Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XII.djvu/211

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L’homme croit avoir fait un pas dans l’inconnu
Quand il met sur l’autel quelque faune cornu,
Quelque dragon rampant sur des membres hybrides,
Ou quelque affreux Brahma dont il dore les rides ;
Il croit s’être avancé bien loin dans l’idéal
Lorsqu’il a complété Zeus par Bélial,
Ou lorsqu’il a choisi pour s’en faire une idole
Quelque apparition du sommeil, sombre et folle,
Et qu’il s’est prosterné devant ses cauchemars
En les nommant Mithra, Neptune, Irmensul, Mars !
Est-il du moins l’auteur de ces larves ? Non. L’être,
En se décomposant dans l’ombre, les fait naître ;
Et tous ces dieux, Moloch, Jupiter, Astarté,
Thor, masques de démence ou de difformité,
Chacun portant son thyrse, ou sa foudre, ou sa bible,
Sont des types de nuit flottant dans l’invisible.

Quoiqu’ils soient vils, méchants, obscènes, odieux,
Homme, tu n’as pas même enfanté tes faux dieux.
O passant misérable, ô chercheur éphémère,
Tu ne peux rien créer, pas même une chimère !
L’Ombre qui t’enveloppe, ô pauvre être banni,
La Profondeur, qui semble un mur de l’infini,
L’effrayant fond brumeux d’où les visions pleuvent,
Sur qui confusément les atomes se meuvent,
Où l’on distingue à peine et la vie et la mort,
Et les linéaments mystérieux du sort,
L’immense obscurité, pleine de vagues porches
Où de tous les autels, tremblent toutes les torches,