Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/298

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Schopenhauer n’ont-ils pas retrouvé la philosophie qui se dégage de la vie grecque ? Ils ont montré comment les plus grandes œuvres de l’esprit germent des profondeurs du mal et de l’épouvante ; et que les civilisations supérieures elles-mêmes, issues de forces sauvages, sombrent dans des catastrophes [1]. Le sens tragique de l’existence s’est rouvert en nous, quand nous avons compris les Grecs ; et il nous est garant que nous les avons compris. Mais les avoir compris, n’est-ce pas, par définition, les avoir dépassés ?

Arrêtons-nous à cette pensée, qui est un des grands secrets de Nietzsche. L’humaniste a une mission sociale. Il devine dans la société du présent des énergies dormantes. Il dispose d’un réactif puissant, la beauté grecque, capable de déceler en nous la vitalité non éteinte. C’est là sans doute un humanisme qu’on n’avait pas encore vu. Il n’était pas possible avant Goethe, avant Schopenhauer, avant Wagner, qui l’ont fait surgir comme un poème [2]. II nécessitait une génération de savants nourris dans le voisinage des génies.

Cette science nouvelle nous montre, dans les civilisations abolies, les grands hommes, les institutions, enfin les forces qui les ont faites grandes. Elle saisira cette réalité reconstruite dans une âme jalouse de mieux faire. Elle renforcera en nous les grands instincts ; nous incitera à rebâtir, en les élargissant, les grandes institutions et, au milieu d’elles, naîtront d’eux-mêmes les grands hommes [3].

L’histoire aura donc été une nouvelle maïeutique, mais sociale. Nous aurons dialogué avec le passé, et il

  1. Wir Philologen, § 104. (W., X, 346.)
  2. Ibid., § 123. (W., X, 354.)
  3. Ibid., § 279. (W., X, 414.)