Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XII.djvu/202

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Jeune, vieux, riche, pauvre, et tout sexe et tout âge,
Chacun va s’employer pour votre sauvetage,
Vous êtes secouru, servi, plaint, assisté ;
Mais ne naufragez pas sous la société !
L’état saigne pourtant s’il perd un membre utile,
Et dans un homme, c’est le peuple qu’on mutile ;
Ce misérable était honnête, bon et doux ;
Savez-vous qu’il avait une famille, vous ?
Bah ! Qu’importe ! On le jette en une casemate.
D’un mécanisme horrible il devient l’automate ;
La chiourme le manie en ses rudes ressorts.
Debout ! réveille-toi ! Travaille ! Rentre ! Sors !
Tout à coup on l’embarque, on l’envoie à Cayenne.
Cette bête aux regards de sphinx, aux cris d’hyène,
La mer, le prend, rugit, hurle, et va le cacher
Derrière l’horizon ; là-bas, sur un rocher,
Dans une ombre où le bruit de l’homme arrive à peine.
Là, tout est brume, oubli, gouffre ; un souffle de haine
Vient du ciel, et les flots semblent des ennemis.
Là, l’espèce de crime inconscient commis
Par nous tous sur ce pauvre inconnu, se consomme.
La nuit spectre enchaîné, le jour bête de somme,
Il est un chiffre ; il n’a pas droit même à son nom ;
Il vit dans un carcan, il dort sous le canon ;
Ses froids bourreaux sont là dès l’aube, et leur complice,
L’aurore, en se levant travaille à son supplice,
Et les captifs s’en vont labourer deux à deux
Quelque affreux champ brûlé sous le soleil hideux ;
En faisant des forçats la loi fait des fantômes ;
Les nuages, l’azur, les cieux, tous ces grands dômes,
Leur semblent le plafond d’airain de leur malheur.

Lui, qui n’est pas faussaire ; assassin ni voleur,
Sous l’écrasant fardeau qu’il traîne, triste atome,
Vaincu, stupide, il bâille ; et l’on verse pour baume
Goutte à goutte l’affront sur" son tragique ennui ;