Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/379

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art apollinien. À ce coup, Nietzsche avait cru surprendre les forces secrètes qui, dans le chaos des peuples, fait se lever les peuples-génies, et dans les peuples-génies, les âmes créatrices.

Jeu trop illusoire de métaphores. Nietzsche s’en était vite aperçu. Comment attendre de cette imagerie schopenhauérienne la Cosmodicée promise ? Comment pouvait-elle nous délivrer du pessimisme ? Les belles images et les hautes réflexions suffisent-elles toujours à détendre l’effort farouche du vouloir et à en charmer la souffrance ? Se figure-t-on des images et des idées flottant, comme entre deux eaux, dans une mémoire et dans une imagination qui n’est pas celle des hommes ? Comment savoir si cette quantité de réflexion ou d’imagination suffit à dissoudre, à émulsionner, à tenir en suspension tout le profond vouloir des mondes ? Par quelle stéréométrie, par quels sondages évaluer le volume, la densité, le débit de cette nappe de volonté au-dessus de laquelle s’étale, comme une essence plus légère et inflammable, la couche des idées et des images ? Or si de ce vouloir il subsiste le moindre résidu, la douleur universelle n’aura jamais de fîn, et la vie du monde en sera empoisonnée pour l’éternité.

Sans doute, dans cette première conception nietzschéenne, la naissance des génies et des héros demeure intelligible ; et c’est une grande consolation. Les grands esprits sont des ouvertures forées jusqu’à la nappe des énergies souterraines. Grâce à eux, elle jaillit en jets bouillonnants. Mais par quels canaux ? Par les organes de leurs sens, par leur système nerveux et cérébral. Le seul appareil qui puisse capter les sources profondes, c’est toujours et uniquement notre pauvre organisme humain.

Ne le prenons pas, du moins, pour un simple organisme physiologique. Il n’est tel que pour les yeux de la