Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/328

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des choses. Il s’agit de vivre la vie présente et de tirer d’elle encore une espérance de régénération. La première vertu de l’homme nouveau sera « d’être devenu clairvoyant sur le réel » (Angesichts des Wirklichen sehend geworden) [1]. Assister à l’effort enivré de cette vie qui lutte et triomphe un temps, pour succomber dans une plus certaine catastrophe, cela suffît à nous faire gravir les échelons d’une émotion surhumaine.

Car la vie n’a jamais autant de séductions que dans le voisinage de la mort. Or, toute passion court à sa perte d’un galop forcené ; et sans cette passion folle, il n’y aurait pas même de vie. Le seul objet que la pensée puisse saisir au moment où elle commence à y réfléchir, c’est la mort déjà prête et l’héroïsme qui nous est imposé de l’accepter. Infinie émotion que de plonger ainsi dans la pleine nature et, au même instant, de s’élever au-dessus d’elle dans la pleine liberté. Aucune joie ne paraît désormais tolérable, si ce n’est par cette saveur mortelle qui assaisonne toute vie. Il n’est pas jusqu’aux modestes jouissances de chaque jour qui ne nous paraissent plus précieuses par leur fragilité. Et comment ne reconnaîtrions-nous pas un frère dans le plus humble des hommes, puisqu’il est voué comme nous à la destruction prochaine ?

Cette générosité cornélienne, instinctive aux âmes bien nées, et qui est leur douloureux privilège, l’art, selon Nietzsche, peut la conférer à tous les hommes. Sans doute la vie vulgaire les tient, et ils ne savent pas les causes de leur misère. Le héros seul la connaît et l’accepte avec la sérénité de ceux qui vont mourir. Mais il y a un homme qui, mieux que lui, sait dispenser de l’héroïsme à tous ; c’est l’artiste dionysiaque. Il possède deux dons qui ne sont pas toujours départis aux héros. À la fougue sauvage

  1. R. Wagner in Bayreuth, § 7. (W., I, 542.)