Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/375

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font-elles pas partie d’une âme sociale qui a sa personnalité, en sorte que nous habitons en elle et nous nourrissons d’elle, comme elle se perpétue par nous ? Les nationalités peut-être sont de telles âmes collectives qui créent en commun les institutions, les langages, les formes d’art. Le problème serait seulement de savoir comment restent vivantes la pensée et la volonté de chacun de nous, baignées de cette âme collective et distinctes d’elle, irréductibles, mystérieuses et créatrices. Car une civilisation serait un milieu social où tout à coup, comme en Grèce et dans l’Italie de la Renaissance, commenceraient, disait Jacob Burckhardt, « à fourmiller les individualités ».


Ces trois philosophies viennent à Nietzsche comme des déesses. Elles ont chacune sa beauté impérieuse. Elles s’approchent, cette Pallas intellectualiste, qui déjà avait guidé Platon, Descartes et Kant ; cette Artémis-Aphrodite du naturalisme qui avait inspiré Héraclite et inspire l’évolutionnisme moderne ; cette Psyché éternellement vierge, gardienne du foyer intérieur, et qui a créé tout le spiritualisme. Elles lui disent : « Choisis entre nous. » Nietzsche, plus sage que Paris, refuse de choisir. Il accepte les dons des trois déesses. Toute philosophie contemporaine est à la fois un intellectualisme, un naturalisme et une philosophie de la personnalité. Nietzsche sent l’ascendant de chacune de ces philosophies ; et, l’ayant senti, il le redoute. Si belles que soient les synthèses passées, il en médite une plus ambitieuse : il veut la synthèse des synthèses.

Nietzsche aime l’intellectualisme pour la sérénité qu’il apporte dans la vie des hommes, pour la forte prise qu’il leur donne sur l’univers. Il le redoute pour la loi du déterminisme qui semble donnée avec l’intelligence