Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/242

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degrés dû vouloir-vivre. Ce vouloir-vivre mérite des noms nouveaux que Nietzsche ne sait pas encore. Les faits qu’il décrit les lui révéleront.

La civilisation hellénique utilise des appétits monstrueux pour en dégager une moralité supérieure. Cette époque de sombre férocité, qui est l’époque préhomérique, reproduit en tout la lutte sauvage pour la vie décrite par Darwin. Mais elle est déjà aussi l’adaptation meilleure à la vie que décrivaient les lamarckiens. L’organisme social se crée des fonctions différenciées, qu’il impose tyranniquement, comme il se crée d’abord un synœcisme fortement charpenté, une cité. Dans cette cité, la lutte continue, mais disciplinée. Ainsi les néo-lamarckiens avaient bien vu qu’il y a, entre les tissus d’un même organisme et entre les cellules d’un même tissu, un antagonisme qui pourrait se terminer par la mort du vivant, mais qui, enfermé en de certaines limites, assure une vigueur plus grande de l’ensemble. Le caractère « agonistique » de la civilisation grecque, cette rivalité qui tend tous les ressorts de la valeur individuelle et mesure l’estime sociale à la capacité de triompher, fournit une parfaite illustration sociale du struggle for life darwinien. La terrible haine des cités entre elles, le déchirement des classes et des factions dans la cité, l’antagonisme idéalisé de tous dans les joutes de l’athlétisme et dans la poésie, créent la culture la plus forte à la fois et la plus subtile. La nécessité d’être prêts constamment à la lutte définitive et vitale trempe une humanité d’une rare intégrité physique, sobre, bien entraînée, nerveuse et musclée, toute faite pour l’action.

Ses instincts moraux restent intacts. Aucune race ne mentit avec plus d’ingénuité, parce qu’il est d’une bonne prudence animale de dissimuler. Darwin n’a pas décrit d’espèce vivante plus habile à toutes sortes de mimétisme.