Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/176

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le transformisme lamarckien lui a paru seul pouvoir faire revivre un platonisme adaptée à la science moderne.

Dès les prédications de Lugano (1871), Nietzsche avait donné de la République de Platon une ingénieuse définition :

C’est un hiéroglyphe d’une merveilleuse beauté pour traduire une doctrine ésotérique profonde, et dont le mystère sera un éternel objet d’interprétation : celle des rapports entre l’État et le génie [1].


Ce génie, que l’État a pour tâciie d’enfanter, et dont la tâche est de gouverner l’État, est-ce uniquement le génie du savoir ? Toute qualité haute ne vaut sans doute, aux yeux de Platon, que par son idée pure, définissable au savoir rationnel seul. Mais ce savoir peut conférer toutes les qualités que le génie donnait à de rares privilégiés, par un présent des dieux. Il fallait, dans le passé, que les grands hommes d’État fussent inspirés, comme les poètes et les devins [2]. Thémistocle, Aristide et Périclès n’ont su faire de leurs fils que des hommes ordinaires ; et le peuple fait erreur, s’il tient pour de bons instituteurs les grands hommes de son histoire : Ces hommes divins ne peuvent transmettre le secret de leur grandeur, ne l’ayant pas su eux-mêmes.

Un espoir nous demeure. Il se trouvera peut-être un jour un grand homme capable de formuler ce secret. Celui-là, s’il venait jamais au monde, serait parmi les hommes ce que Tirésias est parmi les morts : seul il vivrait, et les autres hommes sembleraient, auprès de lui, des ombres falotes. Platon a cru être ce Tirésias ; et Nietzsche a cru avoir reçu de lui, en héritage, le don de l’intuition divine.

  1. Der griechische Staat, § 12. (W., IX, 165.)
  2. Platon, Ménon, 99, E.