Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/33

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dans son idée, dans son essence éternelle et dans sa plus profonde tendance. On ne saurait définir par l’intelligence abstraite et raisonnante les états subconscients de la volonté sociale. Mais on peut évoquer les images simplifiées qu’elle crée et où elle se reflète. « Le génie a besoin de l’imagination, avait dit Schopenhauer, pour apercevoir dans les choses, non ce que la nature a formé, mais ce qu’elle s’efforçait à former et ce que, dans la lutte engagée entre ses créatures, elle n’a pu mener à bien. » Pour comprendre le vouloir profond de la civilisation grecque, il nous faut une telle intuition imaginative, une contemplation des images par lesquelles le peuple hellé-

    1870-71, et dont il reste une préface et un fragment, eût rejeté cet exposé métaphysique abstrait et rétréci ce plan immense. L’éducation de l’humanité tragique et la glorification de Bayreuth eussent formé la conclusion ; — 5o Entre le 29 mars et le 26 avril 1871 le plan se resserre encore. Il s’intitule alors Musik und Tragödie. La métaphysique de l’art eût reparu sans doute au premier plan. Nietzsche eût opposé dans toute sa généralité la notion de l’art apollinien à la notion de l’art dionysiaque. Il eût présenté la tragédie comme une conciliation de ces deux sortes d’art. Les digressions sur le Volkslied, sur le développement de l’Opéra, sur le théâtre moderne eussent occupé une large place. Les aphorismes conservés de cette phase de l’ouvrage ne sauraient nous donner une idée de l’étendue que Nietzsche comptait lui donner. Manifestement, la majeure partie des fragments a passé dans la rédaction définitive. Nietzsche a dû offrir à l’éditeur Engelmann — qui le refusa — un manuscrit très élaboré ; — 6o Après le refus de cet éditeur, Nietzsche imprima à ses frais un fragment élargi de sa conférence sur Sokrates und die Tragödie. Tout le reste aurait passé dans un travail sur Eschyle et dans un traité d’esthétique générale intitulé Rhythmische Untersuchungen. Nietzsche comptait ainsi gagner les éditeurs spéciaux de philologie grecque et de philosophie ; — 7o L’automne de 1871, un éditeur de musique, Frilzsch, de Leipzig, accepta l’ouvrage sans cette refonte. Il parut en janvier 1872 dans la forme actuelle. Il y en a eu une édition retouchée par Nietzsche, en 1874, chez Naumann, à Leipzig. C’est cette édition qui a servi à constituer le texte inséré dans Nietzsche’s Werke, 1899, et qui, avec le manuscrit original retrouvé cette même année, sert de base à la Taschenausgabe.

    Dans la construction qui va suivre, nous nous préoccupons de l’histoire des idées et non pas de l’histoire des fragments littéraires, réservé à la biographie de Nietzsche. L’inspiration philosophique reste toutefois la même, alors que les fragments se déplacent. Nous avions à présenter la doctrine dans son unité jusqu’au moment où il y a clivage.