Page:Groulx - Jeanne Mance, 1954.djvu/12

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Beaucoup d’illusions, ai-je besoin de le dire, viennent nourrir, fortifier les aspirations des mystiques missionnaires. Hors de l’Europe meurtrie, lasse de guerres, de carnage, de misères, et jugée, dès lors, comme un monde chancelant, sinon fini, — eh oui, en ce temps-là, — l’on n’est pas loin de se représenter le continent américain, resplendissant de mystère et de jeunesse, comme un champ d’évasion, une terre vierge où repiquer, pour quelque nouvelle renaissance, la flore humaine. Dans ce Nouveau Monde, on se flatte de recommencer le monde. Voyageurs et chroniqueurs se font complices de l’illusion, la grossissent, la propagent. Ils parlent d’un pays aux espaces illimités, plus grand que l’Europe, ce qui était vrai. Ce qui l’était moins, c’était d’imaginer ce pays densément peuplé. L’on avait trouvé cinquante millions d’indiens dans les autres Amériques. Pourquoi pas autant dans la vaste Amérique du Nord ? Avant de s’embarquer, Jeanne Mance ne parle-t-elle pas d’un « million » de sauvages à convertir ? Cartier, Champlain, les premiers missionnaires récollets et jésuites n’ont-ils pas cru découvrir des peuplades innombrables ? Et ce sauvage du Canada, — autre illusion non moins tenace, — tous le croient un peu le « bon sauvage », et non seulement facile à convertir, mais propre à devenir, par un décrassement superficiel, un excellent Européen et voire un bon Français. Là-dessus les imaginations brodent, s’échauffent et l’on se prend à rêver d’une Nouvelle-France bâtie en partie à l’aide des missions indiennes. Et les mystiques voient se lever, au-dessus du désert américain, l’image exaltante d’une Église rajeunie. Presque la douce vision apocalyptique : Vidi civitatem sanctam, Jerusalem novam descendentem de coelo…

Tels sont les mirages et les « voix » qui, aux approches de 1640, viennent troubler, au fond de sa province, la petite Champenoise de Langres. Elle a trente-quatre ans,