Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/120

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travers une épaisseur mince et mobile de faits perceptibles, il prétend toucher la réalité en soi, par une connaissance irrationnelle. Sa logique serait sans défauts, si l’on ne pouvait concevoir une quatrième forme de pensée : le phénoménisme pur.

Nietzsche, avec Gœthe, appartient à ce quatrième type d’esprits, qui disent : Natur hat weder Kern noch Schale. La réalité intégrale de l’univers se réduit à une immense trame de phénomènes. L’effort de la pensée se propose de dégager les grands phénomènes primitifs et généraux (Urphænomene) des phénomènes secondaires. Mais cette distinction entre les phénomènes crée entre eux une hiérarchie, et n’établit pas une différence de nature. La pensée, qui a l’intuition des Urphænomene est bornée par eux. C’est une pensée irrationnelle en son essence, puisqu’elle pose et voit des faits irréductibles. Elle se crée une raison par adaptation. La raison est la faculté d’apercevoir le lien entre ce qui est fondamental et durable, et ce qui est superficiel et passager. Cette faculté aurait pu ne pas naître ; elle est le produit fortuit d’une sélection qui aurait pu ne pas aboutir. Or, en introduisant l’idée de sélection, Nietzsche mène le système de Schopenhauer à sa ruine. Il ne voit pas tout de suite jusqu’où ira cette lézarde qui mine l’édifice. Mais il l’a nettement aperçue.

Les faits par lesquels Schopenhauer croyait pouvoir se frayer une issue sur la réalité en soi étaient les suivants[1] :

1° La connaissance rationnelle qui se déplace en tout sens, en suivant l’enchaînement des causes et des effets, est un instrument inerte, si rien ne le meut. L’intelligence retombe dans la torpeur, dès que s’éteint la curiosité qui la pousse, et qui, elle, n’a rien d’intellectuel. Tout objet est saisi d’abord comme un mobile, qui éveille un intérêt





  1. Attention : Cette note est à une place supposée, l’éditeur ayant oublié de la positionner : Schopenhauer, Werke. Ed. Grisebach, I, 242, 264 ; II, 161, 427, 457.