Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/335

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par une maladie séculaire et n’expriment plus aucun sentiment dans sa sincérité directe, comment exprimer la donnée immédiate de l’émotion vivante ? Wagner dépouille la langue de tous ses crampons logiques, de toutes les particules qui rendent les membres de phrase jointifs par les bords et entraînent le discours comme par un engrenage. Le mouvement des mots chez lui est musical, parce que la moindre parole chante. Les mots ont gardé la force sonore, imagée et émouvante qu’ils avaient en sortant du gosier de l’humanité la plus jeune [1].

À coup sûr, Nietzsche a trop peu de savoir linguistique pour ne pas s’égarer dans cette recherche. Il reproduit les plus vieilles idées de Leibnitz et de Fichte sur la supériorité des langues germaniques. Dans ces langues, la sève de la croissance verbale serait restée vigoureuse, tandis que les langues latines se desséchaient dans leur système étymologique abstrait et dans leur syntaxe analytique. Paradoxes usés qui ont fourni des arguments pseudo-scientifiques à la présomption allemande durant tout le xixe siècle. Nietzsche n’a pas su tout de suite s’en affranchir. Mais le travail de critique rationnelle qu’il s’imposera dans les années qui suivront, tient au sentiment qu’il a eu de cette fausse science dont a été vicié l’esprit public en Allemagne au xixe siècle.

En revanche, on peut passer à Nietzsche les éloges qu’il décerne au style wagnérien, tant qu’ils s’enferment dans les limites de la réalité constatable :


La réalité corporelle de l’expression, l’audace dans la concision, la force et la variété rythmique, une singulière richesse de termes vigoureux et significatifs, une structure de phrase simplifiée, une inventivité presque unique dans l’art de dire l’émotion ondoyante et le pressentiment [2].

  1. R. Wagner in Bayreuth, §§ 5 et 9. (W., I, 526, 562.)
  2. Ibid., § 9. (W., I, 562.)