Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/184

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phénoménal, que des images d’un objet inconnu ; — 3o notre organisme réel nous demeure donc inconnu, comme les choses extérieures qu’il doit nous faire connaître [1]. Dire que notre vision traduit un état de notre système nerveux, ce n’est donc pas nous rapprocher du réel, puisque notre système nerveux ne nous est connu que comme un groupe d’images visuelles. La vérité est que nous sentons notre vision comme l’acte de notre organe. Entre cette vision et l’activité cachée de ce groupe de forces . que la perception nous représente comme notre organe visuel, nous sentons qu’il y a un rapport. Nietzsche croit pouvoir, avec une exactitude approchée, assimiler ce rapport à celui qui existe entre le vouloir et l’acte [2]. Il retrouve ici, à son insu, un raisonnement classique depuis Maine de Biran : l’effort organique dont nous avons une perception obscure, il le conçoit aussitôt comme une cause. Dans toute sensation ainsi le sentiment de causalité est déjà donné. Nous essayons déjà de déployer dans la succession et dans l’espace l’activité dont nous avons le sentiment immédiat. C’est-à-dire que la mémoire est donnée avec les sensations les plus simples [3]. Elle est plus ancienne que la conscience qui n’est possible que par elle. Elle n’a rien de physiologique [4], et l’activité qui atteste le plus sûrement la vie de l’esprit, c’est justement la mémoire. En sorte que Nietzsche semble imbu, quand on le lit, d’un travail français qu’il a certainement ignoré, et qui est le livre de Gratacap sur La mémoire. C’est par là aussi qu’il s’élève

  1. Lettre à Gersdorff, septembre 1866 (Corr., I, 33).
  2. Philosophenbuch, § 139. (W., X, 165-166.)
  3. Ibid., § 97. (W., X, 151.)
  4. Ibid., § 92 : « Gedächtniss hat Nichts mit Nerven, mit Gehirn zu thun. » (W., X, 149.)