Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/125

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non pas comme un châtiment, mais comme une justification. Il a vu les certitudes infaillibles, les voies toujours pareilles du destin, et les Érinnyes qui jugent toutes les transgressions. Diké règne. Donc le monde n’est pas une géhenne de châtiment ni un calvaire de suppliciés, mais un royaume de la Loi.

Ayant cette certitude intuitive, Héraclite niait l’être. Car l’être ne change pas. Se décide-t-il seulement par les raisons dialectiques où s’arrête Nietzsche, et faut-il dire que tout s’écoule parce que le présent n’est jamais que la limite entre ce qui fut et ce qui sera ? Une âme enflammée comme celle d’Héraclite fait plutôt de son propre mysticisme la loi du monde. Elle se meut entre des contrastes violents, par besoin de changement et par lassitude ; et c’est pourquoi son système fait osciller le monde entre la faim et la satiété. On a pu dire que toute l’époque de Sapho et d’Archiloque flotte entre des extrêmes de haine et d’amour. Le mysticisme de ce temps unit dans un même sentiment ces contraires, et les pose dans une substance qui les joint. « Hadès et Dionysos sont un même Dieu », disait Héraclite [1]. Et il ébauchait un univers qui semblait l’image agrandie de sa propre âme violente et déchirée.

C’est que cette âme était faite elle-même à l’image de la cité grecque. La lutte des contraires dans le monde est comme le corps à corps dans la palestre. L’idée de la rivalité nécessaire et de la lutte en champ clos qui a fondé toute la vie sociale des Grecs est, dans Héraclite, proclamée vérité métaphysique. Les choses n’existent pas vraiment. Elles ne sont que des lueurs, et

  1. Héraclite, fragm. 13, dans Diels : Die Fragmente der Vorsokratiker. — Karl Joël, Ueber Monismus und Antithetik als Grundstruktur der ionischen und pythagoräischen Systeme. (Zeitschrift für Philosophie, t. 97, p. 161 sq.)