Page:Ésope - Fables - Émile Chambry.djvu/42

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L’âge de nos recueils ésopiques ; les moralités chrétiennes.

Bentley prétendait que de toutes les redactions qui furent faites des fables ésopiques, celles qui nous été transmises sont les dernières et les pires. Son opinion n’a pas trouvé de contradicteurs, et tous ceux qui ont écrit de la fable ésopique ont docilement attribué nos recueils au bas empire, au IXe siècle de notre ère au plus tôt. Bentley eût sans doute été moins affirmatif, s’il eût connu la 1er et la 4e classe de nos manuscrits. Pourquoi son opinion n’a-t-elle pas été combattue depuis ? Cela tient, je crois, à deux ou trois moralités chrétiennes qui se sont glissées à la place des moralités païennes ou qui s’y sont ajoutées. On s’est faussement persuadé que ceux qui avaient écrit ces moralités chrétiennes étaient les rédacteurs de nos manuscrits. L’examen de ces moralités nous fera voir sur quel fondement léger s’appuie cette conclusion. Une de nos rédactions de l’apologue des Coqs et de l’Aigle (20), qui n’appartient à aucune de nos grandes classes de manuscrits, a pour epimythium ces mots : « La fable montre que le Seigneur s’oppose aux puissants et donne la grâce aux humbles. » Le manuscrit qui tire de l’aventure des deux coqs une application si surprenante est du XVe siècle : c’est le Triuultianus ; mais les trois autres rédactions portent une moralité laïque, celle qui résulte naturellement des faits et gestes des trois acteurs du drame. Dans la fable Les Enfants du Singe (308), le Palatinus quintus ajoute à la morale cette réflexion : « C’est ce que font les parents à l’égard de leurs enfants : ils empêchent ceux qu’ils aiment de faire leur salut ; ceux au contraire qu’ils haïssent n’ont pas de peine à les quitter pour faire leur salut, et ils revêtent l’habit monacal. » Mais cette addition est le fait du seul Palatinus quintus ; les autres ne la connaissent pas. Enfin dans l’anecdote du Cavalier chauve (344), après la morale laïque commune à tous les manuscrits : « Que personne ne s’afflige, s’il lui survient un malheur : ce qu’on n’a pas obtenu de la nature en naissant, cela ne reste pas, » deux manuscrits de la même classe, Ba et Bb, ajoutent ce verset de l’Écriture (Job, I, 21) : « Nus nous sommes venus, nus nous partirons. » On peut encore voir une trace de christianisme dans la fable du Naufragé (53) qui a trois moralités : la 1re est païenne ; la 3e peut convenir à des païens comme à des chrétiens : la 2e est ainsi conçue : « On doit