Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/126

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comme des reflets brusques d’épées, dans la bataille des qualités aux prises. Ainsi Schopenhauer dira plus tard que la matière change de forme sans cesse, parce que les phénomènes mécaniques, chimiques, organiques, se la disputent tour à tour, et que la vie naturelle entière consiste dans ce conflit.

Mais comment ces qualités successives sortent-elles du feu, c’est-à-dire du devenir éternel ? Y a-t-il un crime, une injustice, un antagonisme, une douleur radicale dans le monde ? La pensée grecque, arrivée à sa pureté, a plus de profondeur. Le monde est le « jeu » de Zeus. Le feu éternel détruit et produit incessamment comme l’enfant et comme l’artiste. Il se rassasie un instant ; puis le besoin le reprend et il recommence ; mais, dans ce jeu même, il suit une loi.

La vision héraclitéenne est celle de l’artiste. Car seul, l’artiste sait comment les contraires se plient à un ordre. Ce jeu n’a point de souci moral. Il rétablit l’ordre avec les ruines mêmes qu’il a causées. Héraclite a été le premier à deviner cette impassibilité des dieux. Pour nous élever à la hauteur du Logos, il faut comprendre ce qu’il y a de nécessité dans ce jeu indifférent à notre souffrance et à notre joie, et qui se justifie par sa beauté seule. Voilà pourquoi Héraclite est, par excellence, le philosophe tragique .

On avait pu reprocher à Nietzsche de mêler une préoccupation contemporaine à la description de la tragédie grecque. Le livre sur les Présocratiques, qui abonde en vues neuves et exactes, prête au plus haut degré à la même objection. Plus on l’analyse et plus on y découvre d’intentions secrètes. Ses monographies des philosophes grecs ressemblent à ces images changeantes qui, vues de biais, offrent un autre dessin que vues de face. Comme par un « retour éternel », les Présocra-