifier de la sorte.

Un de ses amis de la Petite-Œuvre, un membre de la pieuse association qu’il avait fondée à Chezal-Benoit et dont il était l’âme, on s’en souvient, un de ses compagnons les plus chers du noviciat, un des treize, vient de rentrer dans le monde. Le voyage qu’il a fait dans sa famille à l’occasion de la mort de son père, l’a troublé profondément, l’a dérouté et perdu peut-être. Il ne reparaît à Saint-Gérand que pour en repartir presque aussitôt.

À cette nouvelle le frère Verjus a la mort dans l’âme. « Comment, dit-il à l’un de ses confrères, vous qui, à l’heure triste, avez vu ce pauvre égaré, comment ne l’avez-vous pas retenu sur le bord de l’abîme ? Il lui paraissait que, s’il avait pu le voir un instant et l’entretenir, il l’eût arrêté dans sa résolution fatale… Rentré dans sa cellule, il écrit : « Hélas ! Ô mon Jésus, où l’entraînera sa désobéissance ! Ô sainte obéissance ! Ô joug de mon Jésus ! Je veux vous porter coûte que coûte. Je jure à l’obéissance fidélité jusqu’à la mort et à la mort de la croix, c’est-à-dire à la mort la plus cruelle. Quelle leçon que la chute de ce Frère qui avait de si bonnes dispositions ! Oh ! {{{2}}}, mon Jésus, comme l’enfant qui, entendant à côté de lui un grand bruit, s’attache et se cramponne à la robe de sa mère, de même, ô mon Jésus, en voyant tomber à côté de moi celui qui était si au-dessus de moi, je suis effrayé, terrifié, et je m’attache à vous et à ma sainte vocation plus fort que jamais. » Puis, il s’en va trouver le Père-Maître et il lui demande de se flageller pour le salut du novice infidèle. Le Père l’autorise à se donner la discipline trois fois par semaine. C’est bien peu ; mais, « le Père n’a pas permis davantage, si ce n’est de me mettre pour le fugitif à la disposition de Notre-Seigneur. Si le Sacré Cœur veut me faire souffrir pour cette âme, je suis prêt. Oui, mon Jésus, si vous le voulez, frappez-moi et sauvez-le. »

Le retraitant — car ceci se passe durant la grande retraite — profite de cet exemple douloureux pour se fortifier dans la vertu d’obéissance : « Le Père-Maître m’a dit : « Ô mon cher Frère, attachez-vous à l’obéissance. « Cette chère obéissance, c’est le grand moyen pour vous sauver. Obéissez, obéissez jusqu’à la mort. Obéissez maintenant et toujours. Ô sainte obéissance, quel trésor ! » — « Oui, mon Jésus, je vous le promets : obéir et mourir pour obéir. Quand l’obéissance parlera, je veux marcher sur toutes mes affections les plus légitimes. C’est l’obéissance qui doit me sauver. Ô mon Jésus, à votre exemple, je veux obéir, maintenant, toujours et jusqu’à la mort, dans les petites choses, dans les grandes, dans celles qui me sont agréables et dans celles qui me répugnent. Je vous le promets, mon Dieu, aidez-moi. »

Nous pouvons dire dès à présent que, toute sa vie, Henry Verjus a magnifiquement pratiqué l’obéissance. Le sentiment profond de sa misère le maintenait dans l’humilité et l’humilité lui rendait l’obéissance facile. De plus, grâce aux vives lumières de sa foi, partout et toujours, sous le voile, j’allais dire sous le sacrement plus ou moins vulgaire d’un homme terrestre, il voyait Dieu.

VI

La vie silencieuse et retirée de Saint-Gérand ne diminuait en rien son amour des Missions.

Vers le milieu du noviciat, arrive un prêtre dont nous avons déjà rencontré le nom, M. l’abbé Navarre. Henry Verjus s’attache à lui. Ce bon Père était richement pourvu de connaissances pratiques : maçonnerie, charpenterie, menuiserie, la peinture même et le reste ; sans compter qu’il avait apporté les manuels Roret, sorte d’encyclopédie des arts et métiers, sciences théoriques et pratiques, etc., dont le Frère faisait ses délices. Dès ce temps-là, en prévision de l’avenir, il s’appliquait à tous les métiers.

Son désir des Missions allait grandissant. Un jour, il aperçut dans la bibliothèque une vie du P. Chanel, premier Missionnaire et martyr de l’Océanie centrale. Il la demanda, la lut et la relut. Pendant les promenades, à l’heure du repos, il appelait le frère Georges Mayer. Tous les deux s’écartaient des groupes où l’on causait et s’asseyaient à l’ombre. Là, ils ouvraient la vie du bienheureux Mariste, et, lentement, à qui mieux mieux, en savouraient l’austère douceur. Ils n’interrompaient leur lecture que pour s’enflammer mutuellement du désir de l’apostolat lointain et du martyre.

Un autre jour, c’est la vie du vénérable Joseph Marchand, martyrisé en Cochinchine, qui lui tombe sous la main. « Je viens de lire le martyre de M. Marchand. J’avais mal à la tête et au cœur. Cette lecture m’a relevé. Je veux tout supporter. Ô mon Jésus, comme je vous remercierais, si vous m’accordiez un martyre aussi cruel que celui-là ! »

Or, on ne peut lire sans horreur ce qu’eut à souffrir ce vaillant Missionnaire. Une première fois, les bourreaux lui ont déchiré avec des pinces la chair des jambes et des cuisses. Quinze jours plus tard, comme des cicatrices commençaient à se former, on renouvela le même supplice avec des tenailles rougies à blanc : les plaies ardentes fumaient. Au milieu de ces tortures, le martyr confessait la foi de Jésus-Christ. Enfin, on l’attache à un poteau. Deux hommes, ou plutôt deux monstres que le tam-tam accompagne, déchirent d’abord la peau des sourcils et la rabattent sur les yeux, puis, avec leurs tenailles, saisissent la poitrine du patient, la tirent, la tordent, la coupent et en jettent par terre les lambeaux sanglants. L’héroïque victime ne bouge pas. Les bourreaux saisissent d’autres parties du corps dans la même région et coupent encore deux morceaux. Le martyr frissonne et tremble. Ses yeux cherchent le ciel : « mon Dieu ! ô Père ! » s’écrie-t-il. On descend aux jambes. Deux lambeaux tombent sous le fer. Alors la nature épuisée succombe, la tête de M. Marchand s’incline, il meurt.

Le frère Verjus a lu, dans le détail, cette scène atroce que nous venons d’abréger, et il écrit : « Mon Jésus, comme je vous remercierais, si vous m’accordiez un martyre aussi cruel que celui-là ! »

En attendant, il se fabriquait des chaînes de fer, armées de pointes, pour les bras, les jambes et la ceinture. Celles qui, à son gré, n’étaient point réussies, c’est-à-dire qui n’entraient pas dans les chairs assez vivement, il en faisait cadeau à ses amis, et se remettait à l’ouvrage pour quelque invention nouvelle. Jusqu’où ne serait-il pas allé dans la pénitence, si le Père-Maitre n’eût entravé son élan ! Mais, avant tout, nous l’avons vu, il était fils de l’obéissance.

« Pendant la messe, j’ai été rudement tourmenté par Satan. Il m’inspirait toutes sortes de mortifications à faire. J’ai presque succombé. Ô mon Jésus, ayez pitié de ma misère ! … Le Père-Maître m’a permis trois disciplines pas semaine. Pas plus. Je n’en ferai pas davantage. Je ne veux me servir de cette créature qu’autant qu’elle me conduira à ma fin. Elle serait nuisible autrement. Je déclare donc au démon que je me tiendrai dans l’obéissance. — L’obéissance est meilleure que le sacrifice. — L’humilité, l’oubli de moi-même, la soumission aveugle, voilà des créatures dont je ne risque pas d’abuser. »

VII

Ceux de nos lecteurs qui sont familiers avec les Exercices spirituels ont reconnu dans ce mot « les créatures », une des expressions de saint Ignace en sa méditation « du principe et du fondement ». Deux fois déjà nous avons évoqué le souvenir de la grande retraite. Nous y sommes.

Aujourd’hui, dans tous les noviciats, ou peu s’en faut, au courant de l’année, sans préjudice de la retraite d’ouverture et de la retraite des vœux, on fait « les grands exercices », les exercices complets, autrement dit, la retraite de trente jours. Rien de plus sage. De quoi s’agit-il en effet dans un noviciat ? De se vaincre soi-même et de régler sa vie suivant la volonté de Dieu. Or, régler sa vie est la fin dernière des Exercices. Pour jeter l’âme du retraitant dans le creuset d’où elle sortira, si elle veut, non pas seulement purifiée, mais transfigurée, et toute prête aux volontés divines, le livre de saint Ignace est d’une force merveilleuse et vraiment unique. « Que de bien il me fait, disait le frère Verjus, tant il est clair, pratique et profond ! »

Voici donc, dans l’étroite solitude du noviciat, les novices qui se font, pour quatre semaines, une solitude plus étroite encore. Toutes les avenues de l’âme sont fermées du côté de la terre. L’espace est libre du côté du ciel. Une fois la semaine seulement, il y aura relâche et repos, un jour de congé qui n’aura rien de dissipant. Tout d’abord il s’agit de purifier l’âme, de la détacher des affections terrestres, puis de l’établir dans la crainte de Dieu et l’horreur du mal. C’est l’objet de la première semaine[46].

Le frère Verjus, est-il besoin de le dire ? entre dans les Exercices avec une générosité vaillante et pour ainsi parler à plein cœur. Laissons-le nous faire la confidence de son âme. Il s’est peint dans son Journal de retraite, comme dans tous ses autres écrits, sans retouche, avec une candeur aussi charmante qu’elle est naïve. Il a donc, en ces premiers jours, scruté sa vie, depuis l’éveil déjà lointain de sa raison jusqu’à l’heure présente : « Il me semblait qu’à la lumière d’un grand soleil je voyais toutes mes fautes principales. J’en ai compté quatre-vingts. » Mais, ce qui lui a fait grande peine, c’est que jamais il n’a pu croire qu’elles fussent mortelles. « Il me semble que je les ai commises sans y penser, que je ne les aurais pas faites, si j’eusse pensé que c’était offenser Dieu. » Admirable enfant ! À peine si l’ombre du péché a effleuré son âme, comme ces nuages qui passent sur des eaux limpides sans presque en ternir l’éclat ; il n’en est pas moins désolé d’avoir contristé le Cœur de Jésus, désolé et humilié, « terriblement humilié », dit-il. « Je voudrais me rappeler souvent ce sentiment d’humiliation, d’anéantissement que j’ai éprouvé ; mon orgueil serait bien rabattu. O mon Jésus, j’espère que vous ne m’épargnerez pas cette vue. Frappez, frappez, ô mon Dieu, anéantissez-moi, humiliez-moi, abîmez-moi !

Il revient dans une autre méditation sur ses péchés personnels, et, de tout son cœur, il demande à Dieu la contrition. « Oh ! que cette méditation a été bonne ! Le Sauveur m’a fait une grande grâce : Je me suis bien repenti de mes fautes. J’ai pleuré sur mes péchés, parce qu’ils avaient fait de la peine au Cœur de Jésus. » Une autre grâce, « une grâce immense », dont il remercie le Seigneur, c’est d’avoir une horreur profonde de tout ce qui serait, de près ou de loin, « l’ombre même du péché ».

Il y a des méditations, cependant, dont il ne peut venir à bout, celle de l’enfer par exemple. Il essaie bien de suivre les prescriptions de saint Ignace et de se figurer les effroyables supplices que la justice et la sainteté de Dieu infligent aux damnés ; mais, toujours et comme malgré lui, il entend chanter à son oreille le refrain de la bienheureuse Marguerite-Marie :

L’amour triomphe, l’amour jouit,

L’amour dans Dieu se réjouit.

Quand il médite sur la mort, la pensée du martyre vient à la traverse et jette sur les aspects funèbres comme une pourpre radieuse. Il la repousse, car elle est propre à lui donner de la joie, et « il fait, dit-il, tout comme s’il devait mourir dans son lit ».

Ainsi donc, humilité, confusion, douleur de ses fautes, voilà le fruit que l’exercitant a retiré des méditations de la première semaine .


Dans la seconde, les sombres horizons se déchirent. Une belle lumière se lève sur l’âme généreuse. C’est Notre-Seigneur qui s’approche et qui l’appelle. Il l’appelle à combattre, avec lui et comme lui..., quoi donc ? l’orgueil par les abaissements ; l’amour des richesses par la pauvreté et les privations ; l’amour des honneurs par l’obscurité et les humiliations ; l’amour des plaisirs par les travaux et les souffrances.

« Je serai saint ou je mourrai », conclut le frère Verjus. C’est le mot d’ordre. Soldat du divin capitaine, il le répétera souvent, ou encore, et dans le même sens, il dira avec la bienheureuse Marguerite-Marie : « Je veux vaincre ou mourir. » « Volo : Je veux. » C’est l’affirmation que saint Ignace place au commencement de chacun de ses Exercices ; c’est l’acte, cent fois répété, d’où dépend le succès de la retraite. La volonté joue dans le frère Verjus, comme dans saint Ignace, un rôle prépondérant. Une rare vigueur dans les affections de la volonté, l’acrius insistendum, voilà, avec la piété la plus affectueuse, ce qui distingue le Frère dans son Journal. Nous allons le citer largement.

« Ô mon Jésus, en présence de votre divin Cœur, bien persuadé que sans vous je ne puis rien, moi, Henry Verjus, après vous avoir promis de fuir, détester, abhorrer jusqu’à l’ombre du péché le plus petit, comme si je devais mourir à chaque seconde, je déclare la guerre à ma nature, vous promettant de faire le contraire de ce qu’elle m’inspirera, en tout, partout et toujours. Je veux imiter les vertus de votre divin Cœur, et je déclare la guerre au démon, au monde, à ma chair, prêt à vaincre ou à mourir. »

Et ce que le novice écrit en ce moment, sous la forte impression de la grâce, le religieux le pratiquera toute sa vie. Toute sa vie, nous le verrons, non pas réduit à la défensive, mais dans l’action, la marche en avant, l’attaque, agendo contra[47], en vrai chevalier qu’il est du roi Jésus.

La troisième semaine a pour but d’affermir le retraitant dans le choix d’une vie plus haute et plus parfaite et de le confirmer dans sa résolution d’être tout entier au service de Dieu pour sa gloire. « Il s’agit donc, écrit le frère Verjus, d’être ardent, ferme, courageux, dans tout ce qui regarde le service du Sacré Cœur... Je ne veux rien passer à ma nature, mais tout passer au prochain. Fermeté humble ! »

À ce propos, saint Ignace nous présente dans la Passion du Sauveur un grand et puissant exemple de courage. Dans ces contemplations l’âme ardente du Frère s’enflamme. Il sent tout à la fois, et plus vivement que jamais, l’horreur du péché, la justice et la sainteté de Dieu. Il demande à souffrir, il est heureux de souffrir pour expier ses fautes et pour témoigner à Notre-Seigneur une compassion pratique,

« Dans la première semaine, dit-il, j’ai résolu d’éviter avec horreur l’ombre même du plus petit péché, afin d’honorer, louer et servir Dieu.

« Dans la seconde, j’ai résolu non seulement de me défendre, mais de faire agression contre ma nature, le démon et le monde. Je l’ai dit : ou vaincre ou mourir.

« Mais, dans la troisième, je ne veux pas me contenter de cela. À l’exemple de mon Jésus souffrant, je veux être prêt à souffrir les tourments les plus cruels et les plus longs, plutôt que de consentir à faire souffrir encore mon Jésus par des imperfections volontaires.

« Ô mon Jésus, je suis heureux d’avoir la fièvre et le mal de tête, depuis que je médite votre Passion. Augmentez mes peines. Avec votre grâce, je veux être fidèle. Je suis bien décidé à souffrir tout, en mon cœur, en mon honneur, en mon corps, comme Jésus… — Tout souffrir, sans me plaindre, jusque dans les petits détails. — Tout va parfaitement. Le bon Jésus me fait souffrir et me console en même temps. Oui, je veux souffrir et mourir toute ma vie, mourir à mes moindres petites volontés. »

Certes, ce sont là de beaux sentiments. Mais, pour courageux que l’on soit et saintement épris d’oraison, quand une retraite dure trente jours, quatre méditations par jour, d’une heure chacune, sans en compter la préparation et l’examen, sans compter les autres exercices, c’est un rude labeur, et il n’est point surprenant qu’il y ait des moments de fatigue, de malaise, même de souffrance, et que l’on soit tenté quelquefois de découragement. Les meilleurs ont passé par là. Le frère Verjus eut le sort commun.

« J’ai eu une assez forte fièvre qui m’a empêché de méditer. Le démon m’a tenté d’une façon formidable. Il aurait voulu, à cause de ma maladie, me faire cesser la retraite, parce que cela me fatigue. J’ai failli succomber ; mais le Sacré Cœur m’a aidé. Quand je ne pourrai rien faire, je me tiendrai en présence de Jésus-Christ souffrant, comme un compagnon de misère ; mais, je veux suivre la communauté, tant que mes forces y suffiront. Ou vaincre ou mourir. Désolation complète. Mal de tête. Fièvre. Ô mon Jésus, le démon rirait bien, s’il me voyait quitter la retraite ; mais dussé-je en sortir à l’agonie, je suivrai, jusqu’à la dernière seconde, la communauté, heureux qu’on me souffre parmi tant de saints. Quelle ferveur d’un côté ! Quelle lâcheté de l’autre ! »

Non seulement le vaillant Frère n’abandonna point l’oraison, mais, pour dompter les infirmités de la nature et répondre aux sollicitations de la grâce, il la prolongeait ; parfois même il la recommençait, et, de la sorte, méditait deux heures de suite. « Vaincre ou mourir. » Quelle mise en œuvre de la parole de saint Ignace que nous avons citée : « Il faut agir contre ! Agendo contra. » — « Grande journée. Chemin de la Croix. Que de leçons ! J’ai demandé à Notre-Seigneur de me faire victime de son Sacré Cœur, non seulement dans les grandes circonstances, mais en détail. » — « Aujourd’hui j’ai eu l’idée de me faire victime pour tous mes frères. » — « J’ai mis au pied de la croix de mon Jésus toutes mes affections et toutes les créatures. Je lui ai tout sacrifié. Je me suis sacrifié moi-même. » — « Désolation complète. Mon Jésus, qu’ai-je donc fait ? Encore une sottise ?… Oui, une grande sottise. Le Père-Maître me l’a dit. En soignant le Frère***, j’ai parlé de choses qui ne regardaient pas ma charge. Ô mon Jésus, vous me punissez. Merci. Oui, je l’ai bien mérité. Je suis un mauvais novice, m’a dit le Père-Maître. Ô mon Jésus, quand je vous le disais qu’on ne pouvait plus me supporter ! Ô mon Jésus, je vous offense donc sans le savoir. Je suis donc aveuglé par mes crimes. Ô mon Dieu, il me semble cependant que je voudrais bien vous aimer. Il me semble que je déteste le péché de toutes les forces de mon âme. Ô mon Jésus, pitié ! Donnez-moi une pénitence. Le Père ne veut pas m’en donner, parce que je n’en suis pas digne. Ô mon Jésus, je me jette dans votre Sacré Cœur, consumez mes iniquités. »

Notre-Seigneur lui faisait sentir, comme à toutes les âmes de choix, ses moindres manquements et faiblesses. Voici comme il s’accuse :

« Aujourd’hui, je me suis laissé distraire par le congé. J’ai fait plusieurs fautes que je viens de pleurer bien amèrement devant mon Jésus-Hostie. Il me semblait que Jésus était irrité de ces fautes, après tant de grâces ! »

Quelles sont donc ces fautes ?

« 1° J’ai continué d’écrire après le son de la cloche. 2° J’ai trop désiré d’aller à la lithographie. 3° J’ai trop désiré la récréation. 4° En récréation, j’ai trop parlé. 5° J’ai dit trop vite mon office.

« Ô mon Jésus, voilà ce que je suis ! Je prends des résolutions pour ne pas les tenir… Ayez pitié de moi, je vous en supplie. Ne regardez mes fautes que pour me les pardonner. »

Quand les désolations étaient trop fortes, il allait trouver son directeur. « Un jour, nous écrit le Père-Maître, il m’arriva tout consterné. Je lui demande s’il n’a point occasionné cet état par quelque infidélité à la grâce. À force de réflexion et d’examen, il crut avoir découvert quelque léger manquement, s’en alla aux pieds de Notre-Seigneur, et implora son pardon avec un si vif repentir qu’il revint bientôt tout rayonnant de joie. Il était consolé. »

À l’exemple de Notre-Seigneur dont toute la vie n’est qu’un mystère d’anéantissement, le frère Verjus semblait chercher des abîmes de plus en plus profonds, les trouver et s’y complaire.

« J’ai vu dans toute sa laideur ma vie passée… Que monstre ! C’est maintenant que je désire être méprisé, bafoué, oublié de tous. Ô mon Jésus, pardon, pardon ! Je suis bien persuadé que je suis la peste de ce saint noviciat. Aussi je me veux faire le serviteur de tous. Je veux me faire mépriser. Je veux me cacher. » — « Ô mon Jésus, je vous en supplie, ayez pitié de moi. Faites que je commence enfin à me haïr et à me mépriser autant que je le mérite et que je vous le désirez. » — «J’ai demandé pardon à mon Jésus de ma sotte vanité qu’il a voulu expier en se faisant passer pour fou aux yeux des hommes. Je lui ai demandé de tout mon cœur la robe blanche, signe de folie devant les hommes, signe de pureté devant Dieu. Je la lui ai demandée avec larmes, lui promettant, avec sa grâce, de la conserver pure. » — « J’ai demandé au Sacré Cœur que toute chose me tourne en humiliation. Il me semble que je suis exaucé. »

Voilà des vérités qui, pour être fondamentales dans la vie spirituelle et surtout dans la vie religieuse, n’en font pas moins horreur à la nature. Aux yeux du clairvoyant novice, tout cela est dans l’ordre, tout cela est bon et savoureux. C’est le calice du Maître et le disciple n’en doit point détourner ses lèvres.

Enfin on entre dans la quatrième semaine où l’âme est uniquement occupée de l’amour de Dieu et des saints désirs du ciel. On médite les glorieux mystères du Christ qui en sont le gage et le modèle. Le frère Verjus, de plus en plus dépris, dégagé de la terre, fait je ne sais quels divins rêves de pureté idéale. Écoutons-le :

« Ce matin, j’ai fait une excellente communion. J’ai bien demandé à mon Jésus la pureté. Depuis quelque temps je désire tant cette vertu que je ne passe pas un seul jour sans la demander en pleurant à chaudes larmes. Je ne sais pourquoi, quand je pense à cette vertu, je me mets à pleurer, et je la demande à Jésus, à Marie, à mes saints patrons, avec beaucoup d’ardeur. » — « J’ai étudié le petit Enfant Jésus avec de grandes douceurs. Dans ses yeux bleus, j’ai vu la sainte pureté. » — « Pendant la messe, avant la communion, je me suis figuré que mon Jésus me disait : « Henry, pourquoi es-tu venu ici ? Cette pensée m’a bien fait pleurer mes péchés. J’ai dit à mon Jésus : « Non, mon Jésus, je ne suis pas venu vous trahir. J’en suis pourtant capable, hélas ! Je suis venu pour vous « recevoir en mon cœur, afin que vous me guérissiez, que vous me laviez. » Et alors je lui ai présenté successivement toutes mes facultés, mon âme, mon cœur, mon esprit, mon corps, pour que ce bon Jésus purifie tout. » — « Je viens de lire un passage de la vie de saint Stanislas. Ce bon saint veut me faire la grâce de protéger en moi la belle vertu. Je vais ajouter un billet à ceux que je porte sur ma poitrine, demandant pour moi à saint Stanislas une pureté comme la sienne. Mais, dit le saint, pour avoir cette vertu en haut degré, il faut avoir une grande dévotion à la sainte Vierge. Plus on aime la sainte Vierge, plus on est pur. Ô ma Mère ! ô ma Mère chérie ! ma chère Mère, pourriez-vous refuser cette grâce à votre enfant ? Non, vous êtes trop bonne. saint Stanislas, je vous en conjure, je vous en supplie, faites que je vous ressemble. »

— « Je repousse tout sentiment qui pourrait me venir de la joie que j’aurais à être pur. Je ne veux être pur que pour être agréable au Sacré Cœur, pour être sa victime. »

— « Oh ! oui, il faut absolument que j’arrive à être pur comme un ange. Je repousse de toutes mes forces tout sentiment de satisfaction personnelle. Je veux être pur, mais pour mon Jésus, pour lui plaire, et afin de mieux le connaître pour le mieux aimer. » — « Saint Stanislas m’enflamme d’amour pour la sainte vertu. Oh ! qu’il est bon, le Sacré Cœur de mon Jésus qui a donné au monde un si beau saint ! Oh ! que je suis heureux ! Mon bonheur est inconcevable. Jamais ! non, jamais, je n’en avais goûté un si pur ! »

On le voit, il est heureux. Il manque quelque chose à son bonheur pourtant, puisqu’il n’a pas encore, il le dit du moins, la science intégrale de l’amour :

« Oh ! que je serai heureux, quand je saurai aimer ! Amour ! Ce seul mot m’émeut ; mais il me semble que je ne le comprends pas encore bien. Il me semble qu’on ne peut le comprendre ici-bas. mon Jésus, ô ma Mère, je le sais, je suis indigne de vous aimer ; mais, je vous en supplie, ne me défendez pas de vous aimer. Ayez pitié de moi. Mettez en mon cœur un si ardent amour que je ne puisse aimer personne autre que vous !… »

La retraite est finie. Il reste au Frère à condenser en quelques brèves formules et à réduire en pratique, outre les réflexions que lui a suggérées l’Esprit de Dieu, les résolutions qui feront de toute sa vie une vie de pureté, d’humilité, de sacrifice, d’union à Notre-Seigneur, une vie d’amour.

Pour la glorification de l’humble novice et la haute édification du lecteur, nous citons ces pages intégralement.

FRUITS DE MA RETRAITE
RÉSOLUTIONS PRATIQUES

« Voici les résolutions que je veux faire entrer désormais dans le cours ordinaire de ma vie :

« I. — La première résolution que je devrai observer tous les jours de ma vie, c’est de faire scrupuleusement, sans y manquer jamais, les additions que marque saint Ignace pour bien réussir dans l’oraison[48]. Car, il me semble que j’ai compris de quelle importance il était pour moi de bien faire oraison.

« Tous les jours, de même, je ferai et marquerai mon examen particulier et mon examen général.

« II. — Je veux désormais rejeter, abhorrer, repousser vivement, mais sans trouble, tout ce qui peut, même de très loin, avoir la moindre ombre de péché, afin de réjouir le Cœur de Jésus et Notre-Dame, afin d’être prêt à mourir à toutes les secondes.

« III. — Je veux mener une vie d’oraison, c’est-à-dire avoir la présence de Dieu continuelle. Sans contention d’esprit, je me tiendrai toujours auprès du Sacré Cœur. En tous mes moments libres, j’irai faire oraison devant le Saint Sacrement, méditant sur la vie et la passion de Notre-Seigneur, selon les besoins du moment, m’efforçant de trouver le Sacré Cœur partout.

« IV. — Je veux être obéissant jusqu’à la mort, m’efforçant de l’être non seulement dans les grandes occasions, mais aussi et surtout dans les plus petits détails ;

« Essayant de tout faire, tout, absolument tout, par obéissance ;

« Obéissant à mes inférieurs en tout ce qui ne contrevient pas à la loi et aux conseils de Notre-Seigneur, essayant de leur rendre le plus de services possible, mais sans donner du reste la moindre attention à leur appréciation de mes actions, lorsque f aurai fait mon devoir[49] ;

« Obéissant surtout à mes supérieurs.

« Oui, il faut que j’acquière cette vertu à un degré sublime.

« V. — Je veux mener une vie pure, prenant pour modèle le Sacré Cœur de Jésus. J’aurai recours pour cela au jeûne et à la prière. Vigilate et orate. Je réprimerai mon imagination, en ayant une vie toute d’union à Dieu. Je combattrai ma chair. En un mot, je n’épargnerai rien pour acquérir une pureté angélique. Le Cœur de Jésus me veut pur comme saint Stanislas. Il faut absolument que j’y arrive.

« VI. — L’humilité ! Voici une vertu que le Sacré Cœur me veut voir pratiquer parfaitement. Il le veut et je le puis avec sa grâce.

« Donc, je ne parlerai pas de moi. Je serai heureux de me voir méprisé. Je tâcherai d’être toujours caché. Je ferai quelquefois des sottises innocentes pour me faire mépriser. Mais, surtout, et toujours, je serai strict observateur de la règle et des moindres volontés ou désirs de mes supérieurs, au risque de paraître singulier et ridicule. J’appuierai tout particulièrement sur ce dernier point : Je me donnerai toujours tous les torts.

« J’excuserai toujours mes frères. Je leur demanderai pardon quand je les aurai offensés. Je baiserai, quand je serai seul, la trace de leurs pieds.

« Je me dirai souvent : Je ne suis que le rebut de la maison.

« VII. — Amour ! Ama et fac quod vis. Mon cœur est naturellement porté à l’amour.

« Je ferai tout par amour, et je tâcherai d’exciter ce sentiment en mon cœur par de fréquentes aspirations.

« En tout ce qui m’arrivera, je verrai une marque de l’amour du Sacré Cœur. « Je veux tout faire par amour. »

« Voilà sept résolutions. Je les confie de tout mon cœur à ma bonne Mère. Car, de moi-même, je ne pourrai pas les tenir. Mais, avec son secours, j’y parviendrai certainement.

« Il faut que je sois un saint !… Ô ma Mère ! Il le faut absolument. Avez-vous entendu ? Il le faut. Aidez-moi donc et donnez-moi la persévérance.

« Merci, mon Jésus, de toutes les grâces que vous m’avez accordées pendant cette retraite. Elle fera date dans ma vie.

« Vous m’avez fait éprouver la consolation la plus douce et la désolation la plus amère, autant du moins que je puis en juger.

« Que votre saint Nom en soit béni et que votre Sacré Cœur en soit glorifié !

« Vive le Sacré Cœur de Jésus !

« Vive Notre-Dame du Sacré-Cœur !

« Vive saint Tharcisius ! »

Au bas de ces pages, le Père-Maître a écrit de sa main :

« Qui se humiliât, exaltabitur : Qui s’humilie, sera exalté. »

Comment Henry Verjus a été fidèle à ses résolutions, les quinze années qui lui restent à vivre vont nous l’apprendre.



IV

APRÈS LE NOVICIAT

REPRISE DES ÉTUDES

I

Il y a dans l’Église une petite société qui a voulu être fondée, baptisée, et, pour ainsi parler, consacrée dans le sang et dans le feu du Cœur de Jésus. La fin générale de cet Institut, sa mission officielle, est de glorifier le Sacré Cœur, de manifester au monde les trésors de grâces dont il est rempli et de réparer les injures qui lui sont faites.

Sur la poitrine du Missionnaire, un Cœur rayonne avec cette devise triomphante : « Aimé soit partout le Sacré Cœur de Jésus ! » Du sein de flammes qui s’élancent comme pour un embrasement, la Croix victorieuse apparaît. Les épines s’entrelacent et s’enfoncent ; le sang coule : symbolisme admirable de l’amour immolé. La blessure s’entr’ouvre comme pour abriter dans un sanctuaire une vie d’action, de contemplation, de charité. Pour le Missionnaire du Sacré-Cœur, toute science consiste à connaître le Cœur de l’Homme-Dieu, toute piété à l’adorer, toute vertu à l’imiter, tout bonheur à l’aimer. Partout et toujours, auprès, au loin, jusqu’aux dernières limites du globe, dans l’intime rencontre des âmes ou, du haut de la chaire, devant les foules, il sera son héraut et son prophète. Son consolateur aussi : des ingrats le délaissent ; des impies le méprisent ; des méchants l’outragent. D’office, il sera réparateur. Les deux traits, pour ainsi dire caractéristiques de la physionomie du divin Maître, l’humilité et la bonté, distingueront le disciple. La douceur en sera l’exquise floraison et le fruit savoureux. Ce n’est donc pas une vaine et creuse religion que celle-là. Par la blessure du Cœur, elle pénètre jusqu’aux profondeurs mêmes du Christ et se résume en ces trois mots : infusion dans la prière ; effusion dans l’apostolat ; consomption dans le sacrifice et dans l’amour. C’est toute la vie du Sauveur. Mihi vivere, Christus est[50].

Or, la joie était grande au noviciat de Saint-Gérand, le 15 février 1878, « la joie la plus sainte ». En ce matin inoubliable, la chapelle rappelait vraiment le Cénacle. Ils étaient douze à la profession religieuse, tous de la Petite-Œuvre. « Quel bonheur est le mien ! écrit le frère Verjus. Que le Sacré Cœur est doux à ceux qui veulent se donner à lui ! Je suis hors de moi-même. Il me semble que je suis prêt à tout. Je n’aime que le Cœur de Jésus et ce qui se rattache à sa gloire. »

L’émission des premiers vœux en usage dans la Société des Missionnaires du Sacré-Cœur se fit à la messe. « L’émotion était profonde. On pleurait de bonheur. Enfin le moment arrive. C’est moi qui commence. Quelle joie ! quelle allégresse ! Voveo ad triennium paupertatem, castitatem et obedientiam[51]. C’est fait. On s’embrasse en pleurant. Je suis Missionnaire du Sacré-Cœur ! »

Le profès resta sous la vive impression de son indignité et de l’immense miséricorde de Notre-Seigneur à son égard, longtemps, pour ne pas dire toujours.

II

En ce temps-là, à diverses intentions, il conclut des pactes avec Notre-Seigneur, Notre-Dame et les saints qu’il aimait plus particulièrement. Voici la formule de son pacte avec le Sacré Cœur :

« Ô Cœur sacré de Jésus, puisque vous avez tant souffert pour moi, je veux aussi souffrir pour vous.

« En conséquence, voyant avec un étonnement mêlé de stupeur mon admission dans la Société de vos Missionnaires naires, je veux m’offrir à vous, ô mon Jésus ! comme victime pour toutes les fautes grandes et petites que le démon, ennemi de tout bien, pourra faire commettre dans cette Société si chère à mon cœur. Je désire par là lui prouver ma reconnaissance, indigne que je suis d’être un de ses membres, moi qui vous contriste si souvent…

« Ô mon Jésus, écoutez mon humble prière. Ne m’épargnez pas. Frappez ! Frappez sur moi ; mais, je vous en conjure, épargnez tous mes frères et n’en disgraciez aucun. Je serai trop heureux, ô mon Jésus, d’être ainsi le serviteur de cette Société que j’aime tant.

« De mon côté, je veux m’efforcer jusqu’à mon dernier soupir de me rendre de moins en moins indigne du beau titre que j’ai reçu, le 15 février 1878, de Missionnaire du Sacré-Cœur… »

« Ô Marie, ô ma bonne Mère, présentez cette supplique au Sacré Cœur. Bénissez-moi ! »

Ce pacte, écrit de sa main au mois de mai de cette même année, est signé de son sang. On peut dire qu’il y a été fidèle jusqu’à la mort et que la providence du Cœur de Jésus ne lui a pas ménagé les souffrances. Dans ce même mois de mai, il fit et signa un pacte avec l’Enfant Jésus pour obtenir aux enfants, par les mérites et l’intercession de Notre-Dame du Sacré-Cœur, de saint Joseph, de saint Stanislas, de saint Louis de Gonzague et du bienheureux Berchmans, la belle vertu de pureté. Il y a plusieurs textes, je transcris le moins long : « Bon Jésus, qui êtes la pureté même, prenez en pitié, je vous en conjure, ces pauvres petits enfants qui, en ce temps de corruption, sont si souvent victimes du démon de l’impureté. Sauvez-en un grand nombre, ô bon Jésus ! Afin que vos yeux si purs trouvent où se reposer avec délices en cette vallée de larmes. » Plus tard, quand il sera prêtre, il dira à cette intention, le premier jeudi de chaque mois, la sainte messe ; il récitera les litanies du saint Nom de Jésus et fera une visite au Saint Sacrement.

En ce temps-là aussi, le frère Verjus eut l’idée de faire des pactes avec les anges gardiens des tabernacles qu’il visitait. En voici la teneur :

« Ô vous tous, anges de tous les chœurs qui êtes continuellement en adoration devant mon Jésus-Hostie, écoutez la voix d’un pauvre pécheur qui, bien des fois, a offensé l’objet de votre amour, mais qui désire faire réparation pour ses propres outrages et ceux que le bon Jésus reçoit de tous les pécheurs du monde.

« Je voudrais faire avec vous, saints anges, un pacte qui puisse procurer beaucoup de joie à notre Jésus. Si vous voulez me le permettre, je ferai ce que vous ne pouvez faire : je ferai pénitence, et vous ferez ce que je ne puis faire : continuellement vous adorerez le Sacré Cœur vivant dans l’Eucharistie, pour moi, aux intentions mentionnées dans cette prière.

« Ô anges de pureté, je vous en conjure, acceptez ce pacte que je fais avec vous, malgré mon indignité, s’il doit être à la plus grande gloire du Sacré Cœur de Jésus délaissé par les hommes dans sa prison d’amour.

« Moi, Stanislas-Henry Verjus, je promets aux saints anges gardiens de ce tabernacle de communier une fois la semaine en leur honneur, s’ils veulent bien adorer pour moi Jésus-Eucharistie, quand je ne pourrai pas être en sa divine présence pour l’adorer moi-même. Je leur promets, en outre, d’entendre souvent la messe en leur honneur. Je les saluerai en entrant et en sortant de l’église. Je leur offrirai souvent le Cœur de Jésus pour augmenter leur gloire et leur bonheur. »

Cette fois encore, jusqu’à la dernière heure, le pieux Missionnaire fut fidèle à son pacte. Nous lisons, en effet, dans une note écrite de la main de l’évêque : « Depuis mon noviciat jusqu’au 3 mai 1891, jour où je renouvelle la copie de mon pacte, pour le mieux adaptera ma nouvelle position, j’ai eu le bonheur de faire ce petit contrat avec les anges gardiens de cent quarante-sept tabernacles. Les derniers sont ceux que j’ai élevés au bon Jésus en Nouvelle-Guinée, à Port- Léon, à Mohou et Inawi. »

La piété du Frère le portait à répandre ces pratiques parmi ses amis. Dès qu’il en avait gagné un, il lui remettait la formule qu’il avait pris la peine de copier à l’avance, afin, sans doute, de ne laisser aucun retard à l’exécution. Le contractant n’avait plus qu’à se faire une piqûre et à signer de son sang.

Avec le frère Mayer, dont le nom s’est trouvé déjà deux ou trois fois sous notre plume, le frère Verjus fit un pacte spécial.


Georges Mayer était un enfant presque angélique. Né à Baume-les-Dames, au diocèse de Besançon, merveilleusement docile aux leçons d’une pieuse mère, élève distingué de l’école des Frères, il attendit pendant seize années le secours providentiel qui devait lui ouvrir les portes du sanctuaire. Ce secours fut la Petite-Œuvre. Georges y entra en 1875. Nous l’avons entrevu dans ces pages, à l’infirmerie où il partageait le dévouement du frère Verjus ; en promenade, où il partageait ses lectures, en attendant l’heure où tous les deux s’en iraient dans les Missions lointaines. Le 21 novembre 1877, il faisait ses premiers vœux. Huit mois plus tard, il tombait malade. La maladie, cependant, n’inspirait d’inquiétudes sérieuses à personne. Lui seul disait qu’il allait mourir. Le mal, en effet, s’aggrava. On adressa d’instantes prières à Notre-Dame du Sacré-Cœur. Un instant, on put se croire exaucé. Le 15 août, au matin de la grande fête de Marie, un mieux soudain se déclare. « Le pieux malade peut se lever. Il revêt sa chère grande soutane qui avait longtemps appartenu au P. Vandel et qu’il conserve comme une relique. Il se sent guéri, et, pour la première fois, cesse de croire à sa mort… Et nous aussi, racontent les témoins, nous triomphons[52]… »

Le lendemain, le mal reprenait avec une nouvelle violence.

« Le frère Georges, écrit le frère Verjus, est à l’extrémité. Ô mon Dieu, sauvez-le ! Prenez-moi plutôt. Je ne pourrai rien faire pour la Société, tandis que lui vous servira avec grand fruit… » Au moment où il écrit ses lignes, le frère Verjus est lui-même indisposé. Il a depuis plusieurs jours la fièvre, et l’on a résolu de l’envoyer en villégiature à Issoudun.

Il va faire ses adieux au cher moribond. « Le jour de mon départ, raconte-t-il, je vais embrasser le frère Georges. Il pleure. Je l’embrasse deux ou trois fois, je lui rappelle les conditions de notre pacte… Ce bon Frère meurt victime de son dévouement aux malades… Je veux être martyr !… Le frère Georges disait hier : « Oh ! qu’il « fait bon mourir quand on a bien aimé la sainte Vierge ! » Ô Marie, ô Mère, vous savez que je veux vous aimer ! »

Quel pacte ces deux jeunes profès avaient-ils fait ensemble ? Nous ne le savons pas complètement ; mais, voici ce que nous lisons dans les notes du vicaire apostolique : « Pacte pour la Vocation, fait avec le frère Georges Mayer. Ce bon Frère, ayant été emmené au Paradis par la sainte Vierge, j’ai tenu mes conditions. Il lui reste à m’obtenir l’amour de Jésus et de Marie, l’humilité, la charité, la pureté, (la grâce) de bien parler du Cœur de Jésus et de Marie, notre Mère… Je renouvellerai mes douze messes à lui promises, pour qu’il soit excité à vite m’obtenir ces grandes grâces. »

Le frère Mayer mourut le 31 août 1878. C’était un samedi, aux premières vêpres de l’octave du très saint et immaculé Cœur de Marie[53] .

III

On a pu voir déjà que le frère Verjus avait un choix d’amis et de patrons parmi les saints. Au jour de sa profession religieuse, il ajouta à son nom de baptême le nom de Stanislas. Au cours du noviciat, on s’en souvient, il s’était épris d’un culte fervent pour ce chérubin de la terre que visitaient les anges du ciel et que la sainte Vierge elle-même vint chercher à l’heure de la mort, si c’est mourir que de fermer les yeux aux ombres d’ici-bas pour aussitôt les rouvrir à la belle lumière de l’éternité. Stanislas-Henry Verjus avait d’autres saints de prédilection : saint Jean, le disciple bien-aimé du Cœur de Jésus, saint François d’Assise, le vivant crucifix, dont il avait ceint le cordon aux premiers jours du noviciat, saint François de Sales, apparition délicieuse de la bénignité et douceur du Christ, saint François Xavier, le grand Missionnaire des Indes, sainte Agnès, la virginale martyre de treize ans, sainte Gertrude et sainte Thérèse, saint Louis de Gonzague, saint Jean Berchmans, ange et vierge à la fois, doux scolastique mort dans sa cellule en pressant sur son cœur le crucifix, le chapelet et le livre de sa règle, les trois grands amours de sa vie, enfin et surtout saint Tharcisius.

Le nom de ce gracieux adolescent, acolyte et martyr de l’Eucharistie, revient à chaque page de son Journal. Tous les jours, à la visite au Saint Sacrement, le frère Verjus récitait des invocations en forme de litanies qu’il avait lui-même composées, et où il demandait au défenseur de l’Hostie, avec une grande dévotion au Saint Sacrement, la grâce de mourir, comme lui, martyr.

L’évêque les redira dans les pauvres chapelles de la Mélanésie :

Par la douleur que vous avez ressentie lorsque les bourreaux vous frappaient cruellement, obtenez-moi d’aimer la souffrance.

Par la douleur que vous avez ressentie à cause des blasphèmes de vos bourreaux, obtenez-moi le martyre.

Par la joie que vous avez éprouvée en expirant en compagnie de votre bon Jésus, obtenez-moi la joie du martyre et l’amour du Sacré Cœur.

Par votre dernier soupir, obtenez-moi le martyre !

À son passage à Rome, quelques semaines avant sa mort, l’Évêque-Missionnaire, fidèle aux dévotions de sa jeunesse cléricale, demandera à la librairie de la Propagande la messe et l’office du cher saint Tharcisius, pour les emporter en Nouvelle-Guinée.

Encore bien que nous devancions un peu les dates, c’est maintenant le lieu de dire un mot des amitiés du frère Verjus. Si nous effacions ce trait de la pure physionomie du jeune profès, la ressemblance ne serait pas complète. De plus, nous craindrions de faire un larcin à la grâce divine : les amitiés du Frère la glorifient.

Assurément, et au pied de la lettre, le bon religieux s’était fait tout à tous. Point d’inégalité dans son affectueux dévouement, et d’exception moins encore : « Je veux aimer tous mes frères, tous et chacun en particulier, plus que moi-même, plus que ma vie, plus que mon temps, plus que mon honneur, et Jésus par-dessus tous, plus qu’eux tous, et eux tous à cause de Lui[54] ! »

Une autre fois, après un commentaire que venait de faire le Père directeur de la Petite-Œuvre du passage de nos Constitutions qui traite de l’affection mutuelle, le Frère écrit : « Je me suis senti enflammé d’un amour presque sans bornes pour tous mes Pères et Frères. Il me semble que, sans hésiter une seconde, je leur sacrifierais de grand cœur tout ce que j’ai de plus cher. Oh ! oui, je les aime bien, tous et chacun en particulier. Je sens toute l’affection que leur porte le Cœur de Jésus… Je ne veux jamais leur faire la moindre peine… Je veux leur faire plaisir toujours… Le Sacré Cœur m’a fait la grâce de bien comprendre que je suis ici par un miracle de sa bonté. J’aurais dû être chassé cent fois. Et on me souffre, on me supporte, on a soin de moi, on prie pour moi, on me respecte ! mon Dieu, quand je n’aurais pas d’autre preuve de la vertu de mes frères, celle-là me suffirait[55] . »

Chacun pouvait compter sur lui pleinement. Chacun même pouvait se croire l’ami préféré. Et lui, il aurait pu dire comme cet abbé espagnol du huitième siècle : « Je n’ai laissé qu’un frère dans le monde, et combien n’en ai-je pas retrouvé dans le cloître[56]! »

Il avait des prédilections, cependant, et des intimitiés profondes.

Certes, les sages ont raison : la matière est délicate, le sentier glissant, l’illusion facile et combien périlleuse ! A tout prix, il faut sauvegarder le détachement du religieux, la mortification du cœur et la charité commune. Mais, théoriquement, ne condamnez pas toute affection privilégiée : vous n’en avez pas le droit ; ou bien arrachez du saint Évangile la page radieuse des amitiés de Jésus. De lire dans les notes du frère Stanislas-Henry Verjus les effusions de son âme aimante, c’est un charme. On y contemple d’un regard ravi la céleste alliance de l’affection la plus vive, de la pureté la plus sévère et de l’universelle charité. L’axe de son cœur ardent, c’est Dieu. Nous avons trouvé dans les papiers du Frère de beaux fragments sur l’amitié. Il les avait notés au courant de ses lectures, parce qu’ils répondaient bien à ses propres sentiments. On y voit, côte à côte, pour la doctrine : saint François de Sales et Mgr Gay ; pour la doctrine encore et tout à la fois pour l’exemple : saint Augustin et son cher Nébridius, saint Grégoire de Nazianze et saint Basile de Césarée, saint Pierre Claver et saint Alphonse Rodriguez, l’abbé de Cheverus et l’abbé Legris-Duval, le P. Lacordaire et l’abbé Perreyve.

« Le cœur de l’homme, surtout du jeune homme, écrit-il, ne peut pas plus vivre sans affection que l’œil sans lumière. »

A l’un de ses confrères qui disait devant lui, absolument, que l’amitié est amollissante, il riposta par de tendres paroles du P. de Ravignan où éclate la volonté la plus virile. Et il ajoutait : « Qu’y a-t-il de plus fort que l’amour, le vrai amour ? Est-ce que la dévotion au Cœur de Jésus a tué la volonté ? »

Est-il nécessaire de l’ajouter ? Notre religieux, toujours prêt à tout immoler au Cœur de Jésus, n’avait point dérobé au contrôle de l’obéissance les battements de son cœur. De là, dans une paix profonde, le vol tranquille et doux de son âme. De là, sa joie habituelle ; la joie, dont saint Thomas nous dit qu’elle est l’harmonie de toutes nos puissances avec la volonté de Dieu.

« Jésus a laissé pour moi percer son Cœur, écrit encore le Frère. Jésus, moi aussi, je veux, pour vous, souffrir en mon cœur. Je suis prêt à vous sacrifier toutes mes affections… toutes. Je ne veux rien garder. Je veux vous donner, comme vous l’avez fait pour moi, jusqu’à la dernière goutte du sang de mon cœur[57]. » L’amitié, telle qu’il la comprenait et la pratiquait, n’avait rien d’éphémère. Il était fidèle à ses amis. Si l’amitié n’est pas éternelle, elle n’est pas vraie. Écoutons-le : « Au Paradis, nous serons ensemble, oui, ensemble, près de Dieu ; et alors combien plus nous nous aimerons !… Mais, peut-être se trouvera-t-il quelqu’un pour essayer de refouler tous ces sentiments d’une âme aimante, en vous adressant ce reproche : « Quoi ! relever votre courage et vous exciter à soutenir généreusement les combats de ce monde, en partie par l’espoir de vous reposer au ciel sur le cœur de ceux que vous aimez, n’est-ce pas une manifeste et grossière imperfection ? » Répondez, avec saint François Xavier, que « les plus grands saints furent sensibles à cette espérance, comme vous et plus que vous, et qu’ils désirèrent jouir dans l’éternité des chastes embrassements de leurs amis ».

Le frère Verjus réalisait au pied de la lettre ce beau mot de Bossuet : « L’amitié est une liaison particulière pour s’aider à jouir de Dieu ; et toute autre amitié est vaine. »

Nous avons déjà parlé de ses relations avec le frère Mayer. Il nous reste, pour nous en tenir aux morts, à dire un mot de son intimité avec un enfant de la Petite-Œuvre, à peu près de son âge. Nous empiéterons un peu sur les événements ; mais ce sera épuiser le sujet.

Né, en 1863, à Gannat, dans l’Allier, Jules Mégret fut élevé à Moulins. Dès sa toute petite enfance, il sentit l’attrait de l’autel. Il n’avait pas quatre ans qu’il essayait de reproduire à la maison les cérémonies de la cathédrale. A sept ans, nous le trouvons à la Maîtrise, grave, recueilli, studieux, mais déjà maladif. Au Bon-Pasteur, chaque matin, il sert la messe de M. l’abbé Gibert, vicaire général de Mgr de Dreux-Brezé ; parfois même celle du seigneur-évêque. Au Carmel, pour une prise d’habit, on l’a vu, dès ce temps-là, à l’harmonium, qu’il touchait délicatement. Il chantait aussi et fort bien. Sa voix de soprano était douce, expressive, pieuse. De sa conscience, nous ne disons rien sinon qu’elle était exquise. Pendant ses vacances qu’il passait à Paris, on voulut le conduire au théâtre. L’enfant qui n’avait pas encore fait sa première communion, comprit que ce n’était point sa place. Très pur il se garda pour le Dieu de ses douze ans.

L’un des secrétaires de l’évêché, plus tard grand vicaire, remarqua cet adolescent frêle, pâle, distingué, et il le conduisit à la Petite-Œuvre de Chezal-Benoît. Jules fut bientôt, parmi ses condisciples, hors de pair pour la finesse et la souplesse de son esprit.

Le regard clairvoyant du frère Verjus pénétra jusqu’à l’âme : elle lui parut radieuse et il l’aima. Ainsi devaient être, pensait-il, Henri Perreyve[58] , ce ravissant modèle de la jeunesse cléricale, et Paul Seigneret, le martyr de la Commune[59].

Le frère Verjus est professeur d’une petite classe. Jules est élève de rhétorique. A trois ans près, ils sont du même âge, et leurs aspirations montent d’un même vol vers tout ce qui est beau, noble, généreux et saint. Les deux amis se plaisent ensemble ; mais, pour être à l’abri de toute illusion, ils ne se voient qu’avec. une permission du supérieur chaque fois renouvelée. Que si le Révérend Père, en vue d’un détachement plus complet, conseille au frère Verjus des rapports moins fréquents : « Je ferai de mon mieux…, ne tenant aucun compte de la nature et de ses exigences… Heureux d’être ensemble, nous serons aussi heureux d’être séparés[60]. »

Ce n’était point, certes, pour de banales conversations qu’ils se recherchaient, et moins encore pour des fadeurs et des fadaises, mais pour de fraternelles admonitions où l’on se disait la vérité crûment, et où l’on s’enflammait des saints désirs de la perfection religieuse.

« Oh ! que le Cœur de Jésus, écrivait le frère Verjus, me fait là une grande grâce ! Mon Dieu, si nous nous aimions tous ainsi !... »

« Que de beautés, que de douceurs célestes, que d’harmonies divines dans la sainte amitié !…. Oui, je crois que l’âme de Jules a été prédestinée par la miséricorde de Dieu à soutenir ma pauvre âme chancelante… Je veux m’en ouvrir à mon directeur… Je crois que cette chère âme me portera au Sacré Cœur tout droit… Quel bonheur de s’aimer comme au ciel[61] ! »

Et encore, ce mot candide tout à la fois et viril : « Mon Dieu, si vous ne voulez pas que je l’aime, ôtez-lui les traits de ressemblance qu’il a avec vous. Ô mon Jésus, c’est vous que j’aime en lui. Si cependant vous m’appelez à un amour plus parfait, frappez, coupez, tranchez[62] ! »

N’est-il pas vrai que Montalembert aurait pu ajouter une page à l’admirable chapitre de ses « Moines » : De l’amitié dans le cloître ?

Ces âmes idéales ne sont point faites pour traîner longtemps le poids de leur corps. Il tardait à Jules de s’en aller. Littéralement il avait la nostalgie du ciel[63]. Écoutez ce fragment d’une pièce de vers qu’il intitulait les Joies du Paradis :

Mon cœur veut s’abreuver aux sources de la vie.

Mon âme de mon corps veut briser les liens.

Elle veut s’élancer au sein de la patrie,

Loin des plaisirs qui ne sont pas les siens.

Il entend la voix de sa pauvre mère qui le voudrait retenir près d’elle :

Tu n’es, ô mon enfant, qu’au printemps de ton âge ;

Ta vie est une fleur qui vient de s’entr’ouvrir.

Reste près de ta mère à l’abri de l’orage.

Pourquoi veux-tu sitôt partir ?

Mais lui entrevoit les splendeurs et les allégresses du Paradis :

Mère chérie, adieu ! Le Seigneur me réclame…

Il fait si bon au ciel : ne me retenez pas !

Oh ! oui, je veux partir… Adieu, mère chérie !

Vous me suivrez bientôt dans la cité des saints,

Et là nous chanterons, et Jésus, et Marie,

En nous mêlant aux séraphins !…

Manifestement, la lame, comme dit le peuple dans sa langue imagée, usait le fourreau ; l’âme dévorait le corps. Les progrès du mal ne pouvaient échapper au regard du frère Verjus :

« Jules tombe malade. Ô mon Dieu, venez à notre secours ! Vous savez mes pactes, Seigneur, frappez sur moi. Je chercherai un moyen de conserver ce trésor à notre Société. Cher Jules, je vous aime beaucoup ; ne m’accusez pas de vouloir retarder votre bonheur. Je comprends vos désirs ; mais j’aime mieux encore la gloire du Sacré Cœur, les âmes, notre chère Société qui a besoin de vous. C’est pour eux que je veux vous conserver, au prix de ma vie, s’il le faut[64] ! »

Un mois plus tard :

« Jules souffre beaucoup. J’estime trop la souffrance pour regretter que ce cher Frère en soit gratifié ; mais, mon Jésus, épargnez sa santé, je vous en prie. Faites-moi souffrira sa place. Envoyez-moi sa maladie… Donnez-lui la force de bien souffrir. Faites qu’il vous aime de plus en plus et que de plus en plus il vous ressemble[65]. »

Les supérieurs, dans l’espoir peut-être que le changement d’air ferait du bien au malade, l’envoient, avant la fin de sa rhétorique, au noviciat. Les adieux des deux amis furent touchants[66] . On renouvela tous les pactes. On multiplia les promesses d’union dans le Cœur de Jésus. On s’offrit comme victimes à Notre-Seigneur pour l’entière observation des règles par tous et la réparation des fautes qui se commettent dans l’Institut. On évangélisera par la prière, puisqu’on ne peut le faire encore par l’action, les pays infidèles. Décidément, et de tout cœur, on se mettra à être des saints. Le frère Verjus veut baiser les pieds du cher postulant ; mais Jules tombe à ses genoux… On s’embrasse, et adieu ! Ils ne se reverront plus.

Après quelques journées de noviciat, Jules écrivit à son ami pour lui recommander ses chers sauvages. En ce moment, par la prière, il « évangélisait » les Philippines. Après la lecture de cette lettre le frère Verjus écrivit dans son Journal :

« Faites, ô mon Dieu, que je sois un jour martyr de votre divin Cœur, mais martyr ignoré, méprisé. Oui. ô mon Dieu, je serai content de tout. Disposez de moi, comme il vous plaira ; mais s’il m’était permis de former un vœu sur ma mort, je vous la demanderais cruelle, ignorée, cachée, méprisée, inconnue à jamais, et, pour cela, pleine de mérites devant votre miséricorde[67]. » Que le lecteur veuille bien se souvenir de cette prière : durant toute sa vie, le cher Missionnaire n’en fera point d’autre. Eumdem sermonem dicens[68].

Le frère Jules Mégret, semblable à ces oiseaux frileux qui volent à tire-d’aile vers les plages ensoleillées, ne fit que passer au noviciat, puis traverser la mort, le 30 mars 1881, et il entra dans la chaude lumière de l’éternité. Il n’avait pas dix-huit ans.

IV

Revenons sur nos pas.

Six mois d’études à Saint-Gérand, puis une année à Issoudun suivirent la profession religieuse. Pendant ce temps-là les nouveaux profès reprirent leurs études littéraires que la maladie et le noviciat avaient interrompues. Le frère Verjus se remit au travail avec ardeur, on peut même dire avec impétuosité, et aussi avec un esprit plus mûr. Sans éclat, mais solidement, il apprit ce que ses maîtres lui enseignèrent.

« Les classes commencent, écrit-il. Je ne veux pas perdre une minute. Je veux travailler à outrance, travailler jusqu’à extinction de forces. Je prends pour patrons de mes études Notre-Dame du Sacré-Cœur et saint Stanislas. Mon bon ange m’expliquera ce que je ne comprendrai pas. Notre-Dame m’ouvrira l’intelligence et saint Stanislas m’obtiendra une excellente mémoire… J’étudierai avec humilité, résignation, ardeur[69]. »

Bientôt quelques-uns de ses condisciples furent envoyés au scolasticat de Rome. Il les eût accompagnés volontiers. Il les rejoindra plus tard.

« Les Frères*** vont à Rome. Mon Jésus, je vous remercie de renverser ainsi tous mes désirs. Vous voulez m’apprendre à ne rien désirer. Merci. Fiat ! Faites que je sois méprisé, inconnu[70]. »

Le lendemain il écrit :

« Le désir de travailler augmente en moi. Il faut que je sois un saint et un savant[71]. Tous les jours je ferai un acte de vertu et une prière à Notre-Dame pour obtenir la vraie éloquence et la vraie science[72]. »

Le pieux étudiant, malgré son courage et sa persévérance, malgré les notes volumineuses qu’il amasse tous les jours, ne deviendra jamais ce qu’on appelle un savant ; jamais il ne sera versé profondément dans les matières qui sont d’érudition, de science ou de littérature ; mais, de tout il aura des clartés, et, s’il avait vécu dans le monde, en quelque milieu que ce fût, il eût fait, comme on dit, figure. Il deviendra un saint. Jamais l’ardeur à l’étude ne sera au détriment de la ferveur spirituelle. Prouvons-le en lisant son Journal d’âme.

« La créature qui m’aidera le plus (à me sanctifier) sera mon Livre des Constitutions… Par conséquent lecture attentive et assidue… Les deux premiers chapitres sont pleins d’enseignements, et magnifiques. — Observation exacte et rigoureuse de l’esprit et de la lettre de mes saintes Règles[73]. »

Il y reviendra souvent :

« Je veux connaître et posséder à fond ce saint livre. À elle seule, la science de nos Règles peut me sauver. Je mettrai tout en œuvre pour savoir mes Constitutions. Ce livre sera pour moi, après la Bible, le Livre des livres et la première source de ma science spirituelle[74]. » — « Se faire indifférent… Pas plus la vie que la mort. Mon Jésus, je ne désire aucun genre de mort particulier. Si votre gloire n’y est pas intéressée, je ne veux pas être martyr. C’est le plus grand sacrifice que je puisse faire, ô mon Jésus, vous le savez. Mais, si votre gloire le demande, prenez-moi, faites-moi martyr[75]. » — « Ô mon Dieu, pardon ! Ayez pitié d’un pauvre misérable qui vous doit tout, qui vous a, malgré cela, offensé ; mais qui désire vous aimer, et qui souhaite, comme la plus grande des grâces, souffrir, vivre et mourir pour vous !» — « J’ai fait une bonne méditation. J’ai supplié le Sacré Cœur de m’accepter à son service pour que je puisse lui donner des marques de mon repentir et de mon amour. Je lui ai promis de ne plus déserter et de mourir pour lui. » — « Ô Jésus, souffrir, aimer et mourir ! » — « Il me semble que l’estime des créatures me tourmente de temps en temps. Il faut absolument extirper de mon cœur cette mauvaise racine. » — « … Je me mets en présence de mon Jésus crucifié : mon Dieu, je déclare ne tenir plus à aucune créature, à aucun projet, à aucune affection. Je m’en remets entièrement à vous. Je veux vénérer, aimer, estimer mes supérieurs et tous mes frères, et ne rechercher que votre approbation, ô mon Jésus. Puissé-je avoir à vous prouver par des actes que ma résolution est sincère ! Mais, que dis-je ? Vous voyez mon cœur. Vous savez que je désire vous aimer jusqu’au martyre le plus cruel, et surtout jusqu’au sacrifice de ma volonté et de tout moi-même dans les petites choses. Ô mon Jésus, je désire par là vous préparer pour Noël un lieu de doux repos en mon pauvre cœur. Je le veux, ô mon Dieu, par mon travail assidu, me résignant à n’avoir aucun succès, si cela vous plaît. Je le veux par ma piété et ma vie intérieure. Je vous renouvelle tous mes vœux et tous mes pactes. Recevez-les avec la promesse, autant que je puis la tenir, de faire toujours le plus parfait. » — « Hélas ! que je suis faible ! J’ai encore manqué à ma résolution. Ô mon Sauveur, délivrez-moi ! Je veux être un saint. Ô Marie ! ô Mère ! ô Mère ! ayez pitié de votre Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/106 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/107 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/108 plus de bien possible à ma chère Petite-Œuvre, pour qui je voudrais mourir[76]. »

En attendant, il vivra pour elle. Au mois d’octobre 1879, nous le trouvons professeur à Chezal-Benoît.



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affections les plus sacrées ? Non, la grâce ne détruit point la nature, elle la purifie, l’élève, l’embellit, la transfigure. Rien de ce qui touche à la famille, même dans l’ordre temporel, ne saurait être indifférent au religieux. Seulement, comme il apprécie à leur valeur la terre et le Paradis, il est moins préoccupé des corps que des âmes, des biens éphémères que des intérêts de l’éternité. Voilà pourquoi, avant tout, quand il écrit aux siens, plus particulièrement à sa mère, le frère Verjus a le regard tourné vers le ciel. Au surplus, la mère était digne de l’enfant.



VI

L’EXIL

BARCELONE

I

Depuis longtemps déjà de mauvais bruits retentissaient jusque dans la solitude de Chezal-Benoit. « Je ne sais ce qui se passe dans le monde politique, écrivait le frère Verjus. On dit que la persécution est imminente. Ah ! que nous en avons besoin ! » Cette note est du 5 février. Un mois plus tard il écrit encore : « Les nouvelles de la loi Ferry sont alarmantes. Je ne me sens pas troublé. Je suis bien résigné. Peut-être est-ce un chemin pour les Missions. Le Sacré Cœur se sert de tout. » Enfin, le 30 mai : « Les événements se précipitent. Je ne sais où nous allons. Tous les partis cherchent à s’entre-déchirer. Mon Dieu, vous seul ne changez pas. Je vous aime. »

C’était l’heure des entreprises scélérates contre la liberté catholique, l’heure des décrets sacrilèges et des expulsions à main armée.

Le jour où, dans la chapelle du grand séminaire de Bourges, le frère Verjus recevait la tonsure, le 28 juin 1880, on crochetait, à Paris, des serrures, on brisait, on enfonçait des portes, on appréhendait au collet des prêtres coupables de s’être liés à Jésus-Christ par la triple chaîne de la pauvreté, de la chasteté et de l’obéissance ; puis, comme des malfaiteurs, on les jetait dans la rue.

De retour à Chezal-Benoît, le Frère écrit : « Les nouvelles sont bien tristes. On ne parle dans la maison que de religieux expulsés par la force brutale et d’églises violées. Où s’arrêteront ces furieux ? Ah ! si vous vouliez accepter mon sang, ô Jésus, pour sauver ma chère Société ! Prenez-le, je vous le sacrifie, bien que je ne sois pas encore prêtre[77]. » Le tour des maisons religieuses de la province ne devait pas tarder. On entendait de proche en proche le pas des argousins et le coup de marteau des spoliateurs. Tantôt l’âme du Frère s’abandonnait à de poignantes angoisses qui, toutes, se résumaient en deux points d’interrogation : Que va devenir la Société des Missionnaires du Sacré-Cœur ? Que fera-t-on de la Petite-Œuvre ? Tantôt l’espoir l’emportait et aussi le courage. Au fond, c’était toujours l’abandon à la providence du Cœur de Jésus. « L’Église, écrit-il à son « parrain », traverse une grande crise, et notre chère petite Société se ressent de la tempête. Ses souffrances me vont au cœur comme celles de ma mère bien-aimée. Ses dangers, comme ceux que court notre chère Petite-Œuvre, m’attristent profondément[78] . »

Sur ces entrefaites, l’organiste de la basilique d’Issoudun, le P. Alphonse Postal, tombe malade. On appelle le frère Verjus pour le remplacer pendant les grandes vacances scolaires. Il arrive à temps pour le veiller une fois ou deux : « J’ai veillé un peu notre cher malade. On a le tort de ne lui dire que des choses badines. Ce n’est pas le moment d’égayer et de distraire une âme, le moment de la mort[79] ! » Le bon Père meurt le 15 août, et le Frère écrit : « Il ne pouvait pas mieux choisir... Il est mort le même jour que saint Stanislas Kostka ; c’est une faveur que j’estime bien grande[80] ... » — « Mon Dieu, recevez-le dans votre Paradis ! Comme il est heureux ! Il aime purement le Sacré Cœur. Il voit, il sait tout... Quand donc mon tour viendra-t-il ? Le martyre, mon Dieu, le martyre ! Celui de mon cœur commence ; merci, ô Jésus[81] . »

Organiste et chef de chœur aux jours de pèlerinage, le Frère se donne tout entier, comme toujours. Le 18 août, il écrit : « Je cède mon lit à un pauvre malade oublié. Quel bonheur de faire un heureux ! Je ne sais comment la Providence m’envoie un matelas et je m’y endors jusqu’au lendemain. »

Certes, c’était une joie pour lui de se dépenser au service de tous ; cependant il avait compté sur les deux mois de vacances pour travailler à ses Missions. Impossible. Dans l’intervalle des offices, on l’emploie à la réinstallation de la bibliothèque : « J’y vais. Je veux obéir en tout. Pauvres plans de vacances, chères Missions !... Mais non, tout cela ne sera pas perdu. Quand je me serai vaincu moi-même, j’aurai beaucoup fait... . Mon Dieu, que je comprends bien mon néant ! J’aime à m’enfoncer dans cet abîme[82] . »

Une joie pourtant lui était réservée le 8 septembre, à la grande fête anniversaire du couronnement de Notre-Dame du Sacré-Cœur. Parmi les personnages présents, il y avait un Missionnaire de Chine, Mgr Guillemin, évêque de Canton, escorté d’un jeune sous-diacre chinois. Le frère Verjus aborde l’Évêque-Missionnaire, lui baise les pieds et les mains, puis l’entretient de sa vocation. Non seulement Mgr Guillemin lui donne un souvenir et l’encourage, mais encore il lui promet un mémento à la messe pour lui, pour un de ses amis, pour sa mère. La pensée qu’un saint évêque, un Missionnaire, prierait à ses intentions, le transportait et il écrivait à tous son bonheur[83] .

II

Après les fêtes, il regagna Chezal-Benoit, mais pour en bientôt repartir avec la Petite-Œuvre tout entière. Le 1er novembre, en la solennité de Tous-les-Saints, à la fin des vêpres, on annonça à l’École apostolique qu’elle devait quitter la maison où elle habitait depuis quatorze ans, le lendemain, de grand matin, Mgr Marchai, archevêque de Bourges, voulant éviter une expulsion bruyante. «Pauvres enfants ! Pauvre Petite-Œuvre ! » Tel fut le premier cri du frère Verjus. Voici le second : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice ! » Justement, le matin, à la messe, on avait lu cette étrange béatitude et le Père directeur l’avait commentée en termes émus. « Je suis prêt, dit le Frère ; mais, hélas ! je ne suis point digne de cet honneur. »

Désormais, mûri par les événements, il entend devenir plus grave dans ses pensées, dans ses discours, dans ses manières, dans toute sa conduite. Jusqu’à présent, il lui paraît qu’il n’a point vécu. « C’est là le commencement de ma vie. Oui, toute ma vie se passera ainsi. Mon Dieu, je suis à vous : soutenez-moi et faites de moi tout ce que vous voudrez. »

Le lendemain, jour des morts, deux fois jour de deuil, on se lève à trois heures et demie. Comme à l’ordinaire, le Père directeur fait la méditation aux enfants. Le Frère y assiste. « Notre bon Père, écrit-il, s’y surpassa. Ses dernières recommandations ne sortiront jamais de mon cœur. » Les professeurs sanglotaient et le cœur battait dans la poitrine des enfants.

Après la sainte messe où la communion fut fervente, on chanta une dernière fois l’Ave Maris Stella ; puis on se répandit à travers la maison. On voulait revoir encore et pour ainsi dire emporter dans le regard la cour joyeuse, les salles d’étude, le grand jardin et l’horizon des bois. Enfin on embrasse le Père directeur qui restait provisoirement le gardien du désert. « Les adieux furent navrants. Tout le monde pleurait. »

Au seuil de la maison, les religieuses et les domestiques attendaient. « Les bonnes Sœurs fondaient en larmes ; le silence morne des autres disait assez leur profonde douleur. » — « Ces pauvres gens, nos serviteurs, les voilà sans place, dit le frère Verjus. Que le Cœur de Jésus ait pitié d’eux ! » Tous se jettent à genoux. Le Père économe les bénit. Puis, les enfants prennent la route d’Issoudun.

Cependant, le frère Verjus qui n’avait pu voir en tête à tête le Père directeur, rentre un moment pour lui dire « un mot de cœur et de remerciement ». C’est fait. Vite, la poitrine gonflée de sanglots, il rejoint la troupe fugitive, se redisant à lui-même, pour s’encourager et se consoler, la parole de l’apôtre : « A qui aime Dieu, tout profite[84]. »

L’expulsion qui n’a pas eu lieu à Chezal-Benoit, Issoudun la subira. Le 5 novembre était, cette année-là, le premier vendredi du mois, jour particulièrement consacré au souvenir de la Passion et au culte du Sacré Cœur. Bien avant le lever du soleil, de nombreux détachements de soldats et des gendarmes gardaient toutes les avenues de la Basilique et en interdisaient l’entrée. Pendant ce temps-là, dans la maison des Missionnaires, on crochetait les portes, on envahissait les cellules, on expulsait les religieux. « Quoi ! disait au commissaire de police un vénérable prêtre à cheveux blancs, ce n’était donc pas assez d’avoir été banni d’Alsace par les Prussiens ! J’ai opté pour la France, et vous, Français, vous me chassez ! » A un Père qui l’invitait à se chauffer, un gendarme grelottant de froid et plus encore de honte, disait : « Ah ! si je n’avais pas mes enfants à nourrir, je ne ferais pas ce métier de malheur ! »

Oui, métier de malheur — et de malédiction... Où sont-ils les héros du crochetage ? Les uns ont disparu en des aventures honteuses ; les autres ont fait, suivant le mot populaire, de vilaines morts. D’aucuns sont devenus fous.

Le prêtre qui écrit ces pages, visitant, en 1886, à Moulins, la maison des aliénés, remarqua un homme aux yeux hagards, à la figure convulsée, aux mains tremblantes. Il s’arrête près de lui. On dit au malheureux que ce passant est un Missionnaire du Sacré-Cœur. Alors, s’enfonçant en quelque sorte dans le mur, comme pour échapper à la vision : « Oh ! quel mal je vous ai fait ! pardonnez-moi ou je suis damné... Dites que vous me pardonnez. » C’était le commissaire de police qui avait exécuté les décrets au noviciat de Saint-Gérand. On recueillerait plus d’un fait de ce genre.

Quant à l’auteur de l’article 7, Jules Ferry, son histoire est connue. Pour premier châtiment, il a été couvert des anathèmes de tout un peuple ; puis, au moment où ce naufragé allait regagner le rivage, la main justicière de Dieu l’a refoulé et roulé dans les eaux d’où l’on ne revient pas, les eaux profondes de la mort.

Ce n’est pas seulement la maison des Missionnaires qui fut en proie aux malfaiteurs, mais la Basilique elle-même. On expulsa de son temple, comme un simple religieux, Jésus-Christ. On déshonora les portes par l’empreinte du sinistre cachet de cire rouge : Défense à Dieu d’entrer ! Et Notre-Dame du Sacré-Cœur qui, depuis vingt-cinq ans, accueillait, du trône où elle régnait en souveraine, les pieuses multitudes, resta prisonnière dans son propre palais... Il y a quatorze ans que ce forfait sacrilège a été consommé. La Vierge est toujours captive[85].

III

Au lendemain des expulsions, les élèves de la Petite-Œuvre trouvèrent dans la ville d’Issoudun une hospitalité aussi cordiale que généreuse. Ils suivirent, en qualité d’externes, les cours de l’École libre du Sacré-Cœur, légalement établie. Un seul enfant disparut dans la tourmente. De tous les autres, on peut dire qu’ils se cramponnèrent à leurs maîtres. Rien ne put les arracher du Cœur de Jésus. Une mère effrayée, une veuve, accourut des montagnes de la Haute-Loire. Elle voulait emmener son enfant. Ce fut elle qui resta. Elle entra chez les Filles de Notre-Dame du Sacré-Cœur où elle est morte religieuse. Aujourd’hui, son fils est prêtre et Missionnaire.

Au milieu de ces troubles profonds, le frère Verjus disait : « Je n’ai plus ni feu ni lieu. J’écris ceci assis sur une malle et mon cahier sur une chaise. Malgré cela, je suis heureux[86]. » Bientôt, il datera son Journal de l’exil. Le 8 novembre, au soir, en effet, à l’heure où il conduisait ses élèves au dortoir, un de ses confrères l’arrête dans la rue et l’avertit, au nom du Père général, qu’il partira cette nuit même pour Barcelone. « L’émoi, lisons-nous dans ses notes, se répand parmi nos chers enfants ; les rangs se rompent ; l’émotion nous gagne, et, sur place, nous nous faisons nos adieux. Ils furent touchants et pleins d’affection de part et d’autre. » Le bon Frère rentre au Sacré-Cœur où il fait son petit paquet. Ce ne fut pas long. La Basilique étant sous les scellés, il ne put y pénétrer pour une prière à Notre-Dame du Sacré-Cœur. Il s’agenouilla près de la porte et fit là ses adieux à la divine prisonnière. « Nous nous éloignâmes lentement, écrit-il, de ce lieu béni où nous avions passé des jours si heureux. Ce qui nous le rendait plus cher, c’est que nous y avions souffert, c’est qu’on y souffrait encore. »

La tristesse du départ fut tempérée un peu par les compagnons mêmes de l’exil : un Irlandais, à peu près de l’âge du frère Verjus, le bon et pieux frère Neenan, et le bien-aimé P. Marie, l’ancien supérieur de la Petite-Œuvre, dont le lecteur n’a pas sans doute oublié le nom. « Ce bon Père est toujours le même : même cœur, même délicatesse, mêmes manières enfin qui font de lui le Missionnaire-type... Voir le P. Marie me fait plus que de l’entendre, bien que mon bonheur serait de l’écouter des heures entières[87]. »

Les exilés crurent prudent, tant les sectes avaient, en certains milieux, surexcité les esprits, de revêtir des habits laïques. Le frère Verjus s’est amusé dans son journal à esquisser la silhouette des trois voyageurs. On dirait un dessin de Cham ou de Callot en marge d’un lugubre exode. « Le P. Marie ressemblait à un mylord : un grand pardessus fourré, un col à la mode, et un grand chapeau à coupole. Le frère Neenan, avec son pardessus et sa petite casquette, me faisait l’effet d’un commis-voyageur. Pour moi, j’avais l’air d’un marchand d’allumettes. J’étais affublé à faire peur. Mes pantalons étaient trop courts, mon col trop grand, mon pardessus trop large, et tout cela surmonté d’un gros feutre noir de forme jadis cubique, mais considérablement élargi et dont les lignes architecturales étaient émoussées. Bref, je n’avais qu’à me mettre à la portière pour empêcher les importuns de monter[88]. »

Il en monte quelques-uns cependant, dont les conversations ne sont rien moins qu’édifiantes. Le jeune religieux en éprouva une impression de profond dégoût. « Je crois, dit-il, que le démon fait beaucoup d’affaires dans les chemins de fer. »

Dès que le jour eut paru, le Frère se donna tout entier à la contemplation des paysages. C’était le Limousin avec ses hameaux, ses prairies, ses vallons, ses collines. Il est charmé par les courbes nonchalantes de la Dordogne et ravi par les hauts escarpements du Puy-d’Issolud. Quel contraste avec les plateaux arides, les ravins pierreux des environs de Roc-Amadour, les effondrements du sol où s’engouffrent des torrents ! Montauban lui rappelle « avec un charme inexprimable » Mgr de Cheverus. À mesure qu’on avance dans le Midi, il surprend aux lèvres des voyageurs cet accent qu’il connaît pour l’avoir entendu résonner à la Petite-Œuvre. Tout l’intéresse, aussi bien les toits des maisons que les fenêtres ; il en veut à la locomotive de dévorer l’espace ; il n’a qu’un regret, c’est d’être déjà à Toulouse. On y passera une partie de la nuit. A l’hôtel, le P. Marie le bénit. Il fait une courte prière, il se couche, « et voilà, dit-il, la première journée de notre fuite en Espagne ». Il ajoute : « Le Sacré Cœur est bon. Nous sommes broyés pour être mêlés[89]. Tout est bien. »

On repart à trois heures et demie du matin[90]. Avec le soleil recommencent les extases. Les Pyrénées lui rappellent les pics neigeux de la Savoie. Des refrains, qu’il a entendus à la Petite-Œuvre, lui reviennent en mémoire et bourdonnent à ses oreilles. Son enthousiasme fut au comble et déborda, lorsqu’il vit, tout ensemble, les montagnes, d’un côté, et, de l’autre, pour la première fois, la mer, « la belle Méditerranée, calme, bleue, brillante comme un cristal ». Le P. Marie, à plusieurs reprises, dut l’inviter à mettre une sourdine à ses exclamations. À Perpignan, les voyageurs rencontrèrent le futur supérieur de la maison d’Espagne, expulsé lui-même de la maison d’Arles. « C’est le même entrain, écrit le frère Verjus, au milieu des mêmes souffrances. » En quelques tours de roue on est en Espagne. Le temps manque pour admirer à loisir les plants d’oliviers sur les flancs des montagnes et les buissons de grenadiers qui bordent les routes. « Les paysages et les échappées de vue sur la mer sont à peindre... On passerait et on repasserait des journées entières sans se lasser. »

Le soir, les six voyageurs arrivaient à Barcelone. « Nous saluâmes, dit le Frère, les anges gardiens de la ville. » Puis, on alla frapper à la porte d’un couvent de la Présentation. L’émoi fut grand dans la maison. — « Les Pères sont là. — Nous ne les attendions pas ce soir. — Où vont-ils se loger ?… » — Enfin tout se calme. Tout s’arrange. On s’assied. On cause. On interroge. On attend. Puis, le souper s’improvisant , on lui fait honneur. L’heure venue du coucher, chacun se disperse. Un pieux voisin donne au P. Marie et au frère Verjus une hospitalité plus généreuse que confortable. Le Frère raconte la chose avec une gaieté de style charmante. « Nous arrivons. Il nous offre un petit verre, et, après nous avoir énuméré tous ses titres à notre confiance et à notre admiration, il nous permet enfin de nous coucher ; je n’essaierai pas de dire où. En France, on appelle cela des fourre-tout ; mais, à cheval donné on ne regarde pas la dent. Ce bon monsieur nous recevait avec tant de cordialité que nous ne pouvions pas faire les difficiles. » Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/145 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/146 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/147 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/148 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/149 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/150 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/151 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/152 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/153 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/154 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/155 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/156 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/157 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/158 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/159 À l'exemple de Marie, nous avons fait connaître avec simplicité notre insuffisance notoire et nos légitimes inquiétudes. Puisque malgré cet aveu sincère, Éminence, vous nous dites comme l’Ange : Ne craignez rien ; acceptez l’offre qui vous est faite, l’Esprit de Dieu sera avec vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre, nous nous inclinons avec respect, et notre humble Congrégation répond avec la Vierge de Nazareth : « Ecce ancilla Domini, fiat mihi secundum verbum tuum : Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole ! » Et avec saint Pierre : « In verbo tuo laxabo rete ! A votre parole, je jetterai le filet. »

Nous voudrions être à même d'envoyer vers ces pauvres idolâtres une légion d‘apôtres; mais notre nombre est encore trop restreint. Aussi, malgré notre meilleure volonté, nous ne pourrons, pour le moment, consacrer à cette importante Mission que les quelques Missionnaires demandés par Votre Éminence. Veuillez dire au Saint-Père, en déposant à ses pieds l’expression de notre vive reconnaissance et l’hommage de notre profonde vénération, qu’il peut compter sur notre obéissance aveugle et sur notre dévouement absolu.

JULES CHEVALIER.

Tels sont, dans l’Église catholique, les humbles commencements des plus grandes choses. Un appel, un désir, un mot du Pape; une bouche qui répond : Oui ; voila décidée la conquête d’un nouveau monde.

X

Imaginez, à cette nouvelle, la joie du frère Verjus ! — « La Terre Promise arrive enfin! O mon Dieu, plus je vais, et plus je vois que je ne suis pas fait pour autre chose que pour mes chères Missions[91]... » — « Oh! que mes chères Missions me tiennent au cœur! Je ne vis plus que pour elles. J’attends et j’espère fermement que le moment n’est pas loin[92]... » —— « C’est le but, la raison, la fleur, le fruit de ma vie entière[93]... » — « J’y suis appelé, je n’en puis douter. Il faut que je m’y dévoue corps et âme. Donc, mes actions, mes aspirations, mes prières, mes sacrifices,

mes mortifications, mes efforts n’auront pas d’autre but que de hâter le succès de cette grande œuvre et d’obtenir la grâce d’y être envoyé pour la plus grande gloire du Sacré Cœur de Jésus[94] ... »

Trois Pères, dit-on, vont partir et deux Frères. S’il en était ! Quelle joie !

Mais le bruit court qu’il n’en sera pas. « O mon Dieu, quelle épreuve ! Ah ! si je n’avais pas peur de forcer vos desseins !... Mon Dieu, je vous en conjure. Mon Dieu, exaucez-moi[95] !... » Le supérieur de Barcelone et le P. Marie l’encouragent dans ses aspirations. La visite du T. R. Père général est prochaine, on le croit du moins. Le Frère se reprend à l’espoir. « Comme je lui demanderai cette grâce ! Je vais prier Notre-Dame de toucher victorieusement son cœur, et me voilà sauvé[96] ... »

Quelques jours après, il écrit encore : « Eh bien, non, je ne suis pas en route pour mes chères Missions. Humainement parlant, j’en suis aussi loin que possible... Peut-être est-ce une raison d’espérer plus fort que jamais... Oui, malgré les hommes, malgré les événements qui semblent contraires, malgré les on dit, malgré moi-même, malgré mes défauts, malgré ma tiédeur, je mets toute ma confiance en Marie, et j’espère que cette bonne Mère ne me fera pas attendre longtemps... Hélas ! Ô Mère, il faut que je sache bien que vous êtes le refuge des pécheurs pour oser vous prier de m’exaucer, alors que je ne sais pas même prier... Soyez aussi le refuge des tièdes et des pauvres têtes. Ô bonne Mère, sauvez-moi ! Conduisez-moi vous-même. Le jour de mon martyre sera le plus beau de ma vie[97] . »

XI

Cependant il se prépare à ses vœux perpétuels. « Une idée grande et terrible, pleine de joie et de je ne sais quelle mélancolie me poursuit... J’approche de l’antépénultième étape de ma vie... Me voici à huit jours de mes grands vœux. Après cela, je n’ai plus qu’à me préparer à ma première messe et à mon départ. Le martyre viendra clore tout... Et me voilà, pour toute préparation, plus tiède, plus immortifié, plus paresseux et plus apathique que jamais ! Ô mon Dieu, sans vous je ne puis rien, et cependant il est de la plus haute importance que ce grand acte de ma vie se fasse dans votre amour et le recueillement[98]. » — « Il faut donc que je rentre en moi-même, que je devienne plus sérieux, plus perdu en Dieu. Tout pour moi est manqué jusqu’ici. Je n’ai fait que des ébauches[99]. »

Sans doute ; mais avouons que ces ébauches sont dignes d’un maître.

Régulièrement, il aurait dû et il aurait voulu faire sa profession le 15 février, en la fête de l’Agonie de Notre-Seigneur au Jardin des Olives. Je ne sais pour quelle raison le supérieur local la retarda jusqu’au 19 mars. Il en a souffert, mais sans murmure. « Je l’ai fait pour obéir, je ne regrette rien. » Ces journées préparatoires furent des journées d’épreuves intérieures. Son journal est tout plein de gémissements, d’accusations, de cris vers Notre-Seigneur et Notre-Dame.

« ... Jamais je n’ai eu tant sommeil. Jamais je n’ai été si lourd, si paresseux, parce que jamais je n’ai été si gourmand. (Sa gourmandise, sur laquelle il revient souvent, était de manger trop de pain.) De là, négligence dans la piété, négligence dans le travail, négligence en tout et partout... Je tâcherai, avec la grâce du Sacré Cœur de faire cesser cette tyrannie qui m’opprime et de me remettre à flot[100]. »

« Que de grâces méprisées ! Que de temps perdu ! Que de résolutions manquées ! Que de fautes ! Ô mon Dieu, je suis insupportable à moi-même. Je vous en conjure, ayez pitié de moi. Venez à mon secours. Tirez-moi moi de cet abîme où je me perds[101]. » « Toujours le même ! Quel affreux état ? D’où vient-il ? Je n’en sais rien ? Est-ce une punition ? Est-ce une épreuve ?

« Ô mon Dieu, comme c’est dur de sentir que l’on vous aime, et en même temps de se surprendre à hésiter à votre service ! Je passe des temps considérables à rêver. Le démon en profite pour me mettre en tête de singulières idées. Je ne me reconnais plus. Tout est en désarroi chez moi. Mon Dieu, sauvez-moi, je péris[102]. »

Pour sortir de ce douloureux état d’âme sans doute, il a demandé à faire l’heure sainte et à jeûner, Tout lui a été refusé. « Je me vengerai en détail », dit-il. Comme, à cause de ses fonctions de surveillant au dortoir et à l’étude, il lui est difficile de bien faire oraison à l’heure de règle, il prie les âmes du Purgatoire de le réveiller à trois heures trois quarts, et, pour ne pas succomber au sommeil, il écrit sa méditation.

« Un peu de mieux, grâce au Cœur de Jésus. Il me semble que le bon Maître me donne un peu de bonne volonté pour le servir de toutes mes forces. Je sens que le sacrifice seul peut sauver le monde... Les plus saints seront ceux qui auront le plus et le mieux souffert. La perspective de mes vœux me secoue[103]. »

Le bon Frère eût été heureux de faire une retraite avant sa profession ; mais, comme il devait tout à la fois suivre les cours du séminaire, faire la classe et l’étude aux enfants, sans préjudice de quelques autres charges, on ne put lui accorder cette faveur. « Le Sacré Cœur, écrit-il, permet sans doute cette très sensible épreuve pour me punir de toutes mes tiédeurs et me faire désirer davantage la retraite annuelle... Je veux être fort quand même... Je ne murmurerai pas, et, quoique ne voyant rien aux raisons qui me l’ont fait refuser, je me soumettrai. J’étais bien révolté ce matin. Mais, c’était mon amour-propre froissé qui parlait alors. Je suis allé à la chapelle, et j’ai dit au bon Jésus que je me bouchais les yeux et les oreilles, et que je me confiais à lui, me jetant à corps perdu dans son divin Cœur.

« J’aurai souvent ici à remporter de ces victoires, j’en remercie Notre-Seigneur. Ce n’est pas à moi de prévoir et de calculer, je n’ai qu’à obéir. Toutes les fois que mon esprit se révoltera, parce que je ne comprendrai pas la conduite de mes supérieurs, je me rappellerai mes péchés et le martyre, et tout sera fini. Je me plaignais l’année dernière de ce que l’on respectait trop ma liberté et de ce que l’on ne me traitait pas assez en religieux, me voilà exaucé maintenant. Merci, mon Dieu[104] ! »

Au moins il se rattrape sur la méditation du matin. Il la commence à trois heures et demie, et, le soir, il en fait une autre jusqu’à dix heures.

La veille même de ses vœux, il est sevré de toute joie spirituelle. « Le Sacré Cœur m’exauce. Il veut me traiter en homme. Depuis quelques jours le bon Maître prend plaisir à me retrancher impitoyablement tout ce qui pourrait me plaire, même du côté de la piété. Pas de retraite ; pas même ce soir ; rien de spécial ; pas de direction ; une simple confession, ni plus ni moins ; des humiliations ; des refus, etc, etc. Tout cela vient à point pour me faire faire la meilleure des retraites. L’obéissance vaut mieux... La journée a été bien crucifiante, mais je suis content[105] . »

Il est content ! Que sera-ce donc le lendemain ? Écoutons, sans l’interrompre, son chant d’actions de grâces : « Ô mon Dieu, je suis si heureux que je serais tenté de chanter mon Nunc dimittis ! Le moment serait bon : me voici comme le jour de mon baptême. Ô mon Dieu, que jamais je ne descende ! Que jamais je ne souille cette robe d’innocence que vous avez lavée dans votre sang. C’est aujourd’hui, mon Jésus, c’est aujourd’hui surtout que je reconnais combien votre joug est léger. Sans doute je ne comprends pas encore la grâce immense que vous m’avez faite, en m’admettant au nombre de vos soldats d’avant-poste, si jeune encore, et n’entendant rien au maniement des armes, sans défense, sans guide, sans autre bouclier que ma confiance illimitée en votre bonté.

« Me voilà lancé ! Je ne reculerai pas, ô mon Dieu, dût-il m’en coûter mille épreuves, mille contradictions, mille serrements de cœur, plus terribles que la mort !

« La mort ! Ô mon Dieu, la mort au milieu de vos rangs, après avoir combattu, en combattant pour vous ! Voilà ce que je vous demande...

« Vous m’avez toujours exaucé, ô mon Dieu. Je vous ai demandé de sauver ma vocation à la Petite-Œuvre, vous l’avez fait d’une manière admirable. Je vous ai demandé le noviciat, les vœux, le professorat, l’exil, vous m’avez tout accordé... Maintenant, je vous demande un autel pour y dire une messe, et une île sauvage pour y mourir... »

Après cette chaude effusion de sa reconnaissance, l’heureux profès raconte brièvement la cérémonie. Au sortir de son oraison qu’il a prolongée jusqu’à sept heures, la sainte messe. « Comme mon cœur battait ! Mon oraison n’était pas achevée, qu’importe ! Je continuerai à la chapelle... La messe commence, à l’autel de Saint-Joseph. Le Cœur de Jésus me fait la grâce de ne penser qu’à lui. Après l’élévation, je me mets en adoration. Mon sacrifice (s’il y a sacrifice) m’apparaît comme une immense grâce que me fait le Sacré Cœur. Je me fonds en actions de grâces jusqu’à la sainte communion. Le moment venu, le bon Père supérieur se retourne (j’étais à ses pieds) avec la sainte hostie élevée et me fait signe de commencer... Alors, avec un bonheur indicible, je prononce la formule, bien ému, mais sans hésiter...

« Après !... Quel abîme entre ces deux moments ! « Le bon Père, tenant toujours la sainte hostie entre ses doigts, m’adresse quelques paroles pleines de cœur et d’à-propos, me disant que j’étais heureux de faire mes vœux à un âge encore si jeune, en un temps de persécution, exilé sur la terre d’Espagne, patrie de saint François Xavier et de sainte Thérèse... L’émotion me gagne. Je me mets à pleurer. Je reçois mon Jésus, et je retourne à ma place, le cœur surabondant de bonheur et de consolation. J’étais en Paradis[106] ... »

XII

Au matin du 1er septembre 1881, à Barcelone, dans une petite chapelle de la rue Ancha, le R. P. Durin, Missionnaire du Sacré-Cœur disait la messe. Autour de l’autel étaient groupés le P. Navarre, le P. Cramaille, premier prêtre de la Petite-Œuvre, et deux Frères coadjuteurs. Ils vont partir au nom de leurs deux mères, la sainte Église et la petite Société, pour les îles sauvages de la Mélanésie et de la Micronésie. Le R. P. Jouet, en ce temps-là procureur général des Missionnaires du Sacré-Cœur, est accouru de Rome, tout exprès. Le frère Verjus, caché derrière l’autel, « en tête à tète avec son Jésus caché, comme lui, et heureux de l’être », tient l’harmonium. Au commencement de la messe, il entonne l’Ave Maris Stella. « Avec quel cœur, écrit-il, et quelle ardeur je chantai ces sublimes paroles qui résument toutes mes aspirations et tous mes désirs ! J’étais bien ému. Tout se déroulait en ce moment sous mes yeux. Je voyais presque clairement les plans du bon Dieu, le divin Maître se servant de tout, même des obstacles... J’admirais. J’étais heureux. » À l’Évangile, le R. P. Durin, supérieur de la Mission, se tourna vers l’assistance et, d’une voix que l’émotion rendait tremblante, il demanda des prières pour le succès de cet apostolat lointain.

« De tout mon cœur, dit le pieux Frère, je priais le bon Jésus qui était tout près de moi dans son tabernacle. Je regardais la petite lettre que j’avais écrite le 15 août pour lui demander de partir aujourd’hui. Il ne me vint pas à l’idée de me plaindre ; mais je me mis à pleurer, comme quelqu’un qui est bien résigné, mais qui ne comprend pas. Je suis bien sûr, ô mon Jésus, que mes larmes ne vous ont point offensé. Je vous aime trop et je sais trop que vous en savez plus que moi pour revenir sur votre refus, alors même que la grâce demandée n’était que pour vous prouver tout de bon mon amour. Ô chères Missions, je vous aime ; mais, si pour prouver à Jésus que je l’aime plus que vous, il fallait vous sacrifier, je le ferais sur l’heure et brûlerais tout ce que j’ai fait ! » Et le bon Frère, comme effrayé de cette sorte d’audace dans l’amour, se reprend : « Mon Dieu, cette pensée seule me fait trembler. Il me paraît que, sans les Missions, je suis comme un navire perdu qui va où le vent le pousse. Mes chères Missions m’ont sauvé. Elles me sauveront encore. Je ne demande qu’une chose, c’est de les clore par le martyre... Vous ne voulez pas, ô mon Dieu, je le comprends, que je parte encore, afin que je me prépare dans l’étude, dans le silence et dans la prière. » Après l’allocution du Père, le frère Verjus chanta le cantique d’ « Adieu à Notre-Dame du Sacré-Cœur » ; mais, au lieu de dire au second vers : « Nous reviendrons avec bonheur », il improvisa cette variante :

Nous vous quittons, Vierge Marie,
Nous laissons tout avec bonheur...

Après la messe, le P. Jouët voulut, à son tour et au nom du T. R. Père général, adresser la parole aux chers partants. Il le fit avec un attendrissement si contagieux que tout le monde pleurait. Puis, tandis que le même Père distribuait aux Missionnaires des croix bénites, pour la circonstance, par le Souverain Pontife, le frère Verjus, saintement jaloux, chantait d’une voix qui remuait jusqu’à fond d’âme, un beau cantique composé par le supérieur de la maison et dont voici la première strophe :

Fendez, vaisseaux, la mer aux eaux profondes,
Et transportez les fils du Sacré Cœur.
Ils sont pressés ; car il leur faut des mondes.
Serait-ce trop pour les rendre au Seigneur ?

Ils les auront. Aux pieds du divin Maître
Tombe à genoux le sauvage adouci.
Ô Sacré Cœur, ils vont donc vous connaître
Et vous aimer ! Merci, mon Dieu, merci !

Dans l’après-midi, vers quatre heures et demie, au moment où le navire la Barcelona, au signal du canon, levait l’ancre, arrivait de Rome le télégramme suivant :

Sa Sainteté Léon XIII bénit cordialement le Père Durin, ses compagnons, ses bienfaiteurs, et toute la Mélanésie et Micronésie consacrés au Cœur de Jésus.
J. CARDINAL SIMÉONI.

Et, peu à peu, le vaisseau qui emportait dans ses flancs les vaillants croisés de la douleur et de l’amour s’évaporait à l’horizon dans les feux transfigurants du soleil.



VII

A TRAVERS LES OCÉANS


De raconter les origines de notre Mission et même le voyage des premiers Missionnaires, ce ne sera pas un hors-d’œuvre dans la vie de Mgr Verjus, l’apôtre de ces païens, le civilisateur de ces barbares.

I

Le Vicariat de la Mélanésie est situé au nord de l’Australie, et va du 128e degré de longitude au 160e, et de l’Équateur au 12e degré de latitude sud.

Le Vicariat de la Micronésie s’étend du 160e degré de longitude au 175e environ, et du 4e degré de latitude sud au 12e degré de latitude nord.

Le premier a 550 lieues de long sur 300 de large. Le second mesure 400 lieues de long sur 375 lieues de large.

Dans leur ensemble, ils donnent une étendue de plus de 900 lieues de long sur plus de 300 de large, c’est-à-dire plusieurs fois la grandeur de la France.

L’île principale est la Nouvelle-Guinée ou Papouasie. Sa longueur totale dépasse 2 500 kilomètres. Jusqu’à l’arrivée des Missionnaires du Sacré-Cœur, elle n’avait été explorée que sur une partie de ses côtes ; l’intérieur était à peu près inconnu. Jamais la croix n’y avait été plantée ; jamais prêtre catholique n’avait eu le bonheur d’y célébrer le saint sacrifice de la messe. Seul, y régnait le démon.

Les autres îles importantes, également et absolument païennes, étaient la Nouvelle-Bretagne, appelée aujourd’hui Nouvelle-Poméranie, la Nouvelle-Irlande, les îles Salomon, l’Amirauté, le Nouvel-Hanovre, la Louisiane, Bougainville, Choiseul, Isabelle, Guadakonar, Christoval, et d’autres encore.

Il est difficile d’évaluer au juste le chiffre de la population. Disons seulement qu’il est de plusieurs millions.

Des îles de la Micronésie, nous ne parlerons pas, Mgr Verjus n’ayant en rien contribué à leur évangélisation. Elles sont entre les mains de l’un de ses frères, le R. P. Edouard Bontemps, Missionnaire du Sacré-Cœur, et ces mains, toutes pleines des bénédictions du Cœur de Jésus, y font merveille[107].

En 1844, le pape Grégoire XVI confia ces pays infidèles à la Société de Marie, et nomma pour premier vicaire apostolique de la Mélanésie Mgr Jean-Baptiste Épalle, évêque titulaire de Sion. En 1845, le 18 décembre, ce vaillant, à peine débarqué à l’île Isabelle, dans l’archipel Salomon, fut tué à coup de casse-tête. Le 20 avril 1847, les insulaires de San-Christoval, dans le même archipel, perçaient de leurs lances, puis dévoraient, dans un horrible festin, le P. Marie Paget et le frère Joseph-Hyacinthe Chatelet, de la même famille religieuse. Le 16 juillet 1848, dans l’île d’York, à sept lieues de la Nouvelle-Guinée, Mgr Jean-Georges Colomb, évêque d’Antiphelles, successeur de Mgr Epalle comme vicaire apostolique de la Mélanésie, mourait de la fièvre dès le commencement de son rude apostolat. En septembre 1855, le P. Jean Mazzuconi, du Séminaire des Missions-Étrangères de Milan, venu sur ces rivages inhospitaliers à l’appel de Pie IX, tombait sous la hache des sauvages de Woodlark.

Peu de temps avant sa mort, le doux Missionnaire, qui avait semé dans son île une graine d’oranger, rythmait dans sa langue natale des strophes vraiment exquises. En voici la traduction :

« J’ai, plein d’espérance, jeté une humble graine sur cette terre sauvage et inculte ; la voilà devenue arbuste chargé de feuilles et de fleurs.

« Oui, sa fraîcheur me recrée, son éclat me réjouit, sa vue me promet déjà une abondante moisson de fruits ;

« Mais, Seigneur, cette autre semence bien autrement précieuse de la divine parole que j’ai déposée ici dans le cœur de l’homme, quand, oh ! quand donc poussera-t-elle une feuille, donnera-t-elle une fleur, portera-t-elle un fruit ?

« Pitié, mon Dieu, pitié pour vos enfants ! Envoyez cette rosée céleste qui féconde tout ! Accordez-moi de voir poindre dans ces âmes un brin d’espérance, et votre serviteur, mourra en paix[108]. »

La céleste rosée qui devait féconder la terre inculte fut le sang du Missionnaire. Il coula, disions-nous, en septembre 1855. Le même mois de la même année, le cardinal Du Pont, archevêque de Bourges, approuvait la petite société naissante des Missionnaires du Sacré-Cœur.

Il y avait un quart de siècle que les Vicariats de Mélanésie et de Micronésie étaient abandonnés. Chaque jour, le Souverain Pontife priait pour qu’enfin Dieu fit miséricorde à ces pauvres sauvages.

Or, en ce temps-là, nous l’avons raconté, un homme entreprend de fonder une colonie en ces régions, non loin du Port-Carteret ou Nouvelle-Irlande. Plusieurs bateaux sont même partis, chargés de Français, de Belges, d’Italiens. D’après le « Journal de la colonie libre de Port-Breton », la Nouvelle-France, qui se publiait à Marseille, tout allait merveilleusement. Cette entreprise attire les regards du Vicaire de Jésus-Christ. De son côté, le marquis de Rays sollicite de Léon XIII quelques prêtres pour les besoins spirituels de la colonie dont il est le fondateur. Le chef de l’Église pensa que le moment était venu de donner à nouveau à une congrégation ces lointains Vicariats. Comment, en son nom, le Cardinal-Préfet de la Propagande écrivit au T. R. P. Chevalier, fondateur et supérieur général des Missionnaires du Sacré-Cœur, on ne l’a pas oublié. Le marquis de Rays offrait au P. Durin et à ses confrères, à bord de son navire la Barcelona, une place gratuite et quelques autres avantages. Comme la ville où se ravitaillait la colonie de Port-Breton était Manille, dans les Philippines, les Missionnaires devaient se rendre dans cette capitale et par conséquent prendre le bateau à Barcelone. Nous avons assisté à leur départ. Racontons maintenant leur voyage ; nous pourrions dire leur tragique odyssée.

II

Les aventures commencèrent dès le premier soir. Pensant que le consul français de Barcelone mettait des obstacles au départ des Missionnaires, — ce qui ne devait pas être, puisqu’ils étaient envoyés par le Souverain Pontife, non pas seulement pour Port-Breton, mais pour deux immenses Vicariats, — les agents du marquis de Rays prirent eux-mêmes les billets et firent inscrire les cinq passagers sous des noms espagnols, de faux noms par conséquent : Don Pascal, Don Simon Rodriguez, etc. Quand les Missionnaires s’en aperçurent, ils ne cachèrent point leur mécontentement ; mais il était trop tard.

La traversée de Barcelone à Manille fut de trente jours. Pour avoir un instant touché à Singapour où sévissait le choléra, on leur fit subir une quarantaine de trois jours.

A peine débarqués, les Missionnaires cherchent la Nouvelle-Bretagne. C’était le navire qui devait les transporter dans leur Mission ; mais il n’était pas encore revenu de Port-Breton. Ils durent attendre quinze jours. Souvent, dans la journée, ils s’en allaient sur la plage et ils scrutaient l’horizon longuement.

Cependant les journaux s’occupaient fort de la colonie et plus encore peut-être des Missionnaires. De mauvais bruits circulaient. On mettait en suspicion l’honnêteté de l’entreprise et l’on traitait crûment les cinq passagers qui cachaient leurs noms et qui, sans doute, disait-on, n’étaient pas prêtres, de vagabonds, d’aventuriers. Le prieur des Augustins de Manille avait accueilli les Missionnaires comme des frères. Durant deux mois, non seulement il leur prodigua, avec une hospitalité généreuse, les conseils les plus intelligents, mais encore il les défendit contre les attaques les plus injustes et les plus passionnées.

Le 17 octobre, arrivait la Nouvelle-Bretagne.

Le commandant du navire était en même temps le gouverneur de la colonie. Il amenait avec lui quelques officiers espagnols que le marquis de Rays avait engagés et que ses représentants avaient évincés. Naturellement ces hommes étaient mécontents et peu enclins à dire du bien de la colonie. De son coté, le gouverneur faisait charger des provisions pour Port-Breton. Craignant que la quantité qu’on lui avait allouée ne fût insuffisante, il l’augmenta considérablement : le marquis de Rays, pensait-il, ratifierait ce surcroît de dépense. Mais des rumeurs de dissolution prochaine étaient parvenues en Espagne et en France. Les récits des officiers espagnols n’étaient pas pour les effacer.

C’est dans ce moment et dans ce milieu qu’arrivaient nos Pères.

Le jour du dé.part était fixé au lundi 30 novembre. Tous les passagers, venus de Barcelone, et qui se rendaient dans la colonie, avaient déjà pris place à bord de la Nouvelle-Bretagne. Le samedi 28, les Missionnaires résolurent de s’embarquer aussi, afin de dire la messe pour les émigrants.

Toutefois, les Pères Augustins cherchaient à les dissuader de monter si tôt sur le navire. « Attendez à lundi. Rien ne presse, disaient-ils. — Mais, tous les passagers sont à bord ; notre place est au milieu d’eux. — Qui sait, reprenaient les Augustins, si le bateau partira lundi ? » Tenus au secret, ils n’en pouvaient dire davantage. Rien ne put détourner les Missionnaires de leur résolution. Ils firent aux bons Pères Augustins leurs adieux.

Le lendemain, dimanche, le bruit courut parmi les passagers que la justice allait mettre l’embargo sur le navire. Consternés, les Missionnaires comprirent alors l’insistance des religieux Augustins pour les retenir. Le lundi 30, c’était la Saint-André, fête patronale de Manille. De nombreuses barques sillonnaient joyeusement la baie. La plupart s’approchaient de ce navire qui était sous l’œil de la police, et, d’une barque à l’autre, des quolibets se croisaient à l’adresse de la colonie, du capitaine et des passagers. Des Chinois eux-mêmes insultèrent les prêtres. La police ne vint pas ce jour-là.

Le mardi, sur tous les navires de la rade, les vergues étaient en berne et les drapeaux descendus à mi-mât. L’amiral, commandant la place, était mort. Jour de grand deuil pour toute la ville. Cette fois encore la police ne vint pas.

Le mercredi, les Missionnaires descendent du bateau, dans l’espoir d’apprendre en ville quelque chose de certain. De la barque qui les conduisait, ils aperçoivent, appuyé sur le bastingage d’un haut navire, un homme habillé de blanc qui leur faisait signe d’approcher. C’était le prieur des Augustins. Il accompagnait la dépouille de l’amiral jusqu’au milieu de la baie. Tout à l’heure, il va rentrer et il prie les Pères d’aller l’attendre au couvent. Là, il leur révèle tout. Le marquis de Rays a refusé de l’argent au commandant de la Nouvelle-Bretagne pour le surcroît des dépenses qu’il a faites. D’autre part, son cosignataire de Marseille, craignant de n’être pas payé des provisions qu’il a déjà fournies, met l’embargo sur le navire.

Que vont devenir les Missionnaires ?

La colonie de Port-Breton peut disparaître, mais la Mission reste. Port-Breton n’est qu’un point dans la vaste étendue des Vicariats que Rome leur a confiés. Si donc ils ne peuvent pénétrer dans leur Mission par le bateau de la colonie, ils doivent tenter d’autres moyens, chercher d’autres routes. Justement, on vient d’apprendre qu’un navire, le Panay, est en partance pour Singapour. Sans doute, il faudra refaire cinq cent cinquante lieues. Mais de là, par les Célèbes et la Malaisie, on pourra, s’il plaît à Dieu, atteindre la Nouvelle-Guinée. C’est un détour de mille cinq cents lieues qu’il faut ajouter aux trois mille cinq cents déjà parcourues ; mais qu’est-ce que cela, quand il s’agit d’obéir à l’Église et de donner un monde à Jésus-Christ ? Ils vont retenir leur place à bord du Panay.

Hélas ! Ils ont compté sans une loi qui oblige tout étranger dont le passage à Manille a duré plus de vingt et un jours, à annoncer son départ dans les feuilles publiques au moins trois jours à l’avance. Ils ignoraient cette loi. Ils n’ont plus le temps. Les billets sont pris. Que faire ? Le P. Durin va solliciter l’appui du consul de France.

Pendant ce temps-là, le P. Navarre et le P. Cramaille retournèrent à bord de la Nouvelle-Bretagne. Ils y furent témoins d’une scène écœurante. Le commandant, auquel le marquis de Rays avait refusé, comme nous l’avons dit, de payer le surcroit des marchandises achetées et chargées, était rentré de la ville, exaspéré. Il réunit tout l’équipage, les passagers, les Missionnaires ; puis il fait contre le marquis une sortie virulente où il mêle des propos malsonnants contre la religion. Les officiers applaudissent. Alors, il prend le portrait de M. de Rays, appendu au salon du bateau, et le piétine. Les officiers en font autant. Ces actes de violence, ce discours haineux apprirent aux Missionnaires à quelle sorte de gens ils eussent eu à faire, s’ils fussent allés dans la colonie. Les pauvres passagers, assez bons catholiques pour la plupart, étaient désolés de se voir aux mains des francs-maçons, — le commandant et plusieurs officiers appartenaient, en effet, à la secte. — Les Missionnaires donnèrent des marques non équivoques de leur désapprobation, puis se retirèrent dans leurs cabines. Ils ne devaient quitter la Nouvelle-Bretagne que le lendemain. Le P. Durin arriva plus tard, avec l’ autorisation de partir sans la publication préalable des noms.

Le lendemain, les Pères disent la messe, une dernière fois, sur le pont. Tout le monde y assistait, même le commandant et son équipage. Le supérieur voulut adresser quelques mots à l’assistance ; les sanglots étouffèrent sa voix. De part et d’autre, les adieux furent émus. Les colons pleuraient à chaudes larmes. Que vont-ils devenir sans prêtres pour les consoler et, au besoin, pour les défendre ? La colonie menace ruine. Arriveront-ils à Port-Breton ? Le Panay approchait. Aimablement le capitaine jette l’ancre un instant tout près de la Nouvelle-Bretagne. Le gouverneur de la colonie et les officiers accompagnent les Missionnaires sur le Panay. La séparation fut aussi pénible pour les Missionnaires qui s’en allaient que pour les colons qui restaient, — les colons, leurs fils spirituels et leurs frères ! De plus, ils s’étaient, en quelque sorte, identifiés avec la Nouvelle-Bretagne. Ils aimaient ce navire comme une partie de leur Mission. C’est en lui qu’ils avaient mis leur espoir. En le perdant, il leur semblait qu’ils perdaient tout.

III

Partis de Manille le 3 décembre, les Missionnaires arrivent à Singapour le 8 au soir. Hélas ! Il est trop tard. Le navire pour Macassar, dans les Gélèbes, est parti de la veille. Il faut attendre un autre départ, soit quinze jours. Les Pères profitent de ces loisirs forcés pour écrire à Mgr Claessens, archevêque de Batavia, et le prévenir qu’ils passeront dans son Vicariat. Croyant que l’île d’Amboine, dans la mer des Indes hollandaises, et relativement proche de la Nouvelle-Guinée, faisait partie de leur Mission, ils ont décidé de commencer là leur apostolat. Mais voici qu’un bateau, arrivé de Chine, tout chargé de Musulmans de Surabaya et des îles environnantes, qui revenaient de leur pèlerinage au tombeau de Mahomet, se dispose à partir pour Macassar où ils en trouveront un autre qui fait chaque mois le service d’Amboine. Ils s’embarquent sans attendre la réponse de l’archevêque. A Macassar, ils apprennent que le bateau pour Amboine était parti depuis deux jours, ils auraient dû attendre durant vingt jours un autre départ ; mais, à peine installés à l’hôtel, le 31 décembre 1882, on leur apporte une lettre de Mgr Claessens. L’archevêque les avertissait qu’ils ne pouvaient passer dans les Etats hollandais sans la permission du gouverneur des Indes et que, pour exercer leur ministère, ils avaient besoin d’une autorisation du roi des Pays-Bas. Sa Grandeur engageait les Missionnaires à se rendre chez lui, à Batavia. Là, peut-être, trouveront-ils un chemin vers la Mélanésie.

Ce fut comme un coup de foudre. Pour la seconde fois, la Nouvelle-Guinée leur échappait. Ils devaient encore revenir sur leurs pas et sans savoir par où pénétrer dans cette Mission qui leur devenait d’autant plus chère que d’avance elle les faisait plus souffrir.

Pour comble de malheur, le supérieur retombe malade. Déjà, à Manille, il avait dû subir une opération cruelle. Un anthrax sur la poitrine s’était développé en des proportions inquiétantes partout, mais surtout en ces pays chauds. Un instant même, on avait craint la gangrène. Le chirurgien dut pratiquer une incision profonde. Le mal fut conjuré, mais les forces étaient perdues pour longtemps. Or, voici que le Père respire difficilement. Les jambes sont démesurément enflées, La saison humide et chaude où l’on se trouve l’affaiblit à vue d’œil. De plus, les angoisses morales le dévorent... Il sent qu’il ne résisterait pas longtemps à ce climat meurtrier, tandis que, dans les pays tempérés, il pourrait encore fournir, comme on dit, une bonne carrière. Que faire donc ? Faut-il abandonner la Mission ? Elle est, au moins de ce côté et au pied de la lettre, inabordable. Faut-il rentrer en Europe ou répondre à l’appel de Mgr Claessens et se relancer dans l’inconnu ?

Le bateau chinois, qui avait emmené les pauvres Missionnaires, avait déchargé ses marchandises, et il allait s’en retourner à Surabaya. On accompagnera le Père que-là. Il rentrera en France avec l’un des deux Frères coadjuteurs, son propre neveu ; le P. Navarre, le P. Cramaille et le frère Fromm se rendront à Batavia. Faut-il le dire ? La séparation fut douloureuse. « Nous avons souffert ensemble, lisons-nous dans des notes intimes, nos cœurs battaient pour le même objet, et, au moment où nous retombions dans l’incertain, dans l’inconnu, notre chef nous quittait, et nous allions rester dans l’inaction jusqu’à ce que des ordres nous arrivassent de France et qu’un nouveau supérieur nous fût donné. » Pendant les cinq jours qu’ils demeurèrent à Surabaya, les chers abandonnés furent traités par les Pères Jésuites avec une charité toute fraternelle. Le 10 janvier, ils reprennent la mer, et, le 13, ils sont à Batavia.

IV

Au moment de son départ pour la France, le P. Durin avait demandé à ses confrères de ne point quitter Batavia avant d’avoir reçu des ordres nouveaux. L’idée de renoncer à la Mission ne pouvait pénétrer dans ces têtes héroïques. Nous n’aurions point, se disaient-ils les uns aux autres, les mêmes motifs à faire valoir que nos devanciers les Pères Maristes et les Missionnaires de Milan. Nous n’avons eu personne de tué ni de mangé. Nous n’avons même pas été repoussés par les sauvages, puisque nous ne les avons pas encore abordés. Tous les moyens non plus n’ont pas été essayés. Qui sait si nous ne trouverons pas ailleurs, en Australie, par exemple, la route que nous cherchons en vain de ce côté-ci ? Attendons, sans découragement, les lettres de Rome ou d’issoudun. En attendant, ils se mirent, autant qu’ils le purent, au service de Mgr Glaessens ; mais leur ignorance des langues hollandaise et malaise limitait singulièrement leur ministère. Rapportons un épisode de leur vie sacerdotale ; ce sera comme un rayon dans ces pages sombres.

Le P. Navarre était à Buitenzorg, la résidence du gouverneur des Indes. Un dimanche, un homme lui demanda de baptiser à domicile son enfant, sa petite fille qui allait mourir ; puis il disparut. Le père de l’enfant était portier d’une des nombreuses portes du vaste hôpital. Une voiture emporte le Missionnaire. Il arrive. Personne n’est là pour le recevoir. Il se tient debout dans un vestibule. Une petite fille d’environ dix ans traverse la pièce, dit au Père : « Tabi Tuan : Bonjour, monsieur ». Le Père n’a que le temps de répondre : « Tabi : Bonjour », — le seul mot qu’il savait, l’enfant n’est plus là. Presque aussitôt une grande jeune fille qui paraissait être la sœur de la première, passe à son tour, fait la révérence et dit : « Tabi Tuan : Bonjour, monsieur ». Les deux enfants semblaient trouver toute naturelle la présence du Missionnaire. Mais le P. Navarre ne voyait point l’homme qui était venu le chercher. Personne pour lui indiquer la chambre de la malade. Un peu après, une femme malaise, d’une quarantaine d’années, suivant la même voie que les enfants, fit au Père le même salut. Cependant, elle parut étonnée de le voir seul. Elle regarda dehors et dans la voiture. Le Père comprit qu’elle cherchait son mari. Toutefois, craignant que l’enfant n’expirât avant d’avoir reçu le baptême, le Père dit en français à la femme : « Où est donc l’enfant à baptiser ? » Il paraît qu’il fut compris, car aussitôt la femme lui fait signe de le suivre. Il vit alors dans un grand lit, où quatre personnes eussent été à l’aise, une toute petite créature d’un an à deux ans. Les draps étaient d’une blancheur de neige. La malade, perdue dans le pli profond d’un immense oreiller de la même blancheur, semblait plus blanche encore. Elle avait les yeux clos et les mains fermées. Respirait-elle ? Il était difficile de l’affirmer. Elle avait l’air d’une morte. A peine l’eau sainte a-t-elle touché son front que la petite moribonde ouvre les yeux, étend ses bras comme au sortir du sommeil, se tourne du côté du prêtre et lui sourit. Le père de l’enfant entre en ce moment. Il voit ce sourire et rend grâce à Dieu. Le baptême avait guéri son enfant.

Le séjour des Missionnaires du Sacré-Cœur dans l’île de Java ne fut pas entièrement inutile pour leur Mission. Ils vivaient parmi d’anciens Missionnaires aux pays sauvages et ne perdaient rien des conseils qu’on leur donnait. Néanmoins, que le temps leur durait ! La vue des Javanais plongés dans le paganisme, et des Malais corrompus par la religion musulmane, sans qu’il fût possible aux prêtres catholiques de les évangéliser, leur faisait désirer plus vivement encore un libre apostolat parmi les idolâtres de la Papouasie.

Un jour enfin, vers le mois d’avril, une lumière parait à l’horizon. C’est une lettre d’Issoudun qui fait dans leur ciel noir cette éclaircie radieuse. Le T. R. Père général, du fond de son cœur brisé par les douloureuses nouvelles, compatit aux inénarrables misères de ses fils ; mais il les sait vaillants et il leur crie courage. Le R. P. Navarre est nommé supérieur de la Mission. Sitôt que la Propagande lui aura envoyé les pouvoirs nécessaires, il reprendra sa course à travers les océans. En même temps, le T. R. Père lui apprend qu’un prêtre de la colonie tombée, du nom de Lannuzel, s’est réfugié en Nouvelle-Bretagne, et qu’il a été bien accueilli par un chef sauvage, du nom de Tolitoro. Quelle joie après tant d’épreuves ! Il n’y a plus qu’à attendre les lettres de Rome.

Elles arrivèrent le 20 juin. Le nouveau supérieur est agréé par la Propagande. Ses pouvoirs sont signés du cardinal Siméoni. C’est vers la Nouvelle-Bretagne, la Birara des Canaques, qu’il dirigera ses pas. La Nouvelle-Guinée viendra plus tard. Le vicaire de Jésus-Christ bénit la reprise du voyage. Ils ne sont plus que trois pour affronter les repaires de Satan : deux prêtres, un frère ; mais le Pape est avec eux ; avec eux le Cœur de Jésus. Donc, en avant pour la sainte Église et pour le Sacré Cœur !

Ils avaient attendu, à Batavia, du 13 janvier au 20 juin : cinq longs mois !

Durant trois jours, ils cherchent un navire. Un bateau, faisant le service de Londres à Brisbane, passait par Batavia. C’est celui-là qu’ils désirent. Il les déposerait à Cooktown. Mais, au moment d’embarquer, les journaux de Batavia ont signalé quelques cas de choléra. La Compagnie « British India » craint de jeter l’épouvante parmi les quatre ou cinq cents émigrants qu’emportait son bateau, et elle ne veut pas les prendre.

Ils retourneront à Singapour où on leur fait espérer un passage direct pour l’Australie. Mais, pour la même raison, nulle compagnie, ni anglaise, ni hollandaise, ni française, ne voulut prendre les Missionnaires à leurs bords, dans la crainte d’une quarantaine à Singapour. Les ennuis recommençaient donc, et, de plus, on leur disait que le choléra pouvait durer des mois entiers, six mois peut-être. Enfin, grâce à l’intervention des Pères Jésuites, un armateur hollandais consent à les conduire, à la condition qu’ils subiraient à Singapour la quarantaine que l’on jugerait bon de leur imposer.

Après deux jours de traversée, ils abordent à Singapour pour la troisième fois. Point de quarantaine : Dieu soit béni ! et un bateau, le Meath, est en partance pour l’Australie ! Sans plus tarder, ils vont pour retenir leurs places. Elles sont toutes prises. Cependant, tant leur hâte de partir était grande, ils proposent au capitaine de coucher sur le pont du navire ou sur les bancs du salon. Ils auraient fait bien d’autres sacrifices. Leur proposition est acceptée, et les voici en route pour Cooktown.

V

Sur le Meath se trouvaient, parmi les passagers, trois jeunes gens, deux Français et un Anglais, tous les trois parents, tous les trois protestants. La conversation roulait d’ordinaire sur les sauvages de la Nouvelle-Bretagne. « Pour combien d’années, demandaient les jeunes gens, allez-vous dans ces pays barbares ? — Pour toujours, si nos supérieurs ne nous rappellent pas en France. — Ce n’est pas possible ! Quelle cruauté de vous obliger à vivre dans ces climats mortels ! — Mais personne ne nous y oblige. Nous y allons de nous-mêmes, très volontiers et joyeusement. — Et combien vous paie-t-on pour un travail si pénible ? — On ne nous paie pas. La Propagation de la Foi nous donne juste de quoi ne pas mourir de faim. »

Il parait que, pour ces jeunes protestants, la chose était trop forte et absolument incroyable. Le lendemain, l’un d’entre eux fait répéter aux Missionnaires la conversation de la veille, et il demande aux autres catholiques du bord si les Missionnaires ont dit la vérité. Alors, ce fut une admiration sans pareille. Le capitaine, lui-même, Écossais et protestant, renchérissait sur les autres. Son enthousiasme était tel qu’il préparait déjà un stock de provisions pour les Missionnaires et il se disait prêt à les conduire dans leur Mission, si cela ne le détournait pas trop de sa route.

Ces beaux sentiments s’évanouirent bientôt. Les préjugés huguenots l’emportèrent vite sur le premier mouvement de la libre et bonne nature. « Pourquoi aller ruiner votre santé dans ces pays malsains ? — Mais ce n’est pas payer trop cher l’évangélisation de ces pauvres gens. — Laissez donc ces sauvages tranquilles. Pourquoi les troubler dans leur ignorance ? Ils sont plus heureux comme ils sont. — Mais, capitaine, est-ce que vous ne préférez pas votre condition à la leur ? — Sans doute ; mais ils ne sont pas habitués à notre bien-être. — Justement, c’est pour leur donner, avec la civilisation, un bonheur plus pur et plus élevé que leur condition présente, que nous voulons les instruire. Si des Missionnaires, autrefois, n’avaient évangélisé nos ancêtres, qui étaient, eux aussi, des barbares, vous et moi, capitaine, nous serions, à peu de chose près, comme les primitifs de la Nouvelle-Bretagne… »

Il ne fut plus question de préparer des provisions de riz et de biscuits et pas davantage de conduire à l’île de Birara les trois apôtres.

Le 21 juillet, le Meath s’arrêtait à Cooktown. De Singapour, on venait de parcourir onze cent vingt-cinq lieues. Auparavant, on en avait fait cinq mille cent-vingt-cinq. Il n’en restait plus que dix-huit cents avant de toucher le premier rivage de la Mission. Ce n’était pas encore le terme, mais il approchait.

A Cooktown, ils apprennent du pro-vicaire apostolique, Mgr Fortini, que M. l’abbé Lannuzel n’était plus en Nouvelle-Bretagne, qu’il avait un peu séjourné chez lui et que, ne voyant pas arriver les Missionnaires du Sacré-Cœur, il s’était décidé à retourner en France. On s’était croisé dans la traversée de Batavia à Cooktown, mais à une trop grande distance pour échanger même un salut. L’ancien aumônier de la colonie de Port-Breton avait assuré de nouveau que les Pères pouvaient se rendre à Béridni (Blanche-Baie), que Tolitoro, le chef du village, les attendait, et que, d’autre part, une ferme allemande, établie non loin de là, envoyait son bateau à Cooktown presque tous les mois et que, dans peu de jours, les Missionnaires pourraient partir.

Huit jours s’écoulèrent. Le bateau ne paraissait point. On pense que peut-être il a fait naufrage. Cependant, Mgr Fortini avait écrit à Sydney pour s’informer s’il n’y avait point de bateau en partance pour la Nouvelle-Bretagne. Un télégramme lui annonce, le 4 août, qu’en effet un ancien représentant du marquis de Rays à Sydney allait partir avec le dernier bateau du fondateur de la Nouvelle-France, pour Manille, où il transportait du charbon, et que, précisément, il avait l’intention de s’arrêter à Port-Breton pour y visiter l’emplacement de la colonie. Le capitaine leur offrait à bord une place gratuite.

Le souvenir de Manille, qui leur restait au cœur, ne les portait guère à prendre le Chandernagor. De plus, ils avaient tant souffert d’humiliations par suite de leur contact avec la colonie ! Sa dislocation avait produit en Australie, où s’étaient réfugiés les malheureux qui n’étaient pas morts de la fièvre, un effet si lamentable !

Il est vrai ; mais, c’était un peu à la sollicitation du marquis de Rays que Rome nous avait confié le vicariat de Mélanésie et de Micronésie. Le fondateur de Port-Breton avait voulu conduire les Missionnaires aux frais de la colonie. Les tristes événements de Manille, seuls, les ont arrêtés dans leur course. La colonie a sombré. Les colons ont été dispersés. Les Missionnaires sont errants de vague en vague, à travers les océans, à la recherche de leur Mission. Le Dieu très bon n’a-t-il pas sauvé du naufrage le Chandernagor, pour conduire à Béridni les Missionnaires jetés à la côte par la saisie de la Nouvelle-Bretagne ? Ce qui est certain, — disons-le en passant, — c’est qu’à son tour le Chandernagor sera saisi à Manille et vendu. Dieu avait permis la fondation de Port-Breton en vue de l’évangélisation des sauvages de la Papouasie, abandonnée depuis un quart de siècle. La déplorable administration du gouverneur de la colonie et la mauvaise volonté d’hommes hostiles à la religion ont fait échouer une entreprise qui n’était pas indigne de la France catholique et dont l’Allemagne, à notre défaut, a su profiter ; mais ne peut-on pas dire, en se plaçant au point de vue providentiel, que le marquis de Rays, en conduisant les Missionnaires dans leur Mission, n’a pas manqué son œuvre complètement ?

Le P. Navarre et ses deux compagnons s’embarquent sur un bateau côtier, l’Alexandra : en quatorze jours ils se sont rendu compte de l’état de discrédit où était tombée la colonie. Les Australiens avaient en horreur — c’est le mot juste — tout ce qui, de près ou de loin, touchait à Port-Breton. De toutes parts on tâchait à dissuader les Missionnaires de prendre le Chandernagor. Le consul de France n’était pas le moins ardent à les prêcher. Le secrétaire, qui faisait les fonctions de chancelier, voulait même les contraindre à renoncer à leurs projets de Mission en Océanie : la nouvelle de l’arrestation du marquis de Rays était officielle, et le gouvernement français ne protégerait certainement pas « les aumôniers » de la fameuse colonie. Les Missionnaires répondirent qu’ils étaient envoyés en Mission, non pas par M. de Rays, ni par le gouvernement français, mais par le Pape, et qu’aucune force humaine ne les empêcherait d’obéir au représentant de Dieu.

Le 25 août, en effet, grâce au fraternel concours des Pères Maristes qui pas un instant ne s’est ralenti depuis, tout est prêt pour le dernier voyage. On a des provisions pour six mois. Le P. Navarre écrit au T. R. P. Chevalier : « Bonne nouvelle ! Nous partirons demain. Nous nous recommandons à vos bonnes prières, à celles de toutes notre bien-aimée Société. Nous sentons mieux que jamais la nécessité du secours d’En-Haut pour le succès de cette belle œuvre. Oh ! que nous sommes petits et faibles par nous-mêmes, pour nous mesurer avec les difficultés qui nous attendent ! Mais, si le divin Cœur de Jésus nous accompagne, comme nous en avons la confiance, si les associés de Notre-Dame du Sacré-Cœur et les âmes pieuses prient bien, chacun de nous pourra dire avec l’apôtre : Je puis tout en Celui qui me fortifie. » Le lendemain, 26, le P. Navarre, le P. Cramaille et le frère Fromm, montaient sur le Chandernagor.

C’était un bon voilier. Le capitaine très habile. Arrivés au sud de la Nouvelle-Irlande, on passe par un étroit canal que forment cette île et la petite île de Lamboum. C’est là que nos Missionnaires aperçurent les premiers sauvages de leur Mission. Ce fut comme un tressaillement d’allégresse. Ils étaient dans leur juridiction. Ils étaient chez eux. Les naturels les guidèrent et leur montrèrent dans le port remplacement des bateaux. En entrant, ils virent devant eux la maison du gouverneur. Le port tourne à gauche et, dans un enfoncement, se trouvait, encore debout, une grande construction appelée « Block-House ». C’est là, paraît-il, qu’était logée dans un entassement peu salubre presque toute la population. Il y avait dans la même maison le corps de garde, la dépense, la cuisine générale. De cet endroit on était comme dans un entonnoir. On ne voyait que montagnes autour de soi et à une courte distance. Les pentes abruptes étaient chargées plutôt que couvertes d’une végétation luxuriante. Il y avait de quoi effrayer les plus intrépides défricheurs. D’autant qu’il eût fallu élever de place en place des gradins, à cause des pluies abondantes de ces parages, lesquelles entraînaient la terre meuble jusque dans le port. Pendant les cinq jours que mirent les Pères à explorer la colonie, la pluie ne cessa guère de tomber, et d’épais brouillards s’élevaient des grands bois. C’était triste. Ajoutez qu’on n’entendait que l’aboiement des bêtes sauvages et la voix d’un oiseau de la grosseur et de la couleur d’une grive, que les naturels appellent de son cri : « cao ». Ce cri dur, entendu seul la nuit par intervalles, était lugubre. Cependant, un ruisseau coulait dans un vallon qui aboutissait au port. Des huttes en paille ou en ramée au milieu d’un jardinet avaient été construites par les colons. Quelques-uns, à en juger par les arbres gigantesques qu’ils avaient abattus, avaient beaucoup travaillé. Mais, le ruisseau débordant la vallée, il était impossible de faire en cet endroit une exploitation agricole sérieuse. Le port, d’un bon ancrage, n’était pas suffisant non plus pour une colonie. A quelques milles au delà, en Blanche-Baie, on aurait trouvé, au milieu des sites les plus beaux, un sol fertile, facile à cultiver, et là, avec moins de monde et moins d’argent, on aurait pu créer une exploitation florissante. La franc-maçonnerie ne l’a pas voulu.

Les Pères avaient dit un De Profundis sur la tombe des colons morts dans la colonie et célébré pour eux le saint sacrifice. Il s’agissait de partir. Le capitaine leur proposa de s’installer dans le bâtiment de la colonie. Ils avaient là, du premier jour, un vaste logement pour s’abriter et des planches pour construire une chapelle. De plus, le capitaine prétendait que le vent et la mer étaient devenus contraires et qu’il ne pouvait tenir sa promesse de les conduire à Béridni. Il devait revenir sur ses pas jusqu’au sud de la Nouvelle-Irlande et longer la côte est… Que s’ils ne voulaient pas se fixer à Port-Breton, il serait contraint de les déposer n’importe où, dans quelque ile sur la route des vagues, ou les emmener jusqu’à Manille. Il lui semblait que la présence des Missionnaires du Sacré-Cœur dans l’ancienne colonie de Port-Breton aurait effacé toutes les ignominies. Devant l’inflexible douceur des Pères, il mit à la voile sur Blanche-Baie. Le 29 septembre 1882, en la fête de Saint-Michel, les premiers apôtres de la Nouvelle-Bretagne abordaient à leur Mission et se redisaient les uns aux autres, en action de grâce, la chère devise de leur petite Société : « Aimé soit partout le Sacré-Cœur de Jésus ! » Ils avaient mis treize mois à ce voyage et fait, depuis Barcelone, huit mille cinquante lieues de navigation, à peu près le tour du globe. Était-ce trop pour sauver des âmes !

La Nouvelle-Bretagne, ce n’est pas la Nouvelle-Guinée. Henry Verjus y abordera le premier et en sera le premier apôtre.



VIII

LE SCOLASTICAT

ROME

I

Le 20 septembre 1881, nous trouvons le frère Verjus à Rome. A la nouvelle qu’il devait quitter Barcelone avec son compagnon d’exil, le frère Neenan, pour la Ville Éternelle, il s’écria : « Comme je vais prier pour mes Missions sur les tombes des saints martyrs[109] ! »

Depuis l’année 1878, les Missionnaires du Sacré-Cœur, d’abord hospitalisés par les Pères Trappistes de Saint-Jean-de-Latran, étaient installés au Cirque Agonal, vulgairement nommé place Navone. Ils avaient acquis l’église Saint-Jacques-des-Espagnols, abandonnée depuis soixante ans, heureux de répondre aux désirs du Pape, qui craignait de la voir tomber aux mains des protestants. Léon XIII leur a permis de la consacrer à Notre-Dame du Sacré-Cœur. Pour se loger, les Missionnaires ont construit au-dessus de l’église une sorte de couvent aérien, et ils y sont chez eux, dans la maison de la Vierge, comme les San-Pietrini[110] autour de la coupole de Saint-Pierre. C’est là que, durant trois ans, va vivre le frère Verjus.

En arrivant à Rome, le bon Frère demande à Notre-Seigneur, à Notre-Dame, à saint Pierre et à saint Paul de le faire mourir sans plus tarder s’il devait, durant son séjour sur cette terre bénie, contrister par quelque faute volontaire le Sacré Cœur.

Après une première et rapide visite au tombeau des saints Apôtres, il accompagne le R. P. Jouet, supérieur de la communauté et procureur général de la petite congrégation, à la Propagande : « Avec quelle émotion, écrit-il. j’ai monté ces escaliers qu’ont foulés tant de Missionnaires ! Si j’avais été seul, je les aurais montés à genoux[111] . » Quelques mois plus tard, il retournera dans cette sainte maison, où toutes les langues apprennent à prêcher le nom de Jésus-Christ, et il dira : « J’en voudrais baiser toutes les pierres[112]. » Une autre fois encore et plus longuement, il visitera l’illustre collège : « Je me suis senti pris d’une singulière émotion en entrant dans cette chapelle où notre bon Jésus forme ses Missionnaires, et où il a peut-être bien des fois accordé la grâce du martyre. Je lui ai demandé la grande grâce... Nous avons visité la bibliothèque, véritable trésor. Tout autour, les portraits des évêques qui ont puisé à cette source sainte la science du Seigneur... Que dire du musée ? J’étais ravi, et tellement heureux ! J’étais aussi un peu jaloux, mais plein d’espérance. Quand notre petite « chambre des Missions » sera-t-elle un musée, ou plutôt quand sera-t-elle la salle des Martyrs ? »

Au moment de son arrivée, la communauté prenait ses vacances loin du brûlant et fiévreux climat de Rome, dans les monts Albains, à Albano même. Les deux arrivants vont l’y rejoindre. « Nous revenions de promenade, nous écrit un scolastique de ce temps-là, par un beau soir. Nous chantions de bon cœur, quand tout à coup, sortant de derrière un arbre où ils s’étaient dissimulés, surgissent devant nous le P. Jouet, le frère Verjus et le frère Neenan. Quelle surprise ! Quelles embrassades ! Quelles poignées de main ! L’accoutrement du frère Verjus nous fit bien rire : la soutane était délabrée, des souliers sans semelle ; pour chapeau, l’immense sombrero espagnol aux larges bords relevés et d’une couleur inénarrable. On aurait dit que le cher Frère arrivait d’une excursion aux pays sauvages : il venait tout simplement de Barcelone, où Ton connaissait, paraît-il, à cette époque, les austères beautés de la pauvreté. »

Ce fut un enchantement que cette villégiature : le lac d’Albano, dans le plus beau cratère qui soit peut-être au monde ; l’Ariccia, près des forêts ; Genzano, le village en fleur ; le lac de Nemi, si profond dans son lit de verdure et si bleu, et partout l’ossuaire immense de la campagne romaine ; à l’horizon lointain, dans le beau soleil, comme une barre d’or en fusion, la Méditerranée.

Chaque jour, c’était une excursion nouvelle. On poussa jusqu’à Frascati : les pentes des montagnes, les jardins, les ombrages, la villa Aldobrandini avec ses fontaines en cascades ; la villa Piccolomini, où Baronius écrivit ses Annales, la villa Lanceloti, d’autres encore, et partout les aqueducs, les tombeaux, les ruines, et toujours l’horizon radieux. Le frère Verjus ne se lassait point de regarder, et il poussait des cris d’admiration : « Quels spectacles splendides ! » Et son âme volait à Dieu : « Mon Jésus, je vous offre toutes les actions de grâces que vous avez inspirées à vos serviteurs en face de ces gracieux ouvrages de vos mains. Donnez-moi de bien lire sous ces sacrements où vous êtes caché[113] . »

On n’oubliait point les églises dans ces promenades quotidiennes, et le Frère multipliait ses pactes avec les anges des tabernacles. C’était, au fond de son âme, de la joie perpétuellement renouvelée. Une chose pourtant l’attristait : le petit nombre des fidèles. « On s’étonne, disait-il, que la révolution va de progrès en progrès. À qui la faute ? » Et il répondait tout droit et nettement : « Aux prêtres ! Pourquoi aux prêtres ? Parce qu’ils se contentent des dehors de la religion. Des processions, des illuminations, c’est bien ; ce n’est pas assez. Le peuple est ignorant, instruisez-le. Vous ne l’instruisez pas. Il faut le pénétrer de vérité et de vie chrétienne : or, il ne sait point les éléments de sa religion, et il en va de même partout. » Et le Frère se souvenait des conversations qu’il avait eues à ce sujet en Espagne avec le P. Marie. Le P. Marie lui disait souvent : Le clergé de ce pays a besoin d’une révolution pour le réveiller ; le mal grandit tous les jours. Les bons Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/191 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/192 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/193 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/194 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/195 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/196 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/197 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/198 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/199 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/200 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/201 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/202 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/203 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/204 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/205 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/206 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/207 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/208 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/209 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/210 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/211 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/212 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/213 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/214 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/215 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/216 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/217 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/218 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/219 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/220 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/221 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/222 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/223 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/224 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/225 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/226 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/227 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/228 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/229 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/230 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/231 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/232 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/233 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/234 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/235 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/236 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/237 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/238 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/239 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/240 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/241 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/242 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/243 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/244 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/245 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/246 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/247 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/248 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/249 Page:Vaudon - Monseigneur Henry Verjus, 1899.djvu/250 Cœur, puis, très souvent, les dimanches, une partie du mois de mai et une partie du mois de juin. En peu de temps les habitués de l’église l’apprécièrent. On venait à la sacristie le consulter. On se recommandait à ses prières ; non pas seulement les gens du peuple, mais aussi des personnages. La princesse Massimi, belle-sœur de la comtesse de Chambord, aimait à s’édifier auprès de lui en de pieux entretiens.

Ainsi passa la première année de sacerdoce du P. Verjus. Il n’oubliait certes pas les Missions dans cet humble et laborieux ministère de chapelain. Il attendait, parmi des épreuves que le temps n’est pas venu de raconter, en des alternatives de sainte impatience et de résignation amoureuse, l’heure des supérieurs, qui est toujours celle de Dieu.



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Jesu Baiboua : 178 habitants ; 130 baptisés. — Eboa : 300 habitants ; tous païens (ce village vient d’être abordé).

Inawaboui. — 220 habitants ; 28 baptisés. — Bioto : 110 habitants ; 25 baptisés.

Vanouamaë. — 126 habitants ; 30 baptisés. — Abo ; 40 habitants ;

tous païens.

TABLE DES MATIÈRES


 
Pages.
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FIN


PARIS
IMPRIMERIE D. DUMOULIN ET Cie
5, rue des Grands-Augustins, 5
  1. Voir dans la seconde édition de l’Histoire de sainte Chantal, par M. l’abbé Bougaud, une lettre importante de Mgr Dupanloup sur la manière d’écrire la Vie des Saints.
  2. Racine. Athalie, acte II, sc. viii.
  3. Nous pourrions nommer encore Mezenguy et Baillet ; mais le premier a été l’un des plus décidés jansénistes du dix-huitième siècle, et les Vies des Saints du second, au moins le T. Ier, et le T. IIe, sont à l’index.
  4. M. l’abbé Blampignon, dans le Correspondant du 25 juillet 1864.
  5. Eccli., III. 1.
  6. Les religieuses de Saint-Joseph habitent l’ancien second monastère de la Visitation, y compris la maison de la Galerie, berceau de l’Ordre. Elles en ont fait une sorte de reliquaire. C’est là que, le 6 juin 1610, s’enfermèrent la baronne de Chantal, Mlle de Bréchard et Mlle Favre. Le lendemain, saint François y célébrait la messe et prononçait la clôture. Le surlendemain, consulté sur quel chant ses « colombes » reprendraient leur ramage et les louanges divines, le saint fondateur composa, séance tenante et de concert avec la Mère Jeanne de Chantal, celui que tous les monastères de l’Ordre ont pieusement conservé pour leurs offices.

    On sait qu’il n’évolue pas à travers de riches mélodies, n’ayant emprunté à la gamme que trois notes.

  7. Nous lisons dans la lettre circulaire envoyée le 18 août 1883 par la T. R. M. Marie-Louise Genin, supérieure générale, à ses filles, les religieuses de Saint-Joseph d’Annecy, sur la vie et la mort de la sœur Flavie : « Que dirons-nous de sa charité ?... Le bon Dieu lui fournit dans ses divers emplois et dans les localités où il la plaça, le moyen d’arriver à la sainte œuvre qui devait couronner les dernières années de sa vie. Je veux parler de la Petite-Œuvre... A Chens, sœur Flavie se rencontra souvent avec M. l’abbé Vandel, missionnaire du Sacré-Cœur et fondateur de la Petite-Œuvre. Ces deux âmes apostoliques unirent à ce moment leurs communes aspirations, et notre pieuse Sœur devint l’ardente zélatrice de la jeune famille d’Issoudun... Par son zèle industrieux elle fut assez heureuse pour envoyer à Issoudun un jeune enfant d’Annecy qui a trouvé en elle assistance et protection... » Le lecteur a reconnu Henry Verjus. La supérieure générale ajoute : « Et maintenant si vous me demandez ce que faisait au galetas sœur Flavie, près de ses caisses de chiffons, je vous dirai : Elle triait toutes ces hardes, ces effilures, ces papiers qu’elle pesait et envoyait au chiffonnier. L’argent qu’elle en relirait s’envoyait à Rome, à Issoudun, avec des offrandes de messes, de neuvaines qu’elle savait provoquer ; le tout allait grossir le trésor de Notre-Dame du Sacré-Cœur. » Disons avec la supérieure des religieuses de Saint-Joseph : « Des âmes vulgaires à qui il n’est pas donné de comprendre le beau, pourraient sourire dédaigneusement devant cette humble occupation, disant : Que de peines, de temps perdu pour, après tant d années, acheminer un prêtre à l’autel !... » Et la Révérende Mère conclut : Ô mes bonnes Sœurs, nous ne tenons pas ce langage, nous savons ce qu’est un prêtre dans l’Église de Dieu ; nous savons aussi que la vertu vaut ce qu’elle coûte, et que l’oreille de Celui qui entend le bruit de la feuille qui tombe, et dont l’œil sonde nos plus secrètes intentions, a vu et compté tous les pas et les sacrifices que notre humble Sœur s’est imposés, pour obtenir ce précieux résultat. » Cette note est longue ; mais nous tenions à glorifier la sœur Flavie et son pieux Institut. C’est notre manière aussi de remercier et d’encourager tant d’autres âmes qui sont les infatigables zélatrices de nos œuvres.
  8. Aujourd’hui directeur d’un excellent journal, le Petit Savoisien.
  9. Sa fille, Mme Thayer, en a fait depuis le don magnifique aux archevêques de Bourges.
  10. Lettre du 2 mai 1875.
  11. Annales françaises de Notre-Dame du Sacré-Cœur, juin 1883.
  12. Bruxelles... On peut ajouter Barcelone, où le Père était fort goûté de la colonie française.
  13. Annales belges de Notre-Dame du Sacré-Cœur, avril 1891.
  14. Lettre à M. C.
  15. Lettre à M. C, du 13 juillet 1876.
  16. Lettre du 17 mars 1876.
  17. Lettre du 2 mai 1875.
  18. Lettre sans date ; elle est de juin ou de juillet 1876.
  19. Lettre sans date ; elle est de juin ou de juillet 1876.
  20. Lettre du 18 septembre.
  21. Lettre du 19 octobre.
  22. Lettre à M. C..., 18 septembre.
  23. Octobre 1876.
  24. Lettre du 26 novembre.
  25. Dans son journal.
  26. Lettre à M. C…, du 26 novembre.
  27. Même lettre.
  28. I Cor., ix, 26, 27. — Sic pugno, non quasi aerem verberans ; sed castigo corpus meum et in servitutem redigo.
  29. Dans son Journal, à la date du 7 janvier.
  30. « Quelle douce et délicieuse année ! écrit un témoin. Tout semblait fait pour nous rendre heureux : Un pays magnifique, une belle propriété, une nombreuse réunion de jeunes gens pleins d’ardeur, de piété, de vie ; une direction douce et paternelle ; les fréquentes visites et les intéressantes conférences d’un Père dont l’austère figure nous effraya bien un peu au commencement, mais dont nous ne tardâmes pas à apprécier, et la bonté, et la haute vertu. Naturellement nous eûmes à un très fort degré la maladie habituelle des noviciats : une gaîté qui se traduit par des éclats de rire involontaires aux moments les plus inattendus et les plus sérieux. Le frère Verjus, qui ne connut jamais la dissipation, mais qui faisait de grands efforts pour être très recueilli, échappa moins que personne à la contagion du rire, et bien des scènes de lectures spirituelles sont restées fameuses. Heureux temps où l’on riait de si bon cœur ! Le Père-Maître ne nous en voulait pas trop ; même quelquefois il essayait vainement de dissimuler les efforts qu’il faisait pour ne pas prendre part à l’hilarité générale... »
  31. Luc., iv. 38. — Mensuram bonam, et confertam, et coagitatam, et supereffluentem.
  32. Lettre circulaire de Mgr Navarre à tous les Missionnaires du Sacré-Cœur sous sa juridiction, sur la vie et la mort de Mgr Verjus, datée de Marseille, 8 mai 1893, et reproduite dans les Annales de Notre-Dame du Sacré-Cœur du mois de juillet de la même année.
  33. 21 mars.
  34. 22 mars.
  35. 12 avril.
  36. 5 mai.
  37. Contra Jovinian. lib. I (Patrol. t. xxiii, col. 231). — Virginitas hostia et holocaustum Chrisli est.
  38. 26 mars.
  39. 27 mars.
  40. Avril. Saint jour de Pâques.
  41. 21 mars.
  42. 13 avril.
  43. Missionnaire de la Société de Marie, martyrisé aux îles Fidji et déclaré Bienheureux par Sa Sainteté Léon XIII.
  44. 19 avril.
  45. Note ajoutée à son Journal de Retraite, le 14 septembre 1879. C’est l'Intuitus eum dilexit eum de l’Évangile.
  46. On sait que les Exercices de saint Ignace sont divisés en quatre semaines. La première comprend les grandes vérités ; la seconde, la vie de Notre-Seigneur ; la troisième, sa passion ; la quatrième, la résurrection et l’ascension.
  47. C’est un mot de l’Exercice du Règne, « Il faut agir, dit saint Ignace, contre la propre sensualité et contre l’amour de la chair et du monde. » — On appelle Exercice du Règne la contemplation dans laquelle saint Ignace compare Notre Seigneur Jésus-Christ, le Roi éternel, à un roi temporel qui invite ses sujets à une guerre juste et glorieuse dont il veut leur faire partager les fatigues et les triomphes.
  48. On appelle additions les avis ajoutés par saint Ignace à sa méthode d’oraison pour l’éclairer et la compléter.
  49. Tous les mots soulignés dans ces pages l’ont été par le Frère lui-même.
  50. Philip., I. 21.
  51. Je fais pour trois ans les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance.
  52. Annales belges de Notre-Dame du Sacré-Cœur, 1er avril 1891. Les morts de la Petite-Œuvre.
  53. Voyez les Annales de Notre-Dame du Sacré-Cœur, octobre 1878.
  54. 2 février et 5 avril 1880.
  55. 6 mai 1880.
  56. Cité par Montalembert dans son admirable Introduction aux Moines d’Occident, p. LXXX.
  57. Méditation sur la Passion de Notre-Seigneur, 1878.
  58. 22 mars 1880.
  59. 13 juin.
  60. 31 mars 1880.
  61. 18, 20 et 22 mars 1880.
  62. 17 décembre 1879.
  63. Plus tard, en Nouvelle-Guinée, Mgr Verjus, dira de lui-même : «Le désir du ciel me fait pleurer. Le mal du pays me prend. »
  64. 27 et 28 février 1880.
  65. 30 mars 1880.
  66. Le 12 avril 1880.
  67. 1er mai 1880.
  68. Matth., XXVI, 44.
  69. Journal, 2 et 3 octobre 1878.
  70. 6 octobre.
  71. 7 octobre.
  72. 18 avril 1879.
  73. Septembre 1878.
  74. 7 août 1880
  75. Septembre 1878.
  76. 25 octobre.
  77. 1er juillet
  78. Lettre à M. C..., juillet.
  79. Journal du 13 août.
  80. Lettre à M. C..., septembre.
  81. 16 août.
  82. 20 août.
  83. Notamment à sa mère et à M. C...
  84. Rom., viii, 28. Diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum.
  85. Écrit en 1894.
  86. 6 novembre.
  87. 2 novembre.
  88. 9 novembre.
  89. Le lecteur lettré a reconnu une parole célèbre de Joseph de Maistre.
  90. 10 novembre.
  91. 5 avril
  92. 6 avril
  93. 7 avril
  94. 13 avril.
  95. 13 avril.
  96. 23 avril.
  97. 6 mai.
  98. 7 février.
  99. 8 février.
  100. 6 mars.
  101. 8 mars.
  102. 9 mars.
  103. 11 mars.
  104. 13 mars.
  105. 18 mars.
  106. 19 mars.
  107. Depuis que ces pages sont écrites, le P. Bontemps est mort à la tâche. Mgr Leray, son premier compagnon d’apostolat, est aujourd’hui vicaire apostolique des Elliée et des Gilbert.
  108. Cité par le P. Jouet dans son livre : la Société des Missionnaires du Sacré-Cœur dans les Vicariats apostoliques de la Mélanésie et de la Micronésie, ch. II. Issoudun, 1887.
  109. 14 septembre.
  110. On appelle ainsi, à Rome, les employés de l’église Saint-Pierre.
  111. 20 septembre.
  112. 17 février 1882.
  113. 24 septembre et 3 octobre.