Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/221

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la solution qu’il en a donnée pour comprendre sa théorie de la beauté formulée en brefs aphorismes.

Non, certes, il n’y a rien dans la nature qui ressemble à la vision intérieure de la beauté [1]. Mais de même qu’il y a dans la nature un réel inconnu qui correspond à notre idée de lui, ainsi doit-elle receler quelque chose qui fasse jouer de notre faculté d’idéaliser. Il suffit que la nature, un jour et en un endroit unique, nous paraisse dégagée du besoin impérieux, pour que naisse, en cet instant et en ce lieu privilégié, le songe du beau. Nous vivons dans une détresse qui appelle à grands cris l’aifranchissement. Qu’un îlot se trouve dans l’infini des mondes, où nous ne soyons pas témoins de l’éternelle souffrance, et notre vouloir invente la beauté. Il y a, semble-t-il, dans le réel, des « points d’indifférence », où s’apaise le conflit éternel des instincts. Aussitôt, nous croyons apercevoir une profusion de la vie et une joie débordante. Or, ce sentiment est celui de la beauté. La première statue grecque venue nous apprend que l’impression du beau nous est douce, dès que nous manque le spectacle des instincts brutaux, des douleurs ou des joies fortes, et c’est pourquoi la statuaire grecque nous parait si sereine [2].

Mais dans toute conscience, outre le sentiment du beau, il y a aussi un besoin d’extérioriser l’image de la beauté, de traduire par gestes le sentiment intérieur. Il en est sans doute déjà ainsi dans les consciences les plus inférieures. Voilà le lieu d’utiliser l’hypothèse qu’on a faite et qui, dans le moindre atome de matière, découvre déjà une pensée. Il est probable que la plante déjà s’épanouit avec une obscure coquetterie, et qu’elle a des

  1. Fragmente, § 134. (W., IX, 190) « Ein Naturshönes gibt es nicht.
  2. Ibid., § 135, 143-145. (W., IX, 191, 192, 201, 202.)