Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/369

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hommes n’a de sens que par l’intelligence qui la pénètre par degrés, et qu’elle sert. Les formes de la vie sociale, famille, corporation, cité, vie économique et nationale, vie dans l’Église et dans l’humanité, sont à vrai dire des idées qui cheminent. Leur corps multiple est animé par une pensée latente. Il ne suffit plus que les tribus, les États, les églises s’appuient sur une autorité traditionnelle. Comme leur force ne se justifie que par une pensée, cette pensée les redresse, les corrige et enfin les absorbe.

L’activité de tous se concentre dans un effort pour surmonter la réalité sensible. La moralité même se réduit à un savoir, qui fait dépendre notre conduite personnelle de la conscience qui mène les mondes. L’art encore en est pénétré. Rien ne sera jamais beau que le vrai. Les Grecs l’avaient su. Le secret du grand art, découvert par eux, conçu par eux comme la lucide intelligence des relations, de la mesure, de l’ordre inscrit dans les formes mouvantes, des structures essentielles transparaissant sous le modelé du détail, ne pouvait plus se perdre pour peu que leur pensée rationnelle se retrouvât ; et cette pensée ne peut mourir. C’est ce qui fait que l’art classique nous offre un univers stylisé, des architectures où toutes les formes se subordonnent à une règle, des figures sculptées et peintes où l’énergie mesurée s’exprime par la musculature proportionnée, jusqu’à des jardins où les nappes d’eau prennent des formes géométriques et où les taillis deviennent des murs découpés de feuillage. Plus tard, lorsque dans l’art et dans la poésie modernes, la nature reprendra sa place, ce sera sous des formes mystérieuses toutes chargées d’un sens symbolique avide de se faire entendre à l’esprit.

Ainsi toutes choses, par l’action radiante d’une pensée intérieure, apparaissent comme translucides à notre pensée propre, élevée elle-même jusqu’à une conscience im-