Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/342

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croit par le symbole wagnérien de Wotan. Son ingratitude vraie sera peut-être de n’avoir pas reconnu ce qu’il doit au dieu qui renonce à la volonté d’être fort, parce que la force est nécessairement le mal. Car, ce n’est pas la méchanceté, mais l’amour seul qui peut être la loi de la vie. L’opuscule de Richard Wagner in Bayreuth est déjà infiltré du venin de cette ingratitude. Si, pour accomplir une œuvre grande, il faut, comme Nietzsche l’a dit, le sentiment de l’heure où elle est nécessaire, et si elle a besoin d’un accueil de la foule, le reproche de Nietzsche s’aggrave à mesure qu’on le médite.

Mais Nietzsche a raison de penser que la société d’aujourd’hui n’appelle pas seulement une libération par l’œuvre d’art : elle appelle un affranchissement de tout l’esprit. La poussée qui emporte le monde vers la liberté conquise intellectuellement, Wagner ne la sent plus en lui. L’analyse élogieuse de l’œuvre wagnérienne révèle qu’il manque à sa grandeur une condition : le sens des nécessités vitales. Voilà pourquoi cette apothéose descend sur Bayreuth avec une tristesse de crépuscule.




La marche que Nietzsche a décrite est l’histoire d’une société entière qui se débat dans l’inculture et la fausse culture. Elle est aussi l’histoire d’un homme dévoyé par une éducation erronée et attaché aune tradition médiocre ; et c’est sa propre histoire. C’est Nietzsche qui a souffert, adolescent, d’un enseignement où manquait toute clarté d’art et de philosophie. Il a été ensuite le savant écrasé parla spécialisation, menacé dans son génie par le labeur livresque, persécuté par la cabale des impuissants.

Sa souffrance l’a redressé. Elle l’a préparé à une triple révélation : philosophique, par Schopenhauer ; artis-