Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/164

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


muscles, de colère et d’activité. Gœthe sait aimer la nature et la vie, mais il en esquive et en masque volontiers les aspects de douleur. L’art le sauve d’une connaissance trop exacte [1], comme il lui épargne l’action dans les conjonctures trop incommodes. L’ « homme gœthéen » est un grand contemplatif ; et il fait un choix entre ses contemplations, au gré de sa sensibilité délicate et mesurée. Ce n’est pas là l’énergie qu’il faut pour nous orienter dans l’exploration des chances laissées à la civilisation future.

° Tandis que la curiosité de l’homme gœthéen n’était que sensible et Imaginative, l’homme schopenhauérien se montre plus robuste, son ressort étant l’intelligence. Nietzsche et Schopenhauer ont appris de Pascal que l’intelligence est notre dignité vraie, puisqu’elle est la seule chose dont l’univers physique et le prodigieux vouloir, qui se cache derrière lui, soient incapables. Le premier précepte qu’il faille donner à l’homme est donc de garder intacte cette intelligence. Nous faire une probité intellectuelle sans tache, une netteté absolue du regard intérieur, voilà, pour nous, la première possibilité de nous élever au-dessus de nos origines. Pour Nietzsche, la liberté de l’esprit dès sa première période est article de foi. Et liberté serait peu dire : Nietzsche enseigne l’obligation de courir les dangers de la recherche la plus désespérante. Sa critique s’en prend, de propos délibéré, aux amitiés les plus chères, aux souvenirs les plus pieusement gardés, aux lois, aux institutions sous lesquelles il a grandi, aux croyances qui lui furent sacrées. Il en fera une discussion socratique, dénuée de respect. Cette âme de feu, qui enveloppe de dialectique négative tout ce

  1. Die Tragödie und die Freigeister, posth., § 87, 88. (W., IX, 115.)