Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/208

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D’autant que cette attitude n’est pas une croyance aveugle. Le saint n’ignore pas que l’univers est énigmatique et que peut-être il ne réserve aucune récompense à son sacrifice. C’est à une hypothèse qu’il fait ce sacrifice, avec joie. Il ressemble au tragédien qui tient à son rôle, bien qu’il le sache irréel. Il se jette dans la poussière avec ravissement, et dans la pire humiliation trouve une gloire dénuée d’espérance. Nietzsche peut dire avec raison que la vertu gagne en sublimité, si rien dans l’univers ne la justifie [1].

Les grands ascètes de tous les temps ont eu ce pressentiment ; le saint d’aujourd’hui en a la conscience pleine et entière, et dès lors il a une tâche plus difficile. Car il lui faut l’accomplir avec une sagesse impitoyablement clairvoyante. La bonté est déjà de soi une vertu d’intelligence. Mais à l’intelligence pratique, l’homme moralement supérieur devrait joindre l’intelligence du philosophe. C’est avec un désespoir éclairé qu’il choisirait sa vie de sacrifice ; et pour que le spectacle fût sans imperfections, il éviterait, autant qu’il se pourrait, la tristesse des ascètes. Il cacherait sa mélancolie sous un visage affable d’homme du monde. Très éloigné de la simplicité candide du fol ingénu, de ce « reiner Thor », dont Richard Wagner a fait son idéal aux jours de son christianisme décadent, il joindrait à sa pureté d’âme la réflexion la plus éclairée. Il serait der Wissend-Heilige ; et il ressemblerait sans doute beaucoup à ce saint laïque, de qui la vertu avait toujours le sourire aux lèvres et qui était Nietzsche lui-même.

Toutefois, la vérité de l’éternelle souffrance et de sa rédemption possible ne se révèle pas avec une certitude entière, même à l’expérience héroïque des grands

  1. Vom Nutzen und Nachteil, § 9. (W., I, 366.)