Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/291

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peuples cultivés sont ainsi des matrices de vie géniale. Ce n’est pas parce que ces villes accumulent toujours plus de moyens matériels de culture que d’autres ; et le prodigieux outillage scientifique ou industriel de nos capitales modernes ne s’est pas révélé propre à enfanter des supériorités nombreuses. Burckhardt et Nietzsche n’admirent pas sans réserve cet américanisme envahissant. Dans les villes où est éclose une civilisation d’élite, c’est un autre fait psychologique et social qu’on peut, selon Burckhardt, saisir sur le vif. Il se crée, dans ces villes, un immense préjugé local, un amour-propre démesuré, qui fait que l’on se croit capable et que l’on se croit tenu, en ces villes orgueilleuses, de réaliser toutes les supériorités. Dans une rivalité acharnée, où les facultés de chacun sont stimulées au plus haut, et où chacun sent les regards de tous fixés sur lui, s’allume alors la fièvre créatrice. Quels sont les peuples, où se sont allumés de tels foyers d’éclosion du génie ? La vie entière de Burckhardt s’est passée à le chercher. Il a décrit deux types principaux de civilisation géniale, la civilisation des cités grecques et celle des cités de la Renaissance. Il a dépeint un type classique de société décadente, c’est Byzance. L’essentiel, pour les débuts de Nietzsche, fut son accord avec Burckhardt sur les origines de l’hellénisme.

II
l’interprétation nouvelle de la vie des grecs

Burckhardt, que Nietzsche était un peu disposé à considérer comme le modèle de la méthode « objective » et rigoureuse, savait le péril des recherches auxquelles il se livrait. Mais il croyait qu’on n’échappe pas à ce