Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/349

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la sérénité grecque. Nietzsche n’a pas saisi dans toute son ampleur ce grand fait. Que n’aurait-il pas ajouté, s’il avait su ce qui est sorti, depuis, des tombeaux de Mycènes ; s’il avait pu déchiffrer, comme nous le faisons déjà, ce qui se révèle de la religion préhomérique dans les rites peints aux flancs des vases que nous livrent les fouilles de Crète [1] ?

Mais ce que Nietzsche en a deviné demeure une intuition immortelle. Comment des sombres rites et des sacrifices sanglants, par lesquels on apaisait les puissances infernales, les Grecs ont-ils passé au culte de leurs dieux rayonnants ? C’est un écheveau d’énigmes plus embrouillé que Nietzsche ne l’avait cru, et une plus longue histoire que celle qu’il a connue. Cette histoire, il l’a toutefois pressentie ; et si le vrai problème n’a été vu qu’après Nietzsche, il n’aurait jamais été vu sans lui. Il a fallu son lancinant interrogatoire et son affirmation lyrique. C’est beaucoup qu’il ait aperçu que, de la Grèce préhomérique à la Grèce de Phidias, il y a eu un grand clivage sentimental, un passage de l’ombre à la lumière.

Nietzsche a trop bien lu Hésiode et Eschyle pour ne pas savoir que les dieux olympiens sont des tard venus. Mais de quelle obscurité montent-ils ? Qui remplacent-ils ? Aucune Théogonie d’Hésiode ne suffit à le dire. Dans une fête comme celle des Diasies, quel est le dieu auquel on n’offrait l’holocauste expiatoire qu’avec « le frisson de la répulsion » (μετὰ στυγνότητος) ? Et si c’est le vieux serpent surhumain, le génie souterrain des héros et des ancêtres morts, comment a-t-il pu devenir Zeus Meilichios ? À qui, aux Thesmophories, offre-t-on des gâteaux, des cônes,

  1. J’ai infiniment de regret de ne pas encore disposer du livre que nous promet Gustave Glotz sur La Méditerranée et la civilisation égéenne. — V. provisoirement A. Evans, The Minoan and Mycenaean Element in Hellenic Life. (Journal of Hellenic studies, t. XXXII, 277 sq.)