Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/323

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Que Nietzsche ait souligné de préférence les traits de caractère communs entre Wagner et lui, qui s’en étonnerait ? Cette enfance fébrile, énigmatique, tourmentée, où toutes les fibres émotives sont tendues à se rompre, où les longs silences de l’âme sont coupés par des explosions d’une foudroyante violence, Nietzsche ne l’avait-il pas vécue ? Cette curiosité précoce et cette activité dévorante de Wagner qui ne s’accorde pas avec le milieu où le hasard l’avait jeté, avec la ville de Leipzig, pédantesque, industrieuse et médiocre où le fixait la profession de son père, tandis que déjà la musique le tenait dans le fond du cœur ; toute cette vie d’adolescent vieillot, qui dut demander à la maturité une jeunesse tardive, Nietzsche n’en a-t-il pas connu aussi les tourments ?

Le problème de toute vie, selon le néo-lamarckisme, est de régler, par une discipline unique, la croissance des tissus biologiques en lutte. Il en va ainsi de la croissance de l’âme. En Wagner, deux facultés d’un développement presque égal se déchirent : une volonté fauve, constamment cabrée ; une tendresse à la fois persuasive et docile. Le tragique de son destin fut l’incertitude où il demeura de pouvoir les maintenir unies. Si on cherche ce qui unifie ces facultés tumultueuses et rivales, on ne trouve qu’une intelligence ordonnatrice et lumineuse (hellsichtig besonnen). La nécessité, qui tient en bride son fougueux vouloir et sa force d’affection, mène Wagner vers la clarté. À mesure qu’il avance, son moi supérieur, cette tendresse qui, en lui, ouvre ses ailes, régit mieux sa volonté robuste ; et, au terme, sa puissance demeurée intacte apparaît transfigurée en délicatesse [1]. Portrait où l’on reconnaît Nietzsche en personne, parce qu’il a mis à l’épreuve sur lui-même la méthode

  1. Richard Wagner in Bayreuth, § 2. (W., I, 502.)