Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/234

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quoi dans l’émotion musicale se lèvent pour nous des formes plastiques et des formes de style. Nous assistons, quand nous baignons dans cette émotion, comme à la naissance des structures vivantes, et en nous-mêmes une force se fait jour, qui nous pétrit dans des attitudes nouvelles. La grande imperfection de notre éducation est que nous ne sentons pas encore en nous cette âme formative de la musique, d’où les formes plastiques surgissent. La « vie véritable et féconde » ainsi nous fait défaut. Nous en sommes réduits à copier des attitudes étrangères, des styles, des costumes, qui ne sont pas issus de notre création propre [1]. Nous sommes esclaves de faux sentiments. Une convention, que n’inspirent pas nos besoins, dicte nos paroles, nos pensées et nos actes. Nous n’arrivons plus à écouter nos voix intérieures. Nous ne nous avouons même plus notre misère, la pauvre solitude de notre cœur, et notre impuissance à faire besogne viable : Alors c’est la décomposition intérieure. La personnalité désagrégée laisse sans frein ses appétits bas, ses velléités disparates. L’art lui-même devient le piment qui fouette ces instincts pervers, ou le narcotique chargé de les assoupir. Toutes les sciences, la science naturelle, la science historique, la science économique présentent comme une loi naturelle ce qui n’est que retour à la brutalité astucieuse des premiers âges. Les rapports entre les hommes, entre les classes sociales, entre les États reviennent à l’immoralité animale.

Voilà le mal qui se découvre au regard des « héros ; de la vérité », et que l’artiste vrai doit guérir. « Cette pensée artiste nouvelle est une voyante, qui ne voit pas pour les arts seulement s’approcher la catastrophe [2]. »

  1. Richard Wagner in Bayreuth, § 5. (W., I, 529, 530.)
  2. Ibid, § 1. (W., I, 500.)