Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/72

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noblesse. Le grand opéra et la tragédie des Français, qui en émane, glorifient les moments héroïques de l’âme humaine. Par malheur, l’analyse rationnelle s’en empare. La tragédie française, comme la tragédie euripidéenne, dégénère en une casuistique où la générosité se prend aux filets des devoirs contradictoires. Enfin, chez Shakespeare, ignoré un siècle et demi de l’Europe continentale, reparaît le don tragique. Remarquons qu’il nous est presque impossible de goûter les représentations qu’on nous donne de lui, tant elles nous paraissent affaiblir et adultérer la profondeur shakesparienne. Mais essayons de le lire : une modulation monotone et pathétique, où nous retombons gauchement, fera chanter en nous l’émotion dont nous sommes saisis. C’est dans un sentiment d’élévation que nous approchons le mystère dont s’embrument les figures et les moindres paroles ; et c’est le même récitatif qui module le discours amplement cadencé des personnages de Schiller. Une suggestion musicale peu à peu nous saisit : c’est la pensée toute mélodieuse des drames schillériens, et qui flottait sur un état d’esprit musical. Déjà Schiller conçoit la destinée périssable des belles choses. Et déjà il s’élève à cette notion de l’idylle héroïque, où devait s’incarner la poésie nouvelle : l’idée de la sérénité réalisée dans une vie ardente et forte ou dans une audacieuse pensée, un drame qui ne nous mène pas à une Arcadie close sans retour, mais qui après une vie de labeur sanglant accueille dans la vie divine le héros Héraklès, vaincu sur la terre, et immortel. L’idéal et la vie seraient réconciliés dans une telle poésie.

Gœthe et Schiller, conciliant la tragédie française et le drame shakespearien, fixent d’un regard, où passe toute leur âme nostalgique, l’horizon sur lequel émergent les linéaments d’une nouvelle tragédie grecque. Ils ne l’ont