Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/37

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changer de nom. Elles prendront plus utilement des noms qui désignent des états psychologiques.

Il paraît certain à Nietzsche que nous n’avons l’impression du beau qu’en présence de forces harmonieusement unies pour un effort où la volonté apparaît sans doute, mais enchaînée. Le beau se réalise comme une trêve des luttes du vouloir et une guérison du mal éternel, et inversement, dès que nous goûtons ce sentiment apaisé, nous voyons se lever en nous des images souriantes, que nous appellerons belles. On peut donc dire que, dans le beau, le vouloir éteint laisse place à la contemplation intellectuelle concrète, c’est-à-dire imagée. Le beau est un rêve qui surgit de notre vouloir, quand il est endormi. Au contraire, il y a des impressions où nous nous sentons en présence d’un vouloir démesuré et déchaîné dans sa force. Elles nous attachent par un charme aussi, plus douloureux, mais plus fort. La tempête sur l’Océan, l’immensité du désert, la masse imposante des pyramides, quel invincible attrait ramène la poésie et la peinture à ces thèmes éternels ? Un prodigieux vouloir semble vivre dans ces choses immenses ; et ce n’est pas tout. Nous pressentons par elles un vouloir plus formidable, immanent au monde, et dont nous serions nous-mêmes des membres épars.

Devant cet abîme de force, nous éprouvons un voluptueux vertige et comme une absorption de notre vouloir infime dans ce vouloir uriiversel. Nous devinons qu’il sera possible de rétablir une unité de tous les vouloirs individuels. C’en est fait de notre conscience propre, qui nous séparait de l’univers au moment où elle nous le montrait éclairé de notre intelligence. Nous consentons à sacrifier notre personue à la volupté de nous perdre dans la profusion de l’universelle vie. Cette extase où s’abîme notre vouloir égoïste, l’exalte aussi et lui fait