Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/300

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I . — Le fragment de prométhée.


Ç’a été chez Nietzsche un rêve ancien que de revêtir sa pensée de poésie. Le fragment d’Empédocle avait ébauché ainsi, en 1870, la fiction dirigeante qui animait son amitié pour Richard et Cosima Wagner. En 1874, au terme d’une longue méditation philosophique, et quand il a arrêté les grandes lignes de l’Intempestive consacrée à l’humanisme, Nietzsche songeait à retracer dans un drame l’œuvre de régénération humaine où il est conduit par son interprétation nouvelle de la Grèce. Pour dire cette grande œuvre, ce n’est pas de trop que le symbole de Prométhée.

Tout renseignement de Nietzsche sur les Tragiques grecs se fût joint dans ce poème à toute sa connaissance des poètes allemands. Heine, dans le cycle de Nordsee, avait dit un jour toute la mélancolie des modernes devant ces dieux de la Grèce, abandonnés, mais qui surgissent parfois dans notre songe, au crépuscule mourant, comme des images pâles et transfigurées de douleur [1]. Combien ces dieux anciens, faits pour la victoire brutale, mais aussi pour la forte joie, avaient été préférables aux divinités tristes et sournoisement lâches du christianisme ! C’est pourquoi leur déchéance méritait les pleurs d’un poète. Nietzsche résolut de reprendre ce mythe Scandinave et heinéen du vieillissement des dieux. Il projeta d’en faire ce crépuscule que Wagner n’avait pas su décrire, au terme de la Tétralogie, et ce châtiment de Zeus, dont le Promèthèe d’Eschyle n’avait pas voulu livrer le secret.

Tout l’illogisme schopenhauérien du monde pour Nietzsche peut se formuler dans cet axiome : « Les dieux sont voués à la sottise. » L’action créatrice qui mène les

  1. H. Heine, Nordsee, Die Götter Griechenlands.