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spirale, & attaché par une de ses extrémités à l’arbre du balancier, & par l’autre à la platine de dessus. Voyez la figure 52. Pl. de l’Horlogerie, où ce ressort est représenté attaché en P au piton, & en V à l’arbre du balancier.

Ce ressort sert à donner aux montres une justesse infiniment supérieure à celle qu’elles tireroient du simple balancier. Cette découverte si importante pour l’Horlogerie, s’est faite dans le siecle passé ; ce fut en 1675 que les premieres montres à ressort spiral parurent pour la premiere fois à Paris & à Londres. On seroit fort embarrassé de dire précisément qui en est l’inventeur, car le docteur Hooke, M. Huyghens, l’abbé Hautefeuille, s’en disputerent tour-à-tour la gloire : il y eut même quelque chose de singulier dans cette contestation, c’est que M. Huyghens fut également attaqué par ces deux savans, comme s’il leur avoit enlevé leur découverte. Nous tâcherons en en rapportant l’histoire, d’éclaircir cette dispute, qui jusqu’ici a été fort embrouillée, & de faire voir la part que ces trois savans ont dans cette invention.

M. Huyghens au commencement de l’année 1675, publia dans le journal des Savans la découverte de sa montre à ressort spiral, & il en présenta une de cette construction à M. de Colbert ; comme il étoit fort bien en cour, il obtint bientôt un privilege pour ces sortes de montres ; mais ayant voulu le faire entériner au parlement, l’abbé de Hautefeuille s’y opposa. En vain M. Huyghens allégua-t-il plusieurs raisons pour sa défense, entr’autres qu’ayant remarqué que les vibrations des branches d’une pincette sont isochrones, il avoit pensé, en réflechissant sur cette expérience, que l’application d’un ressort au balancier en rendroit les vibrations plus justes : cet abbé fit si bien par ses représentations & par les preuves qu’il donna du droit qu’il avoit sur cette invention, que M. Huyghens fut obligé de renoncer à l’entérinement de son privilege. Une des plus fortes raisons que l’abbé de Hautefeuille allégua contre lui, c’est que plus d’un an auparavant, savoir en 1674, il avoit lu un mémoire à l’académie dont il avoit encore le certificat, où il étoit question de l’application d’un ressort au balancier des montres, pour en régler les vibrations. Il est vrai que ce ressort étoit droit, mais c’étoit avoir fait le plus grand pas que d’avoir pensé à régler les vibrations du balancier par celles d’un ressort ; voici comment cela se faisoit. Sur le plan supérieur du balancier, proche de sa circonférence, étoit fixé un petit cylindre percé d’un trou semblable à celui de la tête d’une aiguille ; à-travers ce trou passoit le ressort, qui étoit droit & fixé sur le coq à l’opposite du cylindre, de façon que le balancier par son mouvement le plioit tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; par ce moyen ses vibrations étoient réglées par celle du ressort.

En même tems que la montre de M. Huyghens paroissoit à Paris, celle du docteur Hooke, aussi a ressort spiral, faisoit grand bruit à Londres ; ce docteur ayant oui parler de ce qui se passoit ici, fit tout son possible pour s’assurer la propriété de cette découverte. Il soutint que M. Huyghens en avoit été instruit par M. Oldenbourg, secrétaire de la société royale de Londres. Ce dernier ayant appris, par une lettre du chevalier Moray, en quoi à-peu près elle consistoit, il avançoit que ce secrétaire auroit été d’autant plus porté à le faire, qu’il étoit son ennemi déclaré ; mais malgré tout ce que M. Hooke put dire, il ne put prouver que M. Huyghens eût pris de lui cette idée : & M. Oldenbourg se justifia par deux mémoires n°. 118. & 129 des Trans. philos. de ce qu’il lui imputoit, & il y ajouta même une déclaration du conseil de la société royale, qui assuroit qu’il n’avoit jamais abusé de sa correspondance. Ce qui fait beaucoup en faveur du docteur Hooke, c’est que pendant toute cette dispute on ne lui contesta pas la découverte du


ressort spiral, mais seulement que M. Huyghens eût pris cette idée de lui : aussi on peut dire qu’il y avoit des droits qui semblent incontestables, car dans sa vie faite par Richard Waller, secrétaire de la société royale de Londres, on trouve, 1°. qu’immédiatement après le rétablissement de Charles II. sur le trône d’Angleterre, il communiqua à mylord Brounker, à l’illustre Boyle, & au chevalier Moray, une montre avec un ressort appliqué à l’arbre du balancier pour en regler le mouvement ; 2°. que ces MM. furent si satisfaits de cette découverte, qu’ils lui conseillerent de demander un privilege, dont le projet fut aussi-tôt formé par le chevalier Moray ; projet dans lequel on trouve la description de cette montre, écrite de la propre main de ce chevalier ; 3°. que vers ce même tems il y eut une espece de contrat dressé entre ces MM. par lequel on régloit la part que M. Hooke auroit dans le gain que l’on tireroit de cette invention, si l’on parvenoit à obtenir le privilege ; enfin, qu’en Septembre 1665, plus de dix ans auparavant que la montre de M. Huyghens parût, le chevalier Moray, comme nous l’avons dit plus haut, expliquoit dans une lettre à M. Oldenbourg, la découverte de M. Hooke, lui marquant qu’il appliquoit un ressort à l’arbre du balancier des montres.

Il paroît par tout ceci, 1°. que l’abbé Hautefeuille pensa le premier en France à régler les vibrations du balancier par celle d’un ressort droit ; idée qu’il ne tenoit que de son génie, cet abbé n’ayant aucune correspondance avec les savans d’Angleterre ; 2°. que M. Huyghens profitant de la découverte de cet abbé, changea la figure de ce ressort de droite en spirale, & qu’il l’appliqua à l’arbre du balancier ; 3°, que malgré qu’on puisse soupçonner M. Huyghens d’avoir eu quelque connoissance de ce que le docteur Hooke avoit fait en Angleterre dans ce genre, on ne peut rien prouver à ce sujet. Enfin, que ce docteur a réellement inventé le ressort spiral, ce qu’il y a d’autant plus lieu de croire, qu’il avoit de grandes vûes, qu’il étoit fort inventif, sut-tout en fait de machines, & qu’il a beaucoup travaillé à perfectionner l’Horlogerie, avant inventé des échappemens qui sont encore aujourd’hui des meilleurs que l’on emploie dans les pendules. Voyez Echappement & Machine a fendre.

C’étoit, comme nous l’avons dit, avoir fait un grand pas que d’avoir pensé à régler les vibrations du balancier par celles d’un ressort, de quelque figure qu’il soit ; mais le ressort droit de l’abbé Hautefeuille avoit un défaut essentiel, en ce que dans les différens arcs de vibration du balancier, il agissoit par des leviers plus ou moins avantageux, ce qui détruisoit leur isochronisme, les plus grandes vibrations étant toujours les plus lentes. Un autre défaut, mais beaucoup moins important, c’est que ce ressort frottoit dans le trou au-travers duquel il passoit. Par le ressort formé en ligne spirale, & appliqué à l’arbre du balancier, on évite ces deux défauts ; il n’est plus question du frottement du ressort dans son trou, & il agit toujours par un même levier : de plus, il devient plus long & sa force plus active ; on est en état de disposer les choses de maniere à régler la montre plus facilement (voyez Rosette) ; enfin on diminue extrèmement le frottement des pivots, car chaque partie des spires sollicitant le balancier à se mouvoir dans différens sens, il en nait un équilibre dans leurs forces qui fait que ses pivots sont comme flottans au milieu de leurs trous, & que lorsque par une cause quelconque ils sont portés d’un côté ou d’autre dans ces trous, le frottement est toujours moindre qu’il ne seroit s’il n’y avoit pas de ressort.

Ce qui donne aux montres à ressort spiral un si grand avantage sur celles qui n’en ont pas, c’est que sans aucune force étrangere, ce ressort joint au balancier