Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/207

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venir le spectacle de la nature et l’histoire des civilisations est celle d’une succession de cruautés sans nom. La moralité supérieure est destinée à remplacer cette image par une image d’harmonie.

L’homme bon et juste réalise d’abord, en lui-même, cette transformation totale. Il imagine, unis tous les êtres conscients et conforme sa conduite visible à l’hypothèse de cette unité. Par une vie sublime il prétend charmer le vouloir qui vit dans les choses. Il se donne en spectacle. Il joue la tragédie du sacrifice, c’est-à-dire de lunité rétablie des êtres. Voilà le sens de l’orgueilleuse et mélancolique joie dont il se sent récompensé. Le sens de la Passion du Christ est encore celui-là. Le Christ a si bien compris les hommes, il savait et avait éprouvé si bien le néant de la condition humaine que, par pitié d’eux, il les a aimés. Le spectacle le plus grand qu’il pût donner au Père, c’est-à-dire à l’éternel Vouloir, fut son sacrifice et c’est pourquoi il a, par son amour, réconcilié ce Père avec la race humaine méprisable [1]. Il a transformé en effet, jusqu’au fond, l’esprit de ceux qui croient. Ils ne font qu’un avec lui dans un même amour. Et cette unité fraternelle des consciences mettra fin à toute douleur.

Cette attitude de l’homme s’appelle la sainteté ou la piété. Il y a des âmes d’élite qui, spontanément, ont su la prendre : mais ces âmes-là sont des âmes d’artistes. Car affecter un caractère, c’est-à-dire modifier l’aspect extérieur de tous ses actes afin d’amener autrui à subir le charme de cette attitude belle, essayer d’amener tous les vouloirs à subir le sortilège de cette gesticulation sublime, c’est faire œuvre d’art [2].

  1. Betrachtung über Dühring. (W., X, 494.)
  2. Fragmente, 1870, § 156. (W., IX, 209.) — Theoret. Studien, 1872, § 69. (W. X, 138.)