Page:Figuier - Les Merveilles de la science, 1867 - 1891, Tome 3.djvu/33

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lettre du peintre parisien. Il n’eut garde, toutefois, de lui rien envoyer qui se rapportât à ses travaux. Voici les termes de sa réponse, chef-d’œuvre de laconisme et de prudence :

« Monsieur,

« J’ai reçu hier votre réponse à ma lettre du 25 janvier 1826. Depuis quatre mois je ne travaille plus ; la mauvaise saison s’y oppose absolument. J’ai perfectionné d’une manière sensible mes procédés pour la gravure sur métal ; mais les résultats que j’ai obtenus ne m’ayant point encore fourni d’épreuves assez correctes, je ne puis satisfaire le désir que vous me témoignez. Je dois sans doute le regretter plus pour moi que pour vous, Monsieur, puisque le mode d’application auquel vous vous livrez est tout différent, et vous promet un degré de supériorité que ne comporterait pas celui de la gravure ; ce qui ne m’empêche pas de vous souhaiter tout le succès que vous pouvez ambitionner. »

Daguerre, qui espérait recevoir une des épreuves de Niépce, et découvrir peut-être la substance impressionnable employée par l’expérimentateur de Châlon, ne fut pas satisfait de cette réponse. Ce fut sans doute pour provoquer l’envoi d’une des épreuves qu’il désirait tant, qu’au mois de mars suivant, il fit hommage à Niépce d’un dessin à la sépia, terminé par un procédé qui lui était particulier.

C’est ce qui résulte d’une lettre de Niépce au graveur Lemaître, lettre citée, comme la précédente, par M. Fouque, à l’ouvrage duquel nous empruntons tous ces documents, précieux pour l’histoire des origines de la photographie.

« J’avais oublié de vous dire, dans ma dernière lettre, écrit Niépce le 3 avril 1827, que M. Daguerre m’a écrit et m’a envoyé un petit dessin très-élégamment encadré, fait à la sépia et terminé à l’aide de son procédé. Ce dessin, qui représente un intérieur, produit beaucoup d’effet, mais il est difficile de déterminer ce qui est uniquement le résultat de l’application du procédé, puisque le pinceau y est intervenu. Peut-être, Monsieur, connaissez-vous déjà cette sorte de dessin que l’auteur appelle Dessin-fumée, et qui se vend chez Alphonse Giroux.

« Quelle qu’ait pu être l’intention de M. Daguerre, comme une prévenance en vaut une autre, je lui ferai passer une planche d’étain, légèrement gravée d’après mes procédés, en choisissant pour sujet une des gravures que vous m’avez envoyées, cette communication ne pouvant en aucune manière compromettre le secret de ma découverte[1]. »

Ce que Niépce envoyait à Daguerre, ne pouvait, en effet, mettre le chercheur parisien sur la voie de ses travaux. C’était simplement une planche d’étain, sur laquelle il avait transporté l’empreinte d’une gravure, la Sainte Famille, et qu’il avait ensuite légèrement attaquée par l’eau-forte, pour en faire une planche en taille-douce. Il avait eu bien soin, d’ailleurs, d’enlever de cette planche toute trace du bitume de Judée qui avait servi à recevoir l’empreinte de la lumière, à travers les blancs de l’estampe à reproduire. Il accompagna cet envoi à Daguerre de la lettre suivante :

Châlon-sur-Saône, le 4 juin 1827.
« Monsieur,

« Vous recevrez presque en même temps que ma lettre, une caisse contenant une planche d’étain gravée d’après mes procédés héliographiques, et une épreuve de cette même planche, très-défectueuse et beaucoup trop faible. Vous jugerez par là que j’ai besoin de toute votre indulgence, et que si je me suis décidé à vous adresser cet envoi, c’est uniquement pour répondre au désir que vous avez bien voulu me témoigner. Je crois, malgré cela, que ce genre d’application n’est pas à dédaigner, puisque j’ai pu, quoique étranger à l’art du dessin et de la gravure, obtenir un semblable résultat. Je vous prie, Monsieur, de me dire ce que vous en pensez. Ce résultat n’est pas même récent, il date du printemps passé ; depuis lors j’ai été détourné de mes recherches par d’autres occupations. Je vais les reprendre, aujourd’hui que la campagne est dans tout l’éclat de sa parure, et me livrer exclusivement à la copie des points de vue d’après nature. C’est sans doute ce que cet objet peut offrir de plus intéressant ; mais je ne me dissimule point non plus les difficultés qu’il présente au travail de la gravure. L’entreprise est donc bien au-dessus de mes forces ; aussi toute mon ambition se borne-t-elle à pouvoir démontrer par des résultats plus ou moins satisfaisants la possibilité d’une réussite complète, si une main

  1. La Vérité sur l’invention de la photographie, p. 132.