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LATIN POPULAIRE

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et alla passer, dans le haut moyen âge, à la langue de la science et de la philosophie, au bas latin. Dans la conversation des honnêtes gens, elle disparut de la langue parlée, tombant avec la civilisation impériale.

Il faut donc, avant tout, reconnaître les limites exactes de l’usage populaire. Par la force des choses, par les conditions mêmes de la civilisation, par la répartition si inégale de l’éducation entre les diverses classes de la société, la langue vivante de la presque totalité des habitants de l’empire ignora une quantité énorme de mots qui représentent la haute culture intellectuelle, scientifique, littéraire, philosophique, et qui appartiennent à l’usage d’une infime minorité de personnes, d’écrivains, de lettrés.

Mais l’usage populaire, si restreint qu’il soit à cet égard, a des richesses qu’ignore ou que méprise la langue écrite. Celle-ci, avec le sentiment profond de sa dignité, le goût de noblesse artistique qui lui est propre, le respect d’une tradition littéraire consacrée par une série de chefs-d’œuvre, se refusera toujours à admettre des mots nouveaux, des métaphores nouvelles, ou des expressions courantes qu’elle juge familières, basses, d’une trivialité odieuse. La langue vivante, celle dans laquelle sent et pense le peuple, suit sa marche et son développement naturels, sans qu’aucun égard ni aucun respect l’arrête ou la contrarie. De là ce lexique — souvent populaire et grossier par certaines idées — qui fleurit sur tout le territoire de l’empire, et va devenir le lexique des langues romanes. Suivant les lois générales qui dirigent l’évolution des langues vivantes, le latin populaire modifiera ce lexique, abandonnera un certain nombre de mots qu’on ne retrouvera plus que dans la langue littéraire, pour les remplacer par des néologismes, ou par des mots anciens, synonymes, ou dont la signification est altérée pour être adaptée à ces fonctions nouvelles. Dans cette évolution générale, on peut déterminer quelques causes notables *. 1° Les mots trop courts, trop peu sonores, devaient être abandonnés par le roman, qui, avec ses habitudes de contraction des mots, les aurait réduits à quelque chose d’insensible. Tels sont les monosyllabes ac, as, at, aes, fas, jus, lis, mus, os, rus, spes, ut, vas, vis, etc. ; les dissyllabes suem, luem, reum, struem, ignem, agnum, apem, avem, avum, opem, lorum, etc. 2° La suppression des flexions ayant accru outre mesure l’homonymie, la langue a laissé tomber nombre de ces homonymes pour les remplacer par des synonymes : aequum, juste, tombe devant equum, cheval ; agrum, champ, devant acrem, aigre ; alitem, oiseau, devant altum, haut ; amnem, fleuve, devant annum, an ; avère, désirer, devant habere, avoir ; bellum, guerre, devant bellum, beau ; fidem, corde, devant fidem, foi ; habena, rêne, devant avena, avoine ; labrum, variété de poisson, devant labrum, lèvre ; malum, pomme, devant malum, mal ; parum, peu, devant parem, pair ; plaga, plage, devant plaga, plaie ; sol, soleil, devant solum, sol ; talum, talon, devant talem, tel ; virum, homme, devant verum, vrai, etc., etc. 3° Ce qui était arrivé pour les homonymes eut lieu aussi pour les synonymes : beaucoup d’entre eux disparurent de la langue, parce qu’on ne comprenait plus ces nuances délicates des sens, ou qu’on n’attachait plus de prix à leur distinction : abdomen disparaît devant panticem, panse ; œdem, domum, devant mansionem, maison ; aequitatem, devant justitia, justice ; œvum, devant œtatem (anc. franc, aé, âge) ; anguem, devant serpentem, serpent ; anum, devant culum, cul ; arvum, rus, devant campum, champ ; caudicem, devant truncum, tronc ; clypeum, devant scutum, écu ; furem, devant latronem, larron ; jaculum, devant lancea, lance ; janua, devant porta (porte) et ostium (huis) ; lapidem, devant petra, pierre ; livorem, devant invidia, envie ; tellurem, devant terra, terre, etc., etc. La disparition des mots simples peut amener (mais non toujours) la chute des dérivés : equum entraîne equitem ; urbem, urbanum ; culina, culinarium ; etc., etc. Il est vrai que pour plusieurs de ces mots on peut se demander si ce n’est pas aussi bien la faiblesse de leur forme ou l’homonymie qui a amené la suppression, par exemple pour aedem, œvum, anguem, ensem, etc. Il est vraisemblable que ces diverses causes ont agi quelquefois en même temps : amnem ne se distinguait pas de fluvium ou flumen quant au sens, et de annum quant à la forme ; agrum se confondait avec acrem pour la forme, pour le sens avec campum ; etc.

1. Cf . DiEZ, Grammaire des langues romanes, i, p. 46 et sulv.