Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/338

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a essayé de soutenir que « les pauvres, les déshérités, les peu instruits seraient l’appui le plus ferme de l’art wagnérien » [1]. Il a biffé cette pensée. Gardons-nous pourtant de la méconnaître : le point de départ de Nietzsche est social, comme aussi le terme où, plus tard, il aboutira. L’œuvre d’art, pour être éducative, s'adresse d’elle-même à tous les hommes ; mais elle s’attend à être d’abord accueillie par les malheureux. Inversement, l’élite qu’elle sélectionne est tout entière destinée au malheur et à la persécution, tant que durera la misère de la présente civilisation de luxe et de moralité convenue. Mais l’œuvre d’art apparaît toujours dès qu’il y a des hommes capables de comprendre cette angoissante misère et l’insécurité sociale qui en résulte [2].

C’est pourquoi l’œuvre d’art prévoit la Révolution comme inévitable (die unvermeidlich scheinende Révolution). Cette prévision, si lucide chez Wagner, Nietzsche ne l’oubliera plus. Renoncera toute utopie, compter sur l’intelligence, la bravoure et la douceur forte du peuple pour réaliser la Réforme intellectuelle, ce serait là, pour lui, une œuvre libératrice. Nietzsche croit que telle a été la pensée wagnérienne. Le sens du Kaisermarsch serait de chercher à découvrir les puissances de conservation qui subsistent à travers les révolutions nécessaires. Mais il y a peut-être là quelque simulation et un avertissement donné à Wagner.

Peut-être cette négation de ce qu’il y eut d’étroitement national dans le sentiment wagnérien est-elle, au contraire, l’annonce préméditée d’une entreprise capable de dépasser la tentative de Wagner. Nietzsche dit de Wagner qu’il ne saurait laisser son regard « attaché à

  1. Ibid., Fragm. posthume, § 367. (W., X, 459.)
  2. R. Wagner in Bayreuth, § 10. (W., I, 582.)