Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/82

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grandes. Son rêve est de toucher une fois à la perfection d’une joie, quand ce ne serait que de chanter une fois un chant irréprochable.


Die Seele, der im Leben ihr goettlich Recht
Nicht ward, die ruht auch drunten im Orkus nicht[1].


Avoir vécu une fois comme les dieux, voilà de quoi nous consoler de descendre dans le néant éternel. Mais quel est le risque ? C’est de la douleur que naît toute beauté et toute grandeur d’âme. Une grande destinée surgit pour nous, comme Vénus, de la profondeur des flots mortels [2] ; toutefois elle nous y entraîne avec elle, et de ceux qui l’ont vue, et qu’elle a désignés du regard, elle exige le suprême sacrifice. L’erreur tragique où ils sont au sujet de leur triomphe les précipite plus sûrement au désastre. Les purs iront d’avance au gouffre, les yeux ouverts, se sachant marqués par la mort. Mais il est humain d’avoir besoin de cette purification. Empédocle, tout grand qu’il soit, devra dépouiller, lui aussi, l’illusion tragique.

Il est le maître de toutes les forces de la vie : la nature le sert, tant il a de science. Il sait les breuvages qui guérissent ; il sait le secret du bonheur des anciens jours, et par là devine les linéaments de l’avenir [3]. Il est le grand transformateur des âmes ; il en est le fascicinateur aussi : « Ein furchtbar, allverwandelnd Wesen ist er [4] ». N’est-ce pas dire, en langage nietzschéen, qu’il « transvalue toutes les valeurs » ? Mais, pour mûrir,

  1. « L’àme, à qui n’est point échu durant sa vie son droit sacré, ne trouve pas non plus le repos dans l’Hadès. » Hœderlin, An die Parzen (I, 172).
  2. Hœderlin, Das Schicksal (I, 138).
  3. Hœderlin, Empedokles. Zweite Redaction, I (t. II, 236).
  4. Der Tod des Empedokles (fragment de 1796), t. II, 234.