Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/327

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eignen Seele) ? Une douce et orgueilleuse flatterie lui fera croire que toute son œuvre passée n’a de sens que par cet héroïsme intellectuel. La généreuse et souriante joie qui respire dans les Meistersinger n’éclôt que dans une âme qui, avec Tristan, s’était remplie des affres et de la douceur de mourir. Elle se retourne réconciliée vers la vie, parce que ses illusions sont mortes. Nietzsche voudrait retenir Wagner dans cette inspiration, à laquelle déjà il le sent infidèle. Comme le couple traqué par Hunding, la pensée de Wagner est poursuivie par toute la vanité des croyances adverses. Or il faut mettre à l’abri, comme Siglinde, une secrète vie qui déjà grandit en elle, et qui est la pensée de l’homme libre futur [1]. Wagner semble l’oublier. Nietzsche seul s’en souvient ; et dans sa connaissance claire de l’état d’âme artiste, il va repasser une à une et formuler d’une façon neuve les conditions de la Naissance de la Tragédie.


II. — Définition du nouveau wagnérisme nietzschéen.


1o L’état d’âme dionysiaque. — L’état d’âme dionysiaque, dont est fait le drame lyrique, diffère de ce que Nietzsche avait enseigné au temps de son platonisme schopenhauérien. Le dionysisme ne nous détourne plus du réel, pour nous abîmer dans une subconsciente et inconnaissable vie qui s’écoulerait au fond de nous et

  1. Ibid., § 10. (W., I, 576.) C’est là une métaphore mythologique. Nietzsche emploiera, tout à côté, une métaphore biologique : « L’effort de Wagner tendit tout entier à mettre â l’abri son œuvre, avec cette décision que met l’insecte, dans une dernière phase, à mettre en sûreté ses œufs et à pourvoir à l’existence d’une progéniture dont il ne verra jamais l’éclosion. Il dépose ses œufs en un lieu où il sait avec certitude qu’ils trouveront un jour la vie et la nourriture ; puis il meurt tranquille. » Ce milieu où grandiront les germes de la pensée wagnérienne, c’est la pensée de Nietzsche.