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HISTOIRE DU CANADA.

Mais déjà une influence malheureuse emportait la chambre au-delà des bornes de la prudence. Les dernières élections avaient changé le caractère de ce corps. Un grand nombre de jeunes gens des professions libérales avaient été élus sous l’inspiration de l’esprit du temps. Ils devaient porter dans la législature l’exagération de leurs idées et exciter encore les chefs qui avaient besoin plutôt d’être retenus après la longue lutte qu’ils venaient de soutenir. M. de Bleury, LaFontaine, Morin, Rodier et autres, nouvellement élus, voulaient déjà qu’on allât beaucoup plus loin qu’on ne l’avait encore osé. Il fallait que le peuple entrât enfin en possession de tous les privilèges et de tous les droits qui sont son partage indubitable dans le Nouveau-Monde ; et il n’y avait rien à craindre en insistant pour les avoir, car les États-Unis étaient à côté de nous pour nous recueillir dans ses bras si nous étions blessés dans une lutte aussi sainte.

Ils s’opposèrent donc à toute transaction qui paraîtrait comporter un abandon de la moindre parcelle des droits populaires. Ils se rangèrent autour de M. Papineau, l’excitèrent et lui promirent un appui inébranlable. Il ne fallait faire aucune concession. Pleins d’ardeur, mais sans expérience, ne voyant les obstacles qu’à travers un prisme trompeur, ils croyaient pouvoir amener l’Angleterre là où ils voudraient, et que la cause qu’ils défendaient était trop juste pour succomber. Hélas ! plusieurs d’entre eux ne prévoyaient pas alors que la providence se servirait d’eux plus tard en les enveloppant dans un nuage d’honneur et d’or, pour faire marcher un gouvernement dont la fin première et fixe serait « d’établir, suivant son auteur, dans cette province une population anglaise, avec les lois et la langue anglaise, et de n’en confier la direction qu’à une législature décidément anglaise, »[1] qui ne laisserait plus exister que comme le phare trompeur du pirate, cet adage inscrit sur la faux du temps : « Nos institutions, notre langue et nos lois. »

Malgré les sentimens chaleureux que lord Aylmer manifestait en toute occasion, il était facile de s’apercevoir que les refus de la chambre commençaient à lui inspirer de la méfiance. La communication qu’il dût lui faire au sujet des réserves du clergé devait encore, faute de bonne entente, exciter les esprits.

  1. Rapport de lord Durham.